00:00 Bonjour à vous Catherine Fraud ! Merci d'être avec nous ce matin.
00:03 Catherine Fraud, quand vous avez lu le scénario d'Un homme heureux, le film de Tristan Ségala
00:07 qui sort aujourd'hui en salle et dans lequel vous faites un duo incroyable avec Fabrice
00:10 Lucchini, vous vous êtes dit quoi en tout premier ? Quand vous avez lu que vous étiez
00:14 une mère de famille de trois enfants, mariée à un maire conservateur d'une petite ville
00:17 du Nord, qui décide soudainement à plus de 50 ans de faire son coming out trans et
00:21 de devenir l'homme qu'elle a toujours été, vous vous êtes dit quoi ? C'est pour moi
00:25 ou vous avez hésité ?
00:26 Je me suis dit que le challenge de devenir un homme à l'écran, tout de suite ça m'a
00:36 plu beaucoup.
00:37 Mais j'ai eu un doute, j'ai demandé à faire un peu des essais pendant une journée, des
00:41 essais très sérieux pour voir à l'image ce que ça donnait.
00:44 Parce que je n'ai pas un physique particulièrement androgyne, donc je me suis dit qu'il faut
00:47 quand même que ça se tienne, il faut qu'il y ait un minimum de crédibilité et tout
00:51 ça.
00:52 Et vous avez été convaincue ?
00:53 J'ai été convaincue, absolument.
00:55 Vous dites même que vous vous préférez en homme dans le film.
00:58 Dans le film oui, je me préfère en homme.
01:00 Mais d'une certaine façon c'est normal le trajet de ce personnage, c'est de passer
01:06 de femme à homme et quelque part c'est la lumière, elle est heureuse, ce personnage
01:12 est heureux de devenir un homme.
01:14 Donc il est beau, il est beau.
01:16 En fait elle lui explique, Edith, à son mari, elle lui explique que toute sa vie c'était
01:20 un déguisement.
01:21 Elle était déguisée quand elle était femme, quand elle était mère, quand elle était
01:23 épouse, mais que depuis toujours elle sent qu'elle n'est pas née dans le bon corps.
01:27 Voilà, c'est le principe de la transidentité.
01:30 On est quand même sur un registre de comédie.
01:32 Alors c'est ce que je voulais vous dire.
01:33 C'est la toile de fond.
01:34 C'est la toile de fond parce qu'il y a la réaction, et ça c'est assez drôle, de
01:38 votre époux Fabrice Lucchini, donc je rappelle un maire de droite, anti-PMA, anti-mariage
01:43 pour tous, et sa réaction est violente.
01:45 Il pète un plomb, tu es folle, arrête ton délire, je divorce pour vice sur la marchandise.
01:49 Et puis il pense à son mandat de maire, il pense à sa carrière, il a peur que ce
01:53 soit entaché.
01:54 En fait il pense à lui.
01:55 Et nous on rit.
01:56 Oui, parce que c'est vraiment conçu comme un vaudeville quand même.
02:00 Et donc on a les ingrédients pour ça.
02:03 Et en même temps, c'est une ode à l'amour.
02:06 Il y a une tendresse profonde dans le film, c'est-à-dire c'est le droit à la différence
02:10 tout à coup.
02:11 Le regard de ce mari, on va dire profondément réactionnaire, sur cet événement, pour
02:18 lui c'est… Alors ses sources de comédie, évidemment c'est Fabrice Lucchini qui devient
02:22 l'Auguste et moi je suis un peu le clown blanc.
02:24 Moi je suis déterminé, je vais au bout de ma transition qui est pour moi en tant qu'actrice
02:29 une transformation où je me suis régalé.
02:31 L'idée c'est d'utiliser la comédie, le rire, la tendresse pour évoquer un sujet
02:35 de société sensible comme la transsexualité.
02:38 Vous pensez que la comédie permet de faire passer des choses, de dire plus de choses ?
02:42 Je pense que c'est le principe de Molière à la base, ou de Fedeau.
02:46 C'est les comportements humains.
02:47 Les comportements humains, évidemment, je trouve qu'en passant par la comédie, c'est
02:54 beau.
02:55 Moi j'y crois.
02:56 Il faut dire que c'est un film qui montre la transition de genre dans une version heureuse,
03:00 épanouissante.
