00:00Et ça c'était le piège dans lequel je suis tombé pendant des années, dans lequel il m'arrive d
00:02'ailleurs de retomber.
00:03Ma mère a lancé cette idée d'une manière très instinctive, elle a dit pourquoi pas le théâtre ?
00:06Et je me suis un peu accroché à cette pensée.
00:08La majorité du temps qu'on passe à se demander comment devrait être le monde,
00:12c'est un temps qu'on perd volontiers pour pas vérifier ce qu'on pourrait être en train d'y
00:16faire.
00:16Je m'appelle Ethan O'Liel, j'ai 30 ans, je suis comédien et auteur.
00:21Vous avez besoin d'une autre information ?
00:22J'ai toujours senti que j'ai quelque chose en moi qui urge et qui voulait exister artistiquement.
00:26J'aimais bien gribouiller dans mon coin, j'avais besoin en vérité de me faire le témoin rigoureux de ce
00:31qui se passait en moi
00:32quand je savais pas comment démêler ce que j'avais dans la tête ou dans le cœur.
00:35Donc les mots pour moi ça a été mon langage naturel pour ça, de toute façon j'en avais pas
00:38d'autres parce que je savais pas dessiner,
00:39j'avais pas peindre donc j'avais que les mots.
00:40Après j'ai toujours aimé soliloquer, j'adorais ça me balader et tenter d'explorer ce qui se passait en
00:46moi par la parole
00:46parce que ça sert à ça la parole, ça sert à approximer le mieux qu'on peut ce qui se
00:50passe en nous.
00:50Donc souvent c'est maladroit, souvent c'est trébuchant mais au fur et à mesure on parvient à dénouer quelques
00:57nœuds.
00:57Donc ça c'était, la passion elle était là vraiment, mais je savais pas sous quelle forme
01:01et quand j'ai abandonné l'atlas d'Ibocane, j'étais en prépa littéraire, je voulais devenir journaliste sportif.
01:05Ma mère a lancé cette idée de manière très instinctive, elle a dit pourquoi pas le théâtre, comme ça me
01:09vient très enlever.
01:10Et je me suis un peu accroché à cette pensée.
01:12Au début j'ai fait un stage cinéma au cours Florent et après on est obligé de faire pour le
01:15cursus général une première année en théâtre.
01:17J'avais 19 ans et je suis tombé irrémédiablement amoureux des textes et là ça a été l'évidence.
01:23Les échecs au concours, moi ça a été une grande révélation.
01:25Quand on échoue au concours, on a deux possibilités.
01:28C'est toujours une histoire de récits.
01:29On choisit l'histoire qu'on se raconte à partir d'un événement qui vient de se produire.
01:32Soit on décide de dire, bon bah le jury ne m'a pas vu, il n'a pas été à
01:36la hauteur de mon propre talent
01:37et puis il n'a pas eu les yeux pour me voir, ok c'est possible et on peut rester
01:40dans ce ressentiment et cette rancœur.
01:41Soit on dit, est-ce que tu as vraiment bien travaillé ton passage ?
01:44Est-ce que tu ne penses pas que tu aurais pu le faire mieux ?
01:46Ce n'est pas parce que tu as raté un concours où tu dois passer une scène de 3 minutes
01:48que ça veut dire foncièrement que tu es un mauvais comédien.
01:50Ça veut juste dire que dans cet exercice-là, il y avait des gens qui étaient meilleurs que toi et
01:52c'est la vie et la prochaine fois tu le feras mieux.
01:54Ce n'est pas du tout la même histoire qu'on se raconte à ce moment-là.
01:56Il y a deux histoires différentes.
01:57Et il y en a même une qui est globale, qui est entre les deux.
02:00Ça les humains ne savent pas faire malheureusement.
02:02C'est vrai que ça ne veut pas, c'est pour ça qu'on est dans un monde affreusement binaire.
02:04En général, la vérité c'est ceci et cela aussi.
