00:03Ça nous rappelle tous ces fins de soirée des Glingues. Moi, j'ai une passion dans mes films
00:07sur les tables de fête, les mégots, les paquets de cigarettes. Pour moi, c'est des détails,
00:12mais on voit que c'est vivant. Et aussi, le flash, c'est ce pays entier qui est pris dans
00:16les phares
00:17des voitures, comme des lapins pris dans les phares des voitures, et qui est dans une espèce de déni,
00:21ce type qui est abachi sur la table, et qui ne veut pas voir qu'on va se crasher.
00:35Je suis Emmanuel Marge, j'ai réalisé le film Notre Salut, et on va parler un petit peu de la
00:41scène d'ouverture.
00:45Le premier plan annonce énormément de choses, et j'ai toujours l'impression qu'un premier plan,
00:49c'est un peu une prophétie. C'est une sorte de moment où le film définit sa langue, définit son
00:54cinéma.
01:01Donc il y a un dézoom assez lent à l'épaule, et après, on voit le personnage être de plus
01:07en plus mis en contexte
01:09autour, avec les personnages qui sont autour de lui. C'est assez important, parce qu'à son costume,
01:13on ne pourrait pas décrire exactement à quelle époque on est. En fait, ce qui fait époque dans un film
01:19des années 40, c'est les coiffures. Mais avec la chef coiffeuse, on s'est vite rendu compte que
01:25cette idée que tout le monde était parfaitement coiffé était une idée fausse, un peu cliché.
01:28Et ça, on va le voir tout au long du film, les coiffures qui ne sont pas laquées.
01:32Par exemple, il y a cette femme au premier plan, et moi je trouve ça très beau,
01:35parce qu'on voit la matière de ses petits cheveux, comme ça, qui est un peu irisé dans le contre
01:40-jour.
01:40Et aussi, ça définit vraiment toute la séquence, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'éclairage.
01:45Ce sont les lampes du lieu, et qui créent des lumières d'appoint.
01:50Et que finalement, on le voit bien, c'est-à-dire qu'au début du film, le personnage est mal
01:54éclairé.
01:55Et en fait, tout le principe du film a toujours été de créer un éclairage pour le décor,
01:59et pas d'éclairer les personnages, puisque l'idée d'Olivier Bounjing, c'est de dire
02:03que c'est un personnage qui veut être dans la lumière, mais qui n'arrive jamais à y être parfaitement.
02:06Il y a un moment où, enfin, il est au centre de l'image, et bien éclairé,
02:10mais le film raconte tout le prix et tout le glissement qu'il a opéré pour arriver à être bien
02:15éclairé.
02:15Donc vous êtes installé sur Vichy ?
02:17Oui, oui, oui, tout récemment.
02:18D'accord.
02:19Tous les plans que vous voyez sont des plans pris dans une méthode documentaire.
02:24C'est-à-dire qu'on a recréé une vraie soirée, où d'une certaine manière, il n'y a
02:27pas de figurant.
02:27Chaque personne qui est à l'écran a un rôle, un nom.
02:31Il sait ce qu'il fait à Vichy, mais par contre, on les laisse improviser, discuter.
02:35Et ça, c'est très important.
02:37Donc les plans, c'est vraiment une espèce de montage comme ça,
02:39de petits éclats qui ont été pris dans des prises,
02:42et le cadreur ne savait pas ce qu'il allait cadrer.
02:44T'as l'émotion, c'est bon.
02:47Et là, on s'arrête sur un plan qui est pour moi très important,
02:50que le personnage, il y a deux avant-plans avant le personnage.
02:55Et ça, c'est vraiment une question centrale dans le film,
02:58sur la question de ces personnages de second plan,
03:00et que finalement, la question politique et la question de la guerre,
03:03elle-même, est complètement à l'arrière-plan.
03:06Il y a une sorte d'homonymie entre les deux.
03:10Vous !
03:14Là, comme on peut le voir, on est en pleine improvisation.
03:17Les gens ont quasiment oublié qu'il y avait une caméra.
03:19Quand il y a ce personnage qui se prend à moitié un truc dans la figure,
03:23quand il danse, l'espèce de messe basse,
03:26il y a une espèce d'ambiance qui devient franchement un peu monstrueuse,
03:30une espèce de carnaval.
03:31Et on est là-dedans.
03:33Et l'idée, là, on voit la coupe.
03:35Voilà, vous avez ce personnage qui est en fait le chef de cabinet du ministre de la Justice
03:40qui dit, d'un coup, moi, ça me gêne pas la suspension du Parlement.
03:43Moi, ça me choque pas la suspension du Parlement.
03:46Je comprends.
03:47Je comprends.
03:48Après, je pense que l'Empire, il est bien terminé.
03:51Et ça, c'est aussi un choix qui est très important.
03:54C'est-à-dire que le film ne raconte pas l'histoire,
03:57ne donne pas le contexte, mais est directement dedans.
03:59Le film fait le pari de l'intelligence du spectateur
04:01en disant, la suspension du Parlement, ça veut dire fin de la démocratie.
04:05Alors, pas personnellement.
04:07Vous connaissez ?
04:08Oui, je suis son chef de cabinet.
04:09Ah, d'accord, très bien.
04:10Je rédige les discours, je prépare l'agenda.
04:12Alors là, il y a une chose qui est très importante,
04:13c'est que les deux interprètes qui sont avec le Swan Harlow
04:16sont des vrais hauts fonctionnaires.
04:18Ce sont des gens qui ont travaillé en cabinet ministériel,
04:20qui ont accepté cette espèce de challenge de repenser leur propre rôle à Vichy.
