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  • il y a 3 semaines
Vitrine de la sécurité intérieure pour les uns, « salon du prêt-à-tuer » pour les autres, Milipol avait lieu mardi 18 novembre, comme tous les deux ans, au parc des expositions de Paris-Villepinte, sous l’égide du ministère de l’Intérieur.

Pour en parler, Alexandre Fache, journaliste à l'Humanité, reçoit Mathieu Rigouste, le sociologue qui démonte depuis vingt ans les mécaniques de la violence d’État et de la violence impériale, observe leurs intrications, leurs cibles, leurs armes, leurs stratégies, les industries auxquelles elles donnent corps, mais aussi les mouvements populaires qui leur résistent.

Cette vidéo est un extrait d'un entretien à voir ici : https://youtu.be/GfPvXhCDOEQ

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Transcription
00:00On a parlé de la porosité entre l'appareil d'État et les industriels.
00:05Il y a une porosité aussi entre police et armée.
00:08En quoi le matériel et les techniques policières se sont de plus en plus rapprochés, militarisés, rapprochés de ce qui
00:15se fait dans l'armée ?
00:17Ce que j'essaie d'expliquer justement dans la guerre globale contre les peuples, c'est qu'on prend un
00:22peu le problème à l'envers parce qu'on pense depuis l'Occident.
00:26Mais si on fait une histoire globale et connectée de la guerre et du contrôle, ce que j'essaie de
00:31faire dans ce livre-là,
00:32on se rend compte que depuis le début de la configuration capitaliste entre le XVe et le XVIIe siècles,
00:41la guerre, le contrôle, la surveillance, la répression, l'enfermement, la torture et les massacres de masse,
00:48tous ces dispositifs-là, qui vont avoir un continuum de guerre et de contrôle, n'ont jamais été séparés dans
00:55les périphéries coloniales.
00:56C'est-à-dire que le fonctionnement normal du pouvoir et de l'accumulation sur les champs de bataille coloniaux,
01:02dans les colonies,
01:04c'est de toute façon un système qui ne met pas de frontières très strictes entre le militaire, le policier,
01:13le politique, l'administratif, le judiciaire.
01:16Tout ça fonctionne ensemble et les colonisés subissent une sorte de pouvoir par la guerre permanente contre les civils.
01:28Et la mécanique impériale dont je parlais, ce boomerang impérial, fait que régulièrement,
01:33les centres impérialistes font revenir à l'intérieur du territoire des technologies de pouvoir,
01:39de savoirs qui ont été expérimentés dans les colonies pour maintenir l'ordre à l'intérieur,
01:44quand justement le système est en crise, qu'il est face à des résistances qu'il n'arrive pas à
01:51gérer.
01:51Et c'est cette dynamique-là qui a notamment permis la construction des formes de police et de prison et
01:57de surveillance
01:58à l'intérieur des centres impérialistes, mais toujours dans une réverbération entre le colonial et les centres.
02:06Et donc, d'une certaine manière, en fait, il n'y a que dans les centres contre une certaine partie
02:14de la population,
02:15on va le dire un peu rapidement, mais en gros, les classes moyennes et les strates blanches des classes populaires
02:20qui ont pu, à travers les époques, bénéficier d'une séparation du militaire et du policier,
02:26d'une séparation des pouvoirs, de l'exécutif, du juridique, du judiciaire, etc.
02:31Mais en fait, pour les colonisés, pour les colonisés de l'intérieur, pour les strates non blanches des classes populaires,
02:38pour les prisonniers, pour les exilés, pour les révolutionnaires,
02:41et même pour le reste du prolétariat quand ils passent à l'offensive,
02:45c'est-à-dire pendant les grandes grèves de 1947-48 jusqu'à la fin du 19e siècle,
02:49pendant la commune de Paris, pendant les Gilets jaunes,
02:51les corps de tous les prolétaires et même blancs deviennent sacrifiables,
02:56même s'ils ne sont jamais traités de la même manière.