02:07Votre spectacle Le Garçon Nuage interroge justement la question de la quête intérieure et la peur du devenir.
02:12Votre personnage préfère d'ailleurs s'isoler sur un nuage, n'est-ce pas un peu radical ?
02:15En fait, je pense que tout est une question d'osage.
02:18Si on admet, si on est dans ce paradigme-là en disant qu'il y a le réel et l
02:21'imagination,
02:22le problème du rêveur, c'est qu'il va tremper ses pieds dans la réalité avant de remonter immédiatement dans
02:26son imagination
02:27pour analyser ce qu'il a cru y voir.
02:29Mais il n'est jamais en communion totale avec la réalité.
02:31Je pense qu'il faut inverser le rapport, c'est-à-dire qu'il faut habiter la réalité et parfois
02:34s'autoriser des moments de bordure
02:35et des moments de marge pour prendre du recul, etc.
02:37Le problème du rêveur, c'est qu'il s'enlise dans son rêve.
02:40Il y demeure parce que c'est assez confortable.
02:42Et ça, c'était le piège dans lequel je suis tombé pendant des années, dans lequel il m'arrive d
02:44'ailleurs de retomber.
02:45Dans le mot rêve, il y a déjà la brume.
02:46Il y a déjà le fait de se dire, si ça n'arrive pas à ce patriarme, c'est un
02:49rêve.
02:49Moi, mon rêve, quand j'étais gamin, c'était de devenir footballeur.
02:51Mais c'était un rêve.
02:51Je savais bien que je n'allais pas recevoir une passe décide d'Antoine Griezmann et la mettre au fond
02:54en Coupe du Monde.
02:55Je le savais.
02:56Mais c'était un rêve.
02:57La majorité du temps qu'on passe à se demander là-haut comment devrait être le monde,
03:02c'est un temps qu'on perd volontiers pour ne pas vérifier ce qu'on pourrait être en train d
03:06'y faire.
03:06Le rêveur a peur d'avoir des objectifs.
03:08Parce qu'avoir un objectif, c'est plus tendre vers un lointain imaginaire,
03:11c'est devoir atteindre quelque chose.
03:13Se responsabiliser humainement parce que c'est mettre la chose qu'on désire à une hauteur humaine.
03:17Ça, c'est terrifiant pour lui.
03:18Le rêve, c'est génial.
03:20C'est merveilleux de rêver.
03:21De se promener en rêvant, je ne sais pas, la femme de sa vie, en rêvant à un objectif lointain.
03:26C'est quoi la phrase de Fitzgerald quand il dit d'avoir des rêves assez grands pour ne pas les
03:29perdre de vue pendant qu'on les poursuit ?
03:31Le problème du rêveur parfois, c'est qu'il a tendance, parce que son doute devient trop grand,
03:35le doute ravageur.
03:36Ça y est, c'est la phrase de Pénac qui dit, j'ai le doute ravageur.
03:38Il en fait du coup une espèce d'étoile très très très lointaine qu'il accepte de ne jamais atteindre.
03:43Ça, c'est le danger, de s'enliser dans son rêve.
03:44On dit souvent croire en ses rêves.
03:46Moi, je pense qu'il faut croire en sa capacité à faire de nos rêves des objectifs qu'on va
03:49atteindre.
03:50Ce n'est pas la même chose, mais ça démarre par le rêve.
03:53Le rêveur, en vérité, c'est quelqu'un qui manque de confiance dans le réel.
03:57Il pense qu'elle ne le satisfera jamais vraiment,
03:59comme si la réalité n'était pas à la hauteur de la démesure qu'il portait en lui.
04:04Et je pense à l'inverse qu'il faut faire confiance à la réalité dans sa capacité de nous surprendre.
04:09Je crois que c'est ça l'enjeu pour descendre de son nuage.
04:12Faire un saut dans le vide du réel.
04:14Sous-titrage Société Radio-Canada