00:00 La suite de Culture Média, Philippe Vandel avec votre invité.
00:03 Bonjour Romain Icard.
00:04 Bonjour.
00:05 Vous êtes journaliste, réalisateur, spécialiste du documentaire historique et votre actus
00:08 est un doc autour du pays le plus difficile à filmer au monde, Corée du Nord, la dynastie
00:13 nucléaire, c'est le titre.
00:14 Ça sera sur France 5 dimanche à 21h dans le cadre des soirées Le Monde en Face.
00:18 Avec ce premier paradoxe, vous n'avez pas pu tourner en Corée du Nord.
00:21 Combien même vous auriez pu, comme dit votre commentaire, obtenir une parole libre en Corée
00:25 du Nord est impossible.
00:26 Il y a un tel contrôle que personne ne se risquerait à exprimer ses opinions.
00:31 Comment du coup avez-vous travaillé ?
00:33 L'idée c'était de trouver la Corée du Nord mais en dehors de ses frontières, donc
00:36 d'aller à la rencontre de ceux qui avaient réussi à fuir le pays.
00:39 Non sans mal d'ailleurs, ils sont nombreux et il fallait les convaincre après de parler.
00:43 C'était ça la gageure du film.
00:45 Même les convaincre est difficile parce que le premier témoin qui parle, vous êtes en
00:48 Corée du Sud, il vous parle mais de dos.
00:50 Il me parle de dos parce qu'en fait, pour être un peu schématique, le petit peuple
00:54 a toujours peur, l'emprise psychologique de la Corée du Nord sur leurs esprits est encore
00:58 présente et puis ils ont peur physiquement parce qu'en Corée du Sud, on prend des risques
01:02 quand on parle de Kim.
01:03 Vous donnez ce chiffre, il y a 30 000 réfugiés en Corée du Nord, à Séoul et dans ses alentours
01:08 et le reste de la famille, ils ont peur qu'il y ait des contraintes, pour ne pas dire plus,
01:12 qui soient faites sur leur famille.
01:14 Qu'est-ce que le Juche ? Je connaissais le Duche, je ne connaissais pas le Juche, j'ai
01:19 appris ça grâce à vous.
01:20 Le Juche, c'est une philosophie instaurée par le grand-père de Kim Jong-un qui vise
01:24 à entrer dans les esprits de son peuple pour les convaincre que la seule chose qui peut
01:28 les sauver, ce sont les Kim et ça marche.
01:30 Les Kim, il faut dire que le nom de famille est en tête.
01:35 Kim Jong-un, c'est les Kim, c'est la famille Kim.
01:37 On met d'abord le nom et ensuite le prénom.
01:40 Vous seriez les Vendel, nous serions les Icard.
01:42 Les Icard, voilà.
01:43 En 94, famine sans précédent en Corée du Nord qui aurait fait un million de morts,
01:48 les chiffres sont secrets, et vous liez cet événement à la volonté du régime de se
01:53 doter de l'arme nucléaire.
01:54 Quel rapport entre les deux ?
01:55 Le rapport, c'est que le pays étant tellement fermé, ses ressources financières et économiques
01:59 sont assez faibles et il fallait les dépenser dans une chose et habituellement on le fait
02:05 dans l'alimentaire.
02:06 Le père de Kim Jong-un avait décidé de lancer son programme nucléaire, ça lui coûtait
02:10 une fortune et l'argent était destiné à ça et pas à nourrir son peuple.
02:14 Lors de la famine, les diplomates nord-coréens, évidemment qui ont conscience du drame que
02:18 vit, qui ont également l'ordre d'aller demander de l'aide aux pays occidentaux,
02:24 et on leur répondait qu'il y avait de l'argent en Corée du Nord, mais que cet argent était
02:27 utilisé pour fabriquer des armes et non pas pour nourrir le peuple.
02:30 Et c'est alors que le dictateur Kim Jong-il, son prénom Kim, son nom de famille, Kim Jong-il
02:35 prend une grande décision.
02:36 À partir de ce moment-là, Kim Jong-il a considéré que la propagande ne suffisait
02:43 plus et qu'il fallait avoir recours aux armes.
02:47 Selon ses instructions, il fallait faire usage des armes et les gens ont appliqué ses ordres
02:53 à la lettre.
02:54 Même ceux qui avaient volé un ou deux grains de maïs étaient fusillés.
