00:00 deux invités avec nous ce matin pour parler des enjeux du sommet consacré à la protection
00:04 des forêts tropicales qui s'ouvrent aujourd'hui à Libreville, au Gabon, le One Forest Summit.
00:11 Ces forêts qui sont aujourd'hui menacées partout dans le monde, même si des solutions
00:14 existent et qu'il y a aussi de bonnes nouvelles dans la lutte pour leur préservation.
00:19 Bonjour Sabrina Krief.
00:20 Bonjour.
00:21 Vous êtes professeure au Muséum d'Histoire Naturelle, vétérinaire et écologue.
00:25 Vous êtes spécialiste des grands singes que vous étudiez dans ces forêts d'Afrique.
00:30 A vos côtés, et également en direct du Gabon, j'accueille Gilles Kletz.
00:34 Bonjour à vous.
00:35 Bonjour.
00:36 Vous êtes directeur exécutif de l'Agence Française de Développement, l'AFD, institution
00:41 publique qui finance des projets de développement durable, notamment en Afrique.
00:46 Sabrina Krief, ce sommet qui s'ouvre aujourd'hui porte spécifiquement sur les forêts tropicales.
00:51 Pour quelles raisons et pourquoi sont-elles aussi importantes pour l'avenir de la planète?
00:55 Aujourd'hui, en fait, on est face à deux crises.
00:58 La crise climatique et celle de la biodiversité.
01:00 Les forêts représentent un endroit où les sources de biodiversité sont vraiment très
01:05 importantes.
01:06 Un million d'espèces sont menacées aujourd'hui sur la planète et cet écosystème particulier
01:12 qu'est les forêts tropicales compte 50 à 60% des espèces de vertébrés terrestres
01:18 et des espèces d'arbres.
01:20 Donc, protéger les forêts, c'est un enjeu majeur et une solution pour tenter de freiner
01:26 l'érosion de la biodiversité.
01:28 Donc, on est réuni aujourd'hui pour scientifiquement et avec les experts des filières durables
01:33 et les sources de financement, essayer de mettre en œuvre maintenant des solutions
01:39 rapidement.
01:40 Un million d'espèces menacées, c'est gigantesque.
01:43 On a, je pense, du mal à se rendre compte.
01:45 Vous, vous étudiez plus particulièrement les chimpanzés qui vivent dans ces forêts
01:50 du bassin du Congo.
01:51 Quelles conséquences a pour eux cette déforestation et l'apparition notamment de nouvelles cultures ?
01:55 Je pense par exemple à la culture du thé.
01:57 Alors, les conséquences sont énormes.
02:00 On a cohabité, vécu et coévolué avec les grands singes depuis 6 millions d'années
02:06 et en 50 ans, 70% des grands singes ont disparu de notre planète.
02:11 La première cause de déforestation en Afrique tropicale, c'est l'agriculture intensive.
02:19 Et donc aujourd'hui, effectivement, les chimpanzés que j'étudie dans le nord du parc de Kibale
02:24 en Ouganda se trouvent confrontés à des zones de théiculture intensive avec non seulement
02:33 leurs forêts, leur habitat qui disparaît, mais également des sources de pollution
02:36 intenses.
02:37 On a 30% des chimpanzés qu'on suit qui sont mal formés, aussi du braconnage avec des
02:44 membrans moins, à cause des collets qui sont piégés.
02:46 Et l'origine de ces malformations semble vraiment être associée à la pollution environnementale
02:53 intense due au thé, au néonicotinoïde qui enrobe le maïs qu'il vient de consommer,
02:59 etc.
03:00 Gilles Kletz, on sait à quel point ces forêts, et Sabrina Krief nous l'explique, sont importantes
03:04 pour la biodiversité, pour absorber du carbone aussi, pour lutter contre le réchauffement
03:07 climatique.
03:08 Et pourtant, la déforestation se poursuit.
03:10 Pour quelle raison ?
03:11 Vous avez des croissances agricoles, vous avez de l'exploitation non durable, vous
03:17 avez des défaillances réglementaires, vous avez des pays qui importent sans faire attention
03:22 à la préservation des forêts, du commerce non durable.
03:27 Et donc finalement, ce qu'on essaye de faire à Libreville, c'est d'appréhender un petit
03:32 peu tous ces problèmes de façon très concrète, avec une très forte mobilisation politique
03:37 qui a démarré la COP 27, où on s'est dit qu'il faut absolument faire des contrats
03:42 entre les pays forestiers, qui doivent être leaders dans la protection, la prise en main
03:46 de leur patrimoine, et puis les bailleurs.
03:48 Et la France, là-dedans, prend ses responsabilités.
03:51 On est finalement, historiquement, un grand pays forestier aussi, avec plusieurs siècles
03:56 d'histoire forestière, mais également la Guyane française.
04:00 Et puis, par exemple, la France, à travers l'Agence française de développement, investit
04:07 1,5 milliard depuis 10 ans dans les forêts tropicales, avec des parcs nationaux, de la
04:12 certification, du renforcement des ministères et des équivalents nationaux de l'Office
04:17 national des forêts, mais également de l'appui aux exploitations forestières, pour qu'elles
04:23 soient durables et qu'elles ne prélèvent que ce qu'il faut.
