00:00Bonjour Konza, on va s'intéresser avec vous aussi un petit peu aux élections américaines.
00:05Alors on a vu les résultats, ou en tout cas les résultats qui sont pour l'instant partiels et provisoires,
00:10et avec cette vague bleue qui a emporté les Etats-Unis,
00:13parce que ce sont les démocrates qui ont emporté à la fois la Chambre des représentants et aussi le Sénat
00:19américain.
00:20Mais au-delà de cette situation politique, une question peut-être mérite d'être posée,
00:24en tout cas c'est celle à laquelle vous avez essayé de répondre ce matin,
00:28c'est pourquoi sur un même événement, deux personnes peuvent avoir des lectures totalement opposées.
00:37C'est le cas en politique bien entendu, mais alors pourquoi chacun est-il convaincu que c'est son camp
00:43qui a raison ?
00:44Eh bien pour comprendre ce phénomène Rachid, il faut d'abord revenir à une fonction essentielle du cerveau,
00:50interpréter le monde qui nous entoure.
00:52Car notre cerveau ne se contente pas d'enregistrer les informations comme une caméra,
00:56il les compare en permanence à ce qu'il connaît déjà, nos souvenirs, nos expériences, nos attentes.
01:01Il formule des hypothèses, anticipe ce qui va se produire,
01:05puis ajuste sa perception en fonction des informations reçues.
01:08C'est ce que certaines approches des neurosciences décrivent comme le traitement prédictif.
01:13Le cerveau construit une représentation du monde et la confronte en permanence à la réalité.
01:18Et cette représentation n'est pas neutre, elle est influencée par notre histoire, nos émotions et nos convictions.
01:24Prenons un exemple, si vous êtes convaincu qu'un candidat est compétent,
01:27vous risquez de remarquer plus facilement ses prises de parole réussies que ses erreurs.
01:31Et à l'inverse, si vous le désapprouvez, ses hésitations vont davantage attirer votre attention.
01:37Oui, effectivement. Alors notre cerveau est complexe, on l'a bien compris.
01:41Alors est-ce qu'il se contente d'interpréter différemment les faits ?
01:44Ou alors est-ce qu'il va jusqu'à sélectionner les informations et seulement celles qui nous donnent raison ?
01:50Eh bien c'est ce que décrit le biais de confirmation, notre tendance à rechercher, privilégier et retenir les informations
01:56qui vont dans le sens de nos opinions, tout en accordant moins de points à celles qui les contredisent.
02:01Imaginez deux personnes qui suivent la même campagne électorale.
02:04La première soutient un candidat, la seconde lui est opposée.
02:07Elles regardent le même débat mais ne retiennent pas forcément les mêmes séquences.
02:11Chacune peut repartir avec le sentiment que les arguments de son camp étaient les plus convaincants.
02:16Ce phénomène est renforcé par le raisonnement motivé, étudié notamment par la psychologue américaine Ziva Kunda.
02:22Dans ses travaux, publiés en 1990, elle montre que nos motivations influencent la manière dont nous traitons les informations.
02:29Nous ne cherchons pas toujours simplement à découvrir ce qui est vrai.
02:33Nous pouvons aussi chercher à défendre une conclusion à laquelle nous tenons déjà.
02:37Il existe également l'heuristique de disponibilité.
02:40Nous avons tendance à juger un phénomène plus fréquent ou plus important lorsque des exemples nous viennent facilement à l
02:46'esprit.
02:47Une image marquante, une déclaration répétée ou une vidéo largement diffusée peuvent ainsi peser davantage dans notre jugement que des
02:54données statistiques moins visibles.
02:57Oui, effectivement.
02:57Alors, il y a quand même une question qui se pose.
02:59C'est que quand les faits contredisent nos propres convictions, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là
03:04?
03:04Pourquoi est-il parfois si difficile d'admettre que nous avons tort ?
03:09Alors, c'est précisément ce que décrit la théorie de la dissonance cognitive, développée par le psychologue américain Léon Festinger
03:16dans les années 50.
03:17Elle désigne un état de tension ou d'inconfort ressenti lorsque nos convictions, nos actes ou nos valeurs entrent en
03:24contradiction.
03:24Prenons un exemple.
03:25Une personne sait que fumer est dangereux pour sa santé, mais continue de fumer.
03:29Elle peut décider d'arrêter, mais elle peut aussi minimiser les risques ou se convaincre que le tabac l'aide
03:34à gérer son stress.
03:35Pour réduire cette contradiction, nous pouvons donc changer notre comportement, modifier notre croyance ou trouver une justification à ce que
03:43nous faisons.
03:44Festinger et son collègue James Carl Smith ont illustré ce mécanisme dans une expérience célèbre en 1959.
03:50Des participants doivent accomplir une tâche volontairement très ennuyeuse.
03:54A la fin, on leur demande de dire à une autre personne que cette expérience était intéressante.
03:58Certains reçoivent 1 dollar pour ce mensonge, d'autres 20 dollars.
04:02Résultat, ceux qui ont reçu 1 dollar évaluent ensuite la tâche de manière plus positive que ceux qui ont reçu
04:0720 dollars.
04:08L'explication, les 20 dollars constituent une justification extérieure suffisante.
04:13Pour ceux qui n'ont reçu qu'un dollar, cette justification est moins convaincante.
04:17Ils peuvent alors ajuster leur propre perception pour réduire la contradiction.
04:21Ce mécanisme intervient aussi après une décision importante.
04:24Nous avons tendance à valoriser davantage l'option choisie et à déprécier celle que nous avons écartée.
04:30Une façon de nous convaincre que nous avons fait le bon choix.
04:34Mais alors, rapidement, est-ce que nos convictions sont seulement individuelles ?
04:40Ou alors, est-ce que le groupe auquel on appartient influence aussi nos convictions ?
04:45Alors, en psychologie sociale notamment, Henri Tachefel et John Turner ont développé la théorie de l'identité sociale.
04:51Elle repose sur une idée simple. Une partie de l'image que nous avons de nous-mêmes vient des groupes
04:56auxquels nous appartenons.
04:57Cela peut être notre famille, notre milieu professionnel, notre communauté ou notre camp politique.
05:02Cette appartenance influence notre manière de percevoir les autres.
05:06Nous avons tendance à favoriser ceux que nous considérons comme faisant partie de notre groupe
05:10et à nous montrer plus critiques envers ceux que nous percevons comme extérieurs.
05:14Tachefel a étudié ce phénomène à travers les expériences dites des groupes minimaux.
05:19Des participants sont répartis en deux groupes sur la base de critères totalement arbitraires.
05:24Ils ne se connaissent pas, n'ont aucun conflit et ne partagent aucun intérêt particulier.
05:28Pourtant, lorsque leur demande de distribuer des points entre les membres des deux groupes,
05:33ils tentent à favoriser les personnes de leur propre groupe.
05:35Ce résultat montre qu'une simple catégorisation peut suffire à faire apparaître une précision pour son groupe.
05:42En politique, cette logique peut renforcer les oppositions.
05:44Une critique adressée à un candidat peut être ressentie comme une attaque contre tout un groupe.
05:49Défendre son con devient alors parfois une manière de défendre sa propre identité.
05:54Merci beaucoup, Kenza.
05:55C'était Sorsez-nous, comme chaque matin, dans la matinale de Mediater.
05:59Sous-titrage Société Radio-Canada