02:57 Les personnes qui mourront de faim avaient volé une vache, étaient fusillées.
03:01 On posait une affiche annonçant une exécution capitale à tel lieu, tel jour, telle heure.
03:06 Je regardais le documentaire hier, j'ai remis en arrière "fusillé pour un ou deux grains
03:11 de maïs volés".
03:12 Oui, c'est la Corée du Nord, le moindre pas de côté, ce pays cache.
03:19 Qui vous parle là à l'instant ?
03:20 C'est un ancien général de l'armée de Kim Jong-un, donc c'est quelqu'un de très haut
03:23 placé et qui sait exactement comment les arcanes du pouvoir fonctionnent.
03:27 Alors en 2012, changement à la tête du pouvoir, le précédent dictateur meurt, c'est l'arrivée
03:32 de son fils au pouvoir, Kim Jong-un, celui qu'il est en ce moment, celui que Donald
03:37 Trump avait baptisé "Rocket Man".
03:39 Il y a eu une vague d'ouverture, la Corée s'est tournée peu ou prou vers l'économie
03:43 de marché, mais ça a duré seulement deux ans.
03:45 Ensuite, Kim Jong-un reprend le pouvoir de manière extrêmement serrée, autocratique.
03:49 On disait que ce n'était pas lui qui s'était lancé dans cette ouverture, mais son oncle,
03:53 donc le frère du père, qui était une sorte de Premier ministre ou de dirigeant bis, et
03:58 ça s'est mal terminé pour l'oncle.
04:00 Ça s'est mal terminé pour l'oncle parce qu'effectivement, sa vision à la chinoise,
04:04 si je puis dire, c'est-à-dire ce communisme teinté de libéralisme, en tout cas très
04:07 contrôlé, n'était pas du coup de Kim Jong-un, qui avait peur que son pouvoir soit remis
04:11 en cause par cette ouverture, et qui a décidé du jour au lendemain de se débarrasser de
04:15 son oncle purement et simplement, et ça veut dire le faire arrêter en public et le faire
04:19 exécuter.
04:20 Voilà, en public il est arrêté normalement, ça se fait en cas de limite, les purges
04:22 saliniennes c'était en douce.
04:24 Là c'est même pas en douce, ça vise quel but ?
04:26 Ça vise à montrer à son peuple que bien qu'il soit jeune, dans un pays où le droit
04:30 des naisses est extrêmement important, bien qu'il soit jeune, c'est lui qui a le pouvoir
04:33 et c'est lui qui le gardera.
04:34 Les purges s'intensifient, il est au pouvoir depuis 5 ans, et en 2017 il va plus loin dans
04:39 la violence car sa nouvelle cible, c'est son demi-frère.
04:42 Racontez ce qu'il a subi.
04:43 Son demi-frère est en fait en exil, et Kim Jong-un a peur qu'un jour il prenne le pouvoir
04:49 ou qu'il tente de prendre le pouvoir, il est en voyage à Kuala Lumpur, et à l'heure
04:53 deux jeunes femmes qui ne savent pas ce qu'elles font, qui sont manipulées par les services
04:55 secrets nord-coréens, vont lui appliquer sur le visage un poison neurotoxique qui va
05:00 le tuer en 20 minutes.
05:01 Et là on voit les images dans l'aéroport, vous avez récupéré les images, parce que
05:04 les images sont vraiment très très difficiles à récupérer.
05:07 Vous avez obtenu la confession d'un ancien des services secrets nord-coréens, il n'a
05:13 même pas une trentaine d'années, et il raconte sa vie au quotidien.
05:16 Là quand il vous parle, il est à Séoul, enfin en Corée du Sud, on ne va pas dire
05:19 où il est, on va le protéger justement, on imagine que les ambassades écoutent tous
05:22 ce qu'il dit sur eux, donc l'ambassade de Corée du Nord écoute Europe 1 et on la salue,
05:26 mais cet ancien des services secrets raconte sa vie au quotidien en Corée du Nord.
05:31 Maintenant que je vis en Corée du Sud, je sais que les droits de l'homme existent.
05:37 Mais à l'époque, j'entrais chez les gens d'un coup de pied dans la porte, sans frapper.
05:41 Je fouillais les maisons sans permission, et si les gens me disaient regarder la télévision
05:47 sud-coréenne ou des trucs américains, on les embarquait sans aucun respect pour les
05:51 droits de l'homme.