04:27Et aussi, ce phrasé, cette langue de l'administration,
04:31qui, alors, je pense que beaucoup de gens voient ça comme un anachronisme
04:35par rapport aux années 40.
04:36Mais pour moi, ce n'est pas un anachronisme dans le sens où
04:40on ne sait pas exactement l'oralité exacte des années 40.
04:43On ne la connaît pas bien.
04:44Qui sait exactement comment parler dans les années 40 ?
04:46Et, alors, autre chose que vous voyez, c'est-à-dire que dans le montage,
04:49on se permet, si on analyse bien, si on recule,
04:52il y a un énorme faux raccord.
04:54C'est-à-dire qu'en fait, ce plan-là n'est pas du tout filmé
04:57au même endroit que ce plan-là.
04:58C'est à l'autre côté de la pièce.
05:00Et en même temps, on se permet ça sans aucun problème.
05:02Parce que, justement, je pense que quand on est dans une fête,
05:06on n'est pas très raccord non plus après un certain degré d'alcool.
05:09Je peux me permettre de vous donner un conseil ?
05:13Je vous écoute.
05:15Si j'étais vous, je ne parlerais pas du Maréchal avec autant de ferveur.
05:20D'abord parce que ça vous fait un peu passer pour un couillon.
05:23Et ensuite parce qu'avec cette ferveur...
05:26Vous avez vraiment un jeune homme qui le regarde de haut.
05:28Et c'était important d'ouvrir ce film sur un fort sentiment d'humiliation.
05:34L'humiliation ne passe pas par quelque chose en force.
05:40Ce qu'il lui dit, non, je vais vous donner un petit conseil, c'est pour vous.
05:42Et en fait, il l'écrase.
05:45Regarde à toi !
05:49Voilà, donc là, il va voler de la nourriture parce qu'en fait, il n'a plus du tout d
05:54'argent.
05:54Si vous voulez qu'un personnage soit sympathique au spectateur, vous lui donnez une petite faiblesse.
05:59Il ment ou il pique un peu de bouffe dans une soirée.
06:03C'est-à-dire qu'en fait, toutes ces petites hontes qu'on peut avoir et qu'on connaît tous,
06:06et bien en fait, ça crée une proximité entre le spectateur et le personnage.
06:11Et c'est vrai que cette scène, cette première scène joue là-dessus,
06:14quand même d'avoir un espèce de personnage qui est à la fois pathétique
06:17et en même temps dans lequel on peut se reconnaître sur ces petites hontes qu'on a tous.
06:22On discutait avec le ministre et il disait ce qu'on n'aurait pas pu dire, coopération.
06:27Je crois pas.
06:28Je crois que les collaborations posent mieux les termes.
06:30Je suis d'accord avec le ministre et d'ailleurs, tu le lui diras.
06:33On voit qu'il y a de l'air au-dessus des personnages qui parlent.
06:36On a énormément de choses à voir dans le cadre.
06:38C'est-à-dire qu'on voit cette femme derrière, dans le fond,
06:41qui est éclairée par cette lampe sans qu'on le veuille.
06:44Et là, se joue quelque chose de très important.
06:47Ces jeunes fonctionnaires, c'est quelque chose qu'ils connaissent,
06:50c'est de dire comment on va vendre une politique.
06:52Et eux, ils ont eu l'intelligence de le poser sur la question même de collaboration.
06:57Toute la question du film politique se joue dans cette question-là.
07:02Coopération, collaboration, et plus encore dans le fait que
07:05la collaboration n'est pas juste une chose qu'on a subie du fait de la défaite,
07:09mais qu'elle est une espèce de folie, de croyance,
07:12qu'on pouvait encore maîtriser les choses.
07:14Et grossier, dangereux.
07:16Et moi, je pense sincèrement, en fait,
07:19qu'il y a d'autres moyens de restaurer l'autorité.
07:22Voilà.
07:23Nous avons absolument la possibilité
07:25de dessiner une voix authentiquement française.
07:30et de retrouver notre grandeur.
07:37Il y a un moment, moi je dis,
07:39il vaut mieux un grand coup de tir au cul,
07:40une balle dans la tête.
07:43Oui, c'est sûr que dit comme ça,
07:46après on peut aussi essayer d'éviter de se la tirer soi-même la balle dans la tête.
07:48On notera qu'il y a toujours cette fragilité du filmage,
07:51un petit recadrage qui ne va pas, là.
07:52Et le cadreur, lui, il choisit un cadre,
07:54il laisse vivre, et tant pis quand il y a un défaut.
07:56Cette petite phrase, pour moi, elle est importante.
07:59Et ce qu'il faut aussi savoir,
08:01c'est que ça, ça fait partie du travail avec les acteurs.
08:03Moi, je peux parler pendant les prises.
08:05Là, je lui dis,
08:06il vaut mieux un bon coup de pied au cul
08:08qu'une balle dans la tête.
08:09Il la ressort direct.
08:11Et après, encore une fois,
08:13les acteurs sont plus intelligents.
08:16Il y a son partenaire de jeu
08:18qui, lui, réagit en disant
08:19« Mais on pourrait surtout éviter
08:21de se la tirer soi-même la balle dans la tête. »
08:24Et là, d'une certaine manière,
08:26pour moi, c'est tout l'enjeu du film,
08:27ce qui est en train de se passer.
08:28On dit une vérité terrible,
08:30c'est de dire « Est-ce qu'on ne va pas finalement
08:31se la tirer soi-même la balle dans la tête ? »
08:32Et là, on peut couper.
08:34Pas.
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