03:01 Le film s'appelle "Un homme heureux".
03:02 Et d'ailleurs vous avez montré le film, je crois, devant un groupe de personnes trans
03:08 qui ont aimé le film et qui sont sorties en disant cette phrase "Pour une fois qu'on
03:11 ne parle pas de nous dans la douleur".
03:12 Voilà.
03:13 Parce que oui, effectivement, on a vu beaucoup de choses, on a essayé d'expliquer aux gens
03:18 beaucoup de choses parce que c'est vrai que c'est un trajet difficile.
03:21 Ces histoires de transition, c'est très difficile, administrativement, médicalement.
03:25 Mais ce n'est pas le sujet du film.
03:26 Là, on est dans des jeux de rôle.
03:29 On est dans des jeux de masque, quasiment.
03:31 Pour être dans la comédie, ça s'exprime autrement.
03:35 Et là, il y a une fraîcheur de propos et d'amusement.
03:40 Et vous avez raison de dire que c'est une histoire d'amour aussi, au fond.
03:43 C'est ça qui est...
03:44 Moi, c'est ce qui m'a le plus touchée dans le film.
03:46 C'est que vous vous aimez vraiment avec Fabrice Luchini.
03:48 Vous ne voulez pas le quitter.
03:50 Vous le désirez toujours, même si vous faites votre transition.
03:53 Et lui, bon, ça va être plus compliqué.
03:56 Et puis on verra à la fin.
03:57 Il va avoir un chemin terrifiant à faire aussi.
03:59 Et alors là, on a les visages de Luchini hilarants, de désespoir.
04:05 Et même Philippe Catherine aussi, qui est génial.
04:08 Il est génial.
04:09 Philippe Catherine, c'est l'adjoint Homer, c'est son dire-com, son directeur de cabinet
04:13 qui est à mourir de rire.
04:16 Le producteur du film, Mathieu Taro, dit qu'au fond, c'est un film qui montre qu'on doit
04:20 aimer l'autre comme il est et pas comme on a envie qu'il soit.
04:23 Voilà, c'est jusqu'où on peut aller par amour.
04:26 Et vous, vous pouvez aller jusqu'où par amour, Catherine Frood ?
04:30 Moi, j'ai déjà l'amour de mon métier.
04:33 C'est déjà beaucoup.
04:34 Je me sens un peu exploratrice, si vous voulez.
04:36 J'ai plaisir à aller vers des choses un peu délicates, à faire un peu particulières.
04:41 C'est pour ça que je viens du théâtre aussi.
04:44 Le film tient surtout sur votre duo comique, à vous et à Fabrice Lucchini.
04:49 Parlez-nous de Fabrice Lucchini, Catherine Frood.
04:51 Vous avez deux heures.
04:52 Moi, je l'ai déjà vu en scène.
04:56 Je suis fortement impressionnée par ce qu'il a inventé.
04:58 Depuis qu'il a parlé de Céline, il a lu toute sa façon d'être un conteur et un farceur
05:05 en même temps.
05:06 Je suis très impressionnée.
05:11 Vous aviez envie de tourner avec lui ? Lui aussi avait surtout envie.
05:15 D'ailleurs, lui avait plus envie que vous de tourner avec vous.
05:18 Mais vous ne trouviez aucun scénario crédible qui vous amusait ou qui vous plaisait ?
05:22 Oui, on a même cherché pour le théâtre à un moment donné.
05:25 Il m'avait invité.
05:26 Il est venu me voir jouer aussi.
05:28 Donc, ça faisait deux ou trois ans que ça traînait, l'idée de…
05:32 Et on a trouvé par Mathieu Tarot ce scénario.
05:36 En fait, il est très crédible en maire, Fabrice Luchini.
05:38 Je pense qu'il a raté sa carrière parce qu'il était très bon dans Alice et le maire.
05:41 Il est bon en maire conservateur d'une petite ville de droite.
05:45 Il devrait changer de métier, non ?
05:47 Oui.
05:48 C'est un film d'ailleurs qui taquine les hommes politiques sur tout le monde de la
05:51 communication politique.
05:52 Les fausses vidéos dans la cuisine avec la femme en train de faire la cuisine.
05:57 Les réseaux sociaux, comment draguer les jeunes sur TikTok.
06:01 Il y a tout ça aussi dans le film.