04:26 Des forêts communautaires aussi, très importants.
04:31 Donc on finance tous ces aspects très concrets.
04:34 Et à Libreville, ce qu'on va essayer de faire, c'est vraiment d'impulser une vraie
04:40 dynamique politique de ce dialogue entre les pays leaders forestiers, comme le Gabon
04:45 et d'autres, et puis les bailleurs qui sont à leur côté pour construire des politiques
04:49 forestières solides, pour qu'on ait de la forêt dans 50 ans, dans 100 ans, avec les
04:53 chimpanzés, les éléphants, et puis surtout les habitants, puisque c'est des territoires
04:57 qui sont évidemment habités.
04:58 L'argent, justement, de la déforestation, la vente de bois ou les nouvelles cultures
05:02 qui sont mises en place, c'est une clé de cet argent, il va vraiment aux populations
05:05 locales ?
05:06 Non, c'est un problème, effectivement.
05:08 Que ce soit à travers la déforestation pure et simple, illégale, non contrôlée, qui
05:19 profite souvent à des entreprises qui sont soit au niveau national, soit international,
05:25 ou que ce soit au niveau REDD+ donc ce mécanisme de financement de la déforestation,
05:32 pour éviter, on a eu aussi du mal à faire venir l'argent issu de ces espèces de crédits
05:38 carbone jusqu'aux communautés.
05:40 Donc on est là précisément pour regarder cela et examiner non seulement des nouvelles
05:47 sources de financement, mais des sources de financement qui arrivent réellement sur les
05:51 territoires, au profit des communautés, des villageois et aussi des gouvernements locaux,
05:56 qui s'occupent de leurs forêts et qui sont finalement, avec les peuples autochtones aussi,
06:01 les responsables de l'avenir des forêts.
06:02 Sabrina Krief, il y a aussi des succès dans cette lutte engagée contre la déforestation.
06:06 Le Gabon qui accueille ce sommet met en avant son modèle.
06:09 L'Indonésie a réussi à faire tomber son taux de disparition des forêts à son plus
06:13 bas niveau depuis 20 ans.
06:15 Il y a des régions du monde où ça fonctionne.
06:16 Et pourquoi ?
06:17 Il y a deux aspects.
06:20 Certains pays ont déjà tellement déforesté que oui, forcément la déforestation n'a
06:25 plus lieu.
06:26 Si on prend l'exemple de l'Indonésie, il y a quand même une grande partie des forêts
06:30 qui ont été coupées pour être remplacées par de la monoculture de palmiers à huile.
06:33 Donc forcément, aujourd'hui, on a des taux de déforestation qui sont bas.
06:36 Ensuite, effectivement, il y a des modèles qui fonctionnent dans le sens de ce que Gilles
06:41 expliquait tout à l'heure.
06:42 Il y a par exemple des modèles où le cœur des aires protégées est strictement protégée
06:48 et valorisée, avec autour des zones tampons où des activités traditionnelles sont autorisées,
06:54 celles qui ne contribuent pas à la déforestation.
06:56 Ce qui est important aujourd'hui, c'est qu'on est rassemblés entre scientifiques
07:00 aussi, y compris des scientifiques occidentaux, mais surtout des scientifiques africains,
07:07 pour réfléchir à mettre en place des protocoles harmonisés.
07:10 Donc tous ensemble, on se met sur la table et on essaye d'avoir un changement d'échelle.
07:14 C'est-à-dire que chacun des projets de recherche ne fasse pas ses travaux dans son coin, que
07:20 les concessions ne travaillent pas seules à faire des inventaires de biodiversité.
07:24 Et là, notre souhait est qu'on arrive à à la fois, depuis la canopée jusqu'au
07:30 sous-sol et jusqu'au sol des forêts, de faire des inventaires qui soient vraiment
07:37 harmonisés et qui nous donnent une idée de l'état des forêts actuelles et de pouvoir
07:41 faire le suivi.
07:42 Donc le suivi par voie aérienne ou le suivi par méthode non invasive, par exemple avec
07:49 des caméras trap ou de la bio-acoustique, pour avoir l'état des forêts des espèces
07:54 emblématiques comme les grands singes ou les éléphants, mais aussi de la biodiversité
07:58 ordinaire.
07:59 Et donc, nos rôles à nous en tant que chercheurs, c'est vraiment de travailler main dans la
08:05 main et on est à cette étape-là.
08:07 C'est-à-dire que les engagements politiques ont été pris.
08:09 Arrêter la déforestation d'ici 2030, ça c'est l'engagement de Glasgow.
08:14 Mais maintenant, il faut réussir à mettre ça en œuvre.
08:17 On a les constats.
08:18 Donc voilà.
08:19 Et aujourd'hui, c'est une étape importante pour ça.
08:22 Et c'est tout l'enjeu de ce sommet.
08:24 NICOLAS : Merci à vous Sabrina Krièf, professeure au Muséum d'Histoire Naturelle.
08:27 Merci également à Gilles Kletz, directeur exécutif de l'Agence Française de Développement.
08:31 Je remercie également Fabien Gosset à Libreville pour les moyens techniques.
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