05:52 Ces gens n'ont aucune pitié, parce qu'en Corée du Nord, il est impossible de croire
05:57 en autre chose qu'en Kim.
06:00 Vous interrogez un analyste des services secrets sud-coréens qui vous explique que le cœur
06:04 de la machine, ce qui maintient Kim Jong-un au pouvoir, ce n'est pas sa police, c'est
06:07 l'arme nucléaire.
06:08 Expliquez pourquoi et comment.
06:09 La Corée du Nord, c'est un confetti, c'est 25 millions d'habitants, c'est rien au regard
06:13 du monde.
06:14 Et pourtant, on en parle tous, parce que justement, c'est un pays qui est non-aligné et qui
06:17 a obtenu l'arme nucléaire, qui fait qu'on ne peut plus se débarrasser des Kim.
06:20 Et c'est ça qui fait qu'aujourd'hui, son régime est si stable, si fort, si solide,
06:25 et qu'il ne craint personne, pas même Trump ou les États-Unis.
06:27 Vous savez quoi ça m'a fait penser en regardant ça ? Ça m'a fait penser aux deux régimes
06:30 totalitaires qui font l'actualité en ce moment, la Russie de Poutine et peut-être,
06:34 s'ils ont la bombe, l'Iran des Molas.
06:36 Deux pays avec lesquels la Corée du Nord travaille, puisque Poutine a obtenu de la
06:41 Corée du Nord quelques missiles pour ses offensives en Ukraine récemment, et l'Iran
06:45 avec laquelle la Corée du Nord travaille à l'obtention de l'arme nucléaire.
06:49 Pour financer tout son arsenal, la Corée du Nord a depuis toujours, sa création, utilisé
06:53 des trafics en toujours, les fausses devises, la drogue, l'armement.
06:56 Et voici que survient un nouveau mode de financement 2.0, les cyberattaques informatiques.
07:01 C'est de là que ça vient en majorité ? Ce sont les Coréens du Nord ?
07:04 - En majorité dans le monde, je ne sais pas, mais en tout cas ils ont leur part.
07:07 - C'est une industrie, racontez.
07:08 - C'est une industrie très très très importante, parce qu'ils ont compris qu'avec la numérisation
07:11 de la monnaie, ils avaient là l'opportunité, eux qui sont enfermés dans leur pays, que
07:15 d'aller chercher l'argent là où il se trouve, et contrairement à l'image qu'on en a, ce
07:18 n'est pas un pays du Moyen-Âge, c'est un pays informatisé, qui sait ce qu'il fait,
07:22 qui sait comment se servir d'un ordinateur, et donc ils ont lancé leur armée de hackers
07:26 en Russie, en Chine, et qui vont chercher les bitcoins et autres monnaies numériques
07:31 dans le monde, et qui s'en servent pour financer leur propre programme d'armement.
07:35 - On a beaucoup ricané du talent diplomatique, ou non, de Donald Trump, mais en tout cas
07:40 c'est le seul qui a réussi à leur parler.
07:41 Est-ce que ce fut une bonne, une mauvaise chose ? Il a rencontré deux fois Kim Jong-un,
07:44 pour quel résultat ?
07:45 - Écoutez, je pense qu'au départ c'était une bonne chose, parce que réussir à parler
07:49 est toujours une bonne chose, on le voit avec l'Ukraine et la Russie aujourd'hui, il faudrait
07:52 qu'on réussisse à se parler.
07:53 Néanmoins, l'effet induit, c'est qu'aujourd'hui Kim a compris qu'il n'avait aucune chance,
07:57 aucun espoir de réussir à se mettre à une table avec des Américains ou quiconque d'autre
08:01 pour trouver une sortie de crise, parce qu'on est dans une crise de 70 ans, et je pense
08:04 qu'il a compris que c'était fini, qu'il n'y avait plus de raison de parler, et qu'il
08:07 resterait tel qu'il est.
08:08 - Officiellement, vous le dites, la guerre de Corée n'est toujours pas terminée, aucun
08:11 armistice n'a été signé.
08:13 Merci beaucoup Romain Icard, je rappelle ce documentaire, Corée du Nord, la dynastie
08:17 nucléaire sur France 5 dimanche à 21h, c'est dans le cadre de la soirée Le Monde en Face.
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