02:58Mais donc, en vérité, là, il y a, quand on dit militarisation,
03:03il y a plutôt une sorte d'extension de ceux qui subissent ça,
03:09de la normalité coloniale à d'autres strates de la population
03:12qui étaient préservées de ça jusque-là, et qui étaient préservées de ça
03:16tant qu'elles étaient autodisciplinées d'une certaine manière.
03:19Parce qu'encore une fois, quand le mouvement ouvrier devient menaçant pour le pouvoir,
03:23il est lui aussi traité sous des formes coloniales,
03:25c'est-à-dire sous les formes de la guerre contre les corps populaires.
03:29On a parlé de vidéosurveillance algorithmique.
03:33Comment ces techniques policières profitent des évolutions technologiques,
03:40robotiques et en particulier de l'intelligence artificielle ?
03:44Quelles conséquences l'intelligence artificielle a sur toute cette industrie ?
03:49Là, les travaux de sociologie critique un peu partout dans le monde
03:54passent tous leur temps à repérer à peu près la même chose.
03:56C'est qu'en gros, l'intelligence artificielle accélère, intensifie,
04:05optimise les rapports de domination qui préexistaient.
04:08C'est-à-dire, quand on utilise de l'IA dans la police des ghettos aux États-Unis,
04:14enfin, l'IA dévore les datas, les données préexistantes, elle se nourrit de ça.
04:20Donc, en fait, elle va accélérer ce qui se fait déjà.
04:23C'est-à-dire qu'elle va apprendre et reproduire et faire de plus en plus vite ce que fait
04:26déjà la police,
04:27c'est-à-dire cibler les corps populaires non-blancs.
04:31Et pareil, en termes de discrimination de genre, etc.,
04:35l'IA a tendance à accélérer et intensifier des processus qui sont déjà en place.
04:42Et du coup, on le voit aussi bien dans le domaine militaire que policier,
04:46dans le domaine de la vidéosurveillance, que des ciblages par drone,
04:51que dans le crowd control, comme on disait, on voyait tout à l'heure, dans le contrôle des foules.
04:56– Quel impact ? Qu'est-ce que ça représente, du coup, aujourd'hui, ces dépenses mondiales de sécurité ?
05:03C'est en hausse flagrante, comme on a l'impression que les guerres sont partout,
05:10mais je crois que c'est 739 milliards l'an dernier de dépenses de sécurité.
05:16– Oui, bon, après, ça dépend comment on compte, justement,
05:18ça montre ce qu'on met dans la sécurité ou pas.
05:20Mais c'est, de toute évidence, des budgets fondamentaux pour les États.
05:26Et c'est aussi un business majeur pour la classe capitaliste transnationale
05:33et pour les capitalistes nationaux.
05:37Moi, ce que je défends dans le livre, c'est que la guerre,
05:41et donc notamment la guerre contre les peuples,
05:43a été à la fois une machine et un marché fondamental
05:49pour la formation du capitalisme dans la séquence d'accumulation primitive,
05:56mais que ça a été aussi des rouages de régénération du capitalisme à différentes époques.
06:01Mais que là, on est entré dans l'ère néolibérale et sécuritaire,
06:04dans l'après-68 et encore plus dans l'après-2001,
06:07dans un moment où la guerre, la répression, la surveillance, l'enfermement,
06:12les frontières, ne sont plus juste des dynamiques d'expansion et de régénération.
06:19Elles le sont toujours, mais en plus d'être des moyens,
06:22elles sont devenues une fin en soi.
06:24C'est-à-dire qu'il y a un enjeu pour...
06:26Parce que le capitalisme globalisé est plus seulement en train de traverser des crises cycliques,
06:32mais il est dans une crise qui est à la fois systémique et on pourrait dire existentielle.
06:36Parce que là, avec l'avènement d'une crise climatique globale,
06:42son dernier recours, c'est le néofascisme.