06:03 Ça raconte notre époque aussi.
06:05 Le côté people, le côté "on va chercher les petits".
06:09 Voilà, c'est sûr.
06:10 Ça vous plaît, ça vous les réseaux sociaux ?
06:12 Oui, moyennement.
06:13 J'ai une fille de 25 ans, donc je me mets sur Instagram, si vous voulez, pour la voir.
06:19 Parce qu'elle est loin.
06:20 Mais c'est tout.
06:21 Mais c'est tout.
06:22 Je ne vais pas tellement plus loin.
06:24 J'ai toujours eu envie que les films que je faisais fonctionnent auprès du public.
06:28 Je ne me satisfais pas d'un film dit d'auteur.
06:30 Pour moi, la qualité peut être commerciale.
06:32 C'est quelque chose qui est très important pour vous.
06:34 D'ailleurs, c'est ce qui fait de vous une des actrices préférées des Français.
06:40 C'est gentil.
06:41 Bankable, comme on dit.
06:43 Oui, mais ça c'est vrai.
06:44 Le côté bankable, ce n'est pas le côté le plus drôle.
06:47 Ce n'est pas très poétique ce mot, déjà, pour commencer.
06:49 Et moi, je cherche effectivement à ce que les choses fonctionnent.
06:53 C'est-à-dire à ce qu'il y ait du public.
06:54 Ça a toujours été un peu mon envie première.
06:59 Mais j'essaye d'être dans des choses un peu commerciales, évidemment.
07:03 Mais toujours un peu raffinées.
07:05 Et ça nous permet de dire que le cinéma va beaucoup mieux depuis le début de l'année,
07:08 depuis le mois de janvier, qui a atteint quasiment son niveau d'entrée d'avant le Covid.
07:14 Oui, je crois que ça y est.
07:15 Les gens ont envie de sortir, ça me paraît évident.
07:18 Et le théâtre aussi.
07:19 Le théâtre aussi, là j'y suis.
07:21 C'est ce que j'allais vous dire.
07:22 Vous êtes en ce moment au théâtre aussi.
07:23 Lorsque L'Enfant parait, mise en scène de Michel Faux au théâtre de la Michaudière à Paris,
07:27 c'est plein.
07:28 Là aussi, ça a été plus difficile le théâtre, mais les gens reviennent.
07:31 Ah oui, les gens reviennent.
07:32 Puis là, j'entends qu'il y a plein de choses qui fonctionnent.
07:34 C'est-à-dire que dès qu'il y a un succès, ça en entraîne d'autres.
07:37 Les gens, ça leur donne envie d'aller plus loin, d'aller voir d'autres choses.
07:40 Vous citez souvent une phrase de Louis Jouvet sur le théâtre.
07:43 Vous pouvez nous la dire ?
07:44 Bon, d'accord.
07:45 C'est Jouvet quand il est sur scène, au moment où le rideau va se lever, où il doit jouer
07:52 son personnage, au moment où ça commence, il écrit, il dit ça.
07:56 « Tous ces yeux » - c'est le public évidemment - « Tous ces yeux qui vous regardent, cette
08:01 vie intense et muette que l'on ressent en soi par ses regards, cela donne une intimité,
08:08 une volupté, comme un rêve.
08:11 On en vient à douter de sa propre existence, on en est transformé. »
08:16 C'est très beau.
08:18 C'est ça aussi que vous ressentez quand vous en êtes à douter de votre propre existence,
08:23 quand vous avez les yeux du public ?
08:25 Il y a quelque chose comme ça.
08:27 Il dit aussi une autre phrase, Jouvet, je crois que vous la connaissez.
08:30 « On fait du théâtre parce qu'on a l'impression de n'avoir jamais été soi-même et qu'enfin
08:34 on va pouvoir l'être.
08:36 »
08:37 Oh là là, c'est trop beau ça.
08:38 C'est merveilleux.
08:39 C'est le trouble de l'incarnation d'un personnage, évidemment.
08:44 Ça vous va comme...
08:45 Ah oui, ça me va totalement.
08:46 Fro, « Luchini » dans un film de Tristan Seguella qui sort aujourd'hui.
08:51 « Un homme heureux », allez au cinéma, ça repart et c'est très bien, on avait
08:54 de le fêter avec vous Catherine Fraud. Merci et belle journée.
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