06:45Et donc comme dans les années 30, quand la bourgeoisie avait fait le choix du fascisme pour éviter la révolution,
06:52le capitalisme globalisé fait le choix du néofascisme et de la guerre,
06:58du contrôle, de la surveillance, des frontières,
07:00comme d'un marché principal pour se préserver, se régénérer,
07:04continuer à s'étendre, mais simplement tenir.
07:07Et tenir face aux crises qui produisent lui-même,
07:10mais aussi face aux luttes qui existent partout, parce qu'il faut se redire ça.
07:15Les médias de Bolloré, du Capital, les médias des classes dominantes,
07:19évidemment, ne le montrent pas.
07:21On le voit selon qui on suit sur les réseaux sociaux, etc.
07:24Mais il y a des luttes contre le système d'exploitation,
07:29des luttes contre l'ordre racial, des luttes contre l'ordre patriarcal,
07:32partout dans le monde.
07:33Ces luttes, elles sont créatives, elles sont vivantes, elles ont une puissance,
07:38elles n'ont effectivement pas encore le rapport de force.
07:41Mais si le néofascisme, justement, pointe en permanence les révolutionnaires,
07:47les antifas, les queers, les racisés, les exilés,
07:53c'est pour se maintenir, mais aussi, très clairement, parce qu'il est attaqué,
07:59parce que ces luttes ont un pouvoir, d'abord de déstabilisation, dont elles font usage,
08:03mais aussi, elles ont en puissance une capacité, si elles réussissent à s'unir,
08:08de renversement de ce système-là.
08:10Et la question qui suit, après, c'est aussi, en plus de le renverser,
08:13il va falloir qu'on soit capable d'organiser une autre société à la place,
08:18et une société qui serait structurée de manière complètement différente.
08:22On va parler, pour terminer, peut-être plus précisément des violences policières.
08:28L'UMA a rendu public, mardi, il a un rapport de l'ONG flagrant déni
08:32sur les nombreuses failles et dysfonctionnements de la police des polices.
08:38Est-ce que, pour toi, il y a une forme d'impunité organisée
08:41qui vise à protéger ces policiers violents ?
08:45C'est ton constat, aussi ?
08:46Oui, ce n'est pas juste le mien, mais d'ailleurs, c'est pour ça que la thèse que je
08:50défends,
08:50c'est qu'il n'y a pas de dysfonctionnement, ni de la police, ni de la justice.
08:53C'est le fonctionnement.
08:55Lorsque la police surveille, réprime, écrase, mutile, tue,
09:00dans les quartiers populaires, dans les prisons, dans le régime de frontières,
09:03elle fait le travail qu'on attend d'elle, que les classes dominantes attendent d'elle.
09:07Le travail de la police et de l'institution judiciaire aussi,
09:10c'est de distribuer la violence dont les classes dominantes ont besoin
09:13pour reproduire un ordre social inégalitaire.
09:16Et donc, de ce point de vue-là, ça fonctionne bien, de leur point de vue.
09:20Et donc, à toutes les époques, les classes dominantes doivent aussi organiser,
09:25dans le domaine du droit, c'est ce qu'on disait tout à l'heure,
09:28l'impunité de leurs appareils répressifs.
09:32Et les seuls moments où, du coup, ces choses-là cèdent un peu,
09:35c'est parce qu'il y a des luttes sur le terrain,
09:36c'est parce qu'il y a des révoltes, dans les luttes contre les violences d'État,
09:39on passe notre temps à l'observer.
09:42Les seuls moments où il y a des procès qui s'ouvrent,
09:44c'est parce qu'il y a eu des révoltes dans les quartiers populaires.
09:47Et donc, c'est encore une fois ce rapport de force,
09:50mais ce rapport de force qu'il faut réussir aussi à organiser,
09:52à organiser sur le temps long, à organiser massivement,
09:55à organiser de manière rigoureuse,
10:00qui est capable de changer les choses.
10:02Donc, oui, il y a un système qui est organisé pour se reproduire,
10:06et pour reproduire son inégalité.
10:08Et ça, on le voit très bien dans cette enquête-là.
10:10C'est-à-dire que des policiers enquêtent sur les policiers.
10:14Évidemment, l'esprit de corps fait qu'ils ne vont pas menacer leurs collègues,
10:20mais ça va au-delà de ça.
10:21Parce qu'on l'a vu là, sur une affaire à Marseille,
10:23c'est même la hiérarchie impose aux rares policiers
10:27qui voudraient parler de se taire.
10:30On le sait très bien, les quelques policiers qui, de temps en temps,
10:34veulent évoquer la question du racisme,
10:36des discriminations à l'intérieur de la police,
10:37ou tout simplement de ce que fait la police réellement
10:39dans les prisons et dans les quartiers populaires.
10:41Bon, ils sont mis à l'écart, menacés à l'intérieur, etc.
10:44Et en vérité, il se passe la même chose dans le domaine de la justice.
10:48C'est ce que montre le rapport beaucoup.
10:50La dynamique centrale de l'institution judiciaire
10:54consiste à, par des mécanismes propres,
10:58à couvrir ce fonctionnement de la police,
11:00aussi parce que la justice et la police, dans ce système-là,
11:02doivent travailler ensemble en permanence
11:04pour maintenir ce qu'elles appellent l'ordre public,
11:07mais qui est en fait un ordre social inégalitaire.
11:10Dernière question, Mathieu, de cette violence.
11:13Tu l'as vécu toi-même dans ta chair en 2013.
11:17Tu as vécu ces violences.
11:18Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?
11:20Ça a été un long combat.
11:22Où ça en est aujourd'hui ?
11:24Après, je les ai vécues de manière différente.
11:26Parce que, par exemple, en grandissant en banlieue parisienne
11:27et en étant généralement considéré comme blanc,
11:30je la voyais surtout toucher mes proches non-blancs
11:33et s'arrêter devant moi.
11:34Après, ça dépend.
11:35Quand tu as une capuche,
11:37quand tu es beaucoup avec des non-blancs,
11:38tu peux être touché aussi,
11:39mais tu n'es jamais touché quand même de la même manière
11:40à partir du moment où tu es reconnu comme blanc.
11:42Je l'avais vécu aussi dans les mouvements sociaux,
11:44en manif, etc.
11:45Et du coup, effectivement, une montée en puissance
11:47de la férocité policière contre les mouvements sociaux.
11:49Et puis, effectivement, aussi en 2013,
11:51là, j'ai été menotté par la police
11:55qui m'a cassé le poignet,
11:57cogné dans une voiture,
12:00menotté, m'a mis la tête dans les portes
12:03et les murs du commissariat central à Toulouse,
12:06laissé étaler par terre,
12:09quasiment inconscient, etc.
12:12Et à la suite de ça,
12:13et ça vient valider ce qu'on se disait avant,
12:15l'institution judiciaire,
12:18j'ai dû me présenter 12 fois devant la justice,
12:22suite à la plainte des policiers contre moi.
12:24C'était toi qui étais poursuivi ?
12:25C'était moi qui ai poursuivi pour outrage,
12:28violence et rébellion.
12:30On a réussi à...
12:31En fait, ils avaient tellement mal menti,
12:33ils contredisaient tellement dans leur dossier
12:34qu'on a réussi à le montrer.
12:35On a fait un gros travail d'autodéfense
12:37qui a fait qu'on a pu prouver...
12:40Enfin, la justice a été obligée de reconnaître
12:42qu'effectivement, les violences
12:43qui m'étaient reprochées étaient fausses.
12:46Par contre, ils m'ont quand même collé des outrages
12:49pour pouvoir justement dire à la police
12:51qu'ils les couvraient un peu.
12:52Et voilà.
12:53Et moi, la plainte que j'ai posée contre la police,
12:55alors que vraiment, on avait des rapports médicaux, etc.
13:02Bon, ça n'a jamais donné lieu à aucune poursuite
13:06pour aucun des policiers.

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