00:01Mon sujet du jour, c'est un lieu parisien qui vient d'ouvrir ses portes il y a à peu
00:05près un mois
00:06et qui est dédié au queer racisé. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de cette ouverture de
00:11bar.
00:12Pas du tout ? Non. Très bien. Et bien ça s'appelle le bunker et c'est tout près de
00:16nos studios, là où nous sommes.
00:17C'est métro Guimauquet dans le 17e arrondissement de Paris. Et puis malheureusement, cette ouverture qui était très attendue,
00:22elle a été aidée par une belle cagnotte, et bien elle a été accompagnée d'un bad buzz.
00:27Parce que forcément, dans bar queer racisé, il y a queer et puis il y a racisé.
00:32Donc forcément, ça partait pas très bien. Mais bon, il en fallait pas plus, en tout cas pour qu'une
00:38partie d'Internet s'emballe.
00:40Des commentaires Google, des tweets qui disent que l'établissement refuse des personnes blanches à l'entrée,
00:45et un article complet sur l'Observatoire du wokisme, qui dit que l'appartenance à une communauté victimisée est le
00:52principal critère d'entrée.
00:54Bah alors moi, je suis partie mener l'enquête. En tant que meuf non queer, je me suis assise ici,
00:58on m'a pas virée.
00:59Je me suis assise là et là, on m'a pas virée. Après je me suis dit que c'était
01:02parce que j'étais racisée,
01:03mais Mathilde à la caméra, bah on l'a pas virée non plus.
01:06Forcément, il fallait qu'on pose la question à Rio et Maya, les co-créateurs du lieu,
01:10qui réfutent évidemment l'idée d'un bar anti-blanc.
01:13Ça va être des commentaires disant que justement on exclut, mais en fait c'est juste des personnes qui sont
01:18privilégiées de tout va,
01:20et qui se sentent attaquées de voir qu'en fait il y a un projet pour une fois qui n
01:26'est pas fait pour eux.
01:28Et on voulait aussi nos alliés parce que j'ai envie de boire un coup avec mon pote hétéro,
01:34mais qu'il aussi se bat pour nous et il a sa place.
01:38Et ce soutien de la communauté montre aussi que c'était un lieu dont on avait extrêmement besoin.
01:43Il y a énormément de bars gays créés par des mecs cis gays.
01:49Soit on se reconnaît pas quand, je sais pas, tu crois pour toi, mais on est une femme lesbène noire.
01:54Soit moi je me sens archi fétiche en tant que mec trans asiatique.
01:59On mérite mieux et on veut le faire.
02:01Maintenant, j'ai besoin que ma communauté soit normalisée et que ça soit pas un gros mot
02:08d'être un espace communautaire.
02:12C'est intéressant ce qu'on a dit sur communauté, même communautaire.
02:15Oui, étymologiquement, le mot communauté, c'est la mise en commun de gens qui partagent les mêmes traits,
02:21les mêmes droits, les mêmes devoirs.
02:22Et en France hexagonale, ce mot, il a été tiré de façon mal perçue.
02:28On le décline dans les mots communautaire, communautarisme par exemple,
02:31avec l'idée d'un groupe qui exclut en fait tous ceux qui ne nous ressemblent pas.
02:35Aux USA, par contre, par exemple, le mot community, il est hyper amélioratif.
02:39On parle de rassemblement entre personnes qui se ressemblent.
02:43Et puis, il n'est pas rare de réunir des membres d'une communauté,
02:46voire de les prioriser dans certains lieux dédiés.
02:50Mais alors, du coup, quand on fait partie de plusieurs communautés, Sarah, comment ça marche ?
02:53Ben oui, quand on est une femme noire, lesbienne ou un homme bi, pauvre,
02:56les problématiques subissent.
02:58Elles se cumulent, elles se croisent.
03:00Et c'est ce croisement à qui on donne le nom d'intersectionnalité.
03:05Là, il y a tout un pan de l'Assemblée nationale qui vient de faire...
03:08Intersectionnalité, bon, c'est un mot qui fait peur.
03:10Mais c'est un mot qui date quand même.
03:12Il a été inventé par une juriste féministe afro-américaine, Kimberley Crenshaw,
03:16qui dénonçait à la fin des années 80 l'accumulation des discriminations subies par les femmes noires.
03:23Le mot, il a été ensuite utilisé en sociologie pour parler de la convergence des luttes
03:28entre toutes les formes de discrimination, le sexisme, le validisme, l'homophobie, etc.
03:33La liste est longue.
03:34Et la non-mixité, dans ces luttes-là, elle peut revêtir un caractère militant, oui,
03:39mais simplement aussi être proposée dans le cadre du divertissement.
03:42Le bar, par exemple, le bunker, ne se définit pas comme un lieu de non-mixité,
03:46mais il peut en proposer les conditions selon les contextes et les besoins des clients.
03:51Donc oui, un lieu de non-mixité pour beaucoup de minorités,
03:54ça offre la promesse d'un espace sécurisé, d'un cocon pour les clients.
03:59Ça fait plaisir de consommer dans un lieu comme ça, plutôt qu'un autre,
04:03parce que tu te dis que tu donnes la force à des gens qui ont les mêmes valeurs que toi.
04:09Même idée pour certaines organisations, comme la Pride des banlieues,
04:12venue aujourd'hui préparer l'after de la Pride avec le bunker, en raison de valeurs communes.
04:18Beaucoup de personnes, de clients du bunker sont de bons lieux,
04:22parce que c'est majoritairement des personnes vincisées,
04:25peut-être nous permettre d'être nous, sans vivre du racisme, vivre du classisme.
04:30Puis enfin, ce lieu, c'est aussi l'occasion d'offrir aux queers racisés
04:33un autre espace que les bars un peu sombres, à Punderground,
04:37un héritage d'ailleurs du temps où les LGBT devaient se cacher,
04:40même si ça se retrouve un petit peu dans le nom du bunker.
04:43C'est ça le bunker, c'est d'être en sécurité.
04:45Et en fait, on en a marre d'aller dans des endroits très claustraux,
04:50très... des rideaux noirs.
04:52Je n'ai pas envie de boire que des gintos.
04:55Moi aussi, j'ai envie d'avoir un date dans un endroit où je sais
04:57qu'il n'y a pas le mec du camp qui va me regarder parce qu'on est lesbienne,
05:01pouvoir manger un bon plat,
05:03ne pas donner de l'argent à d'autres personnes qui sont dans le capitalisme
05:06et qui vont nous traiter derrière notre dos.
05:10Donc, il y a un endroit lumineux, un endroit qui prône un peu notre drapeau.
05:15On a le plus beau drapeau, donc pourquoi on fait un truc tout caché,
05:18on va boire dans des éco-cups.
05:21Non, mais on n'est pas en festival, quoi !
05:25Merci pour ce reportage qui a été fait avec Mathilde.
05:28Et je vous donne une petite stat sur la fin.
05:31Selon une enquête relayée par la Commission européenne en 2020,
05:3440% des sondés LGBTQ+, racisés,
05:39considèrent que leur couleur de peau, leur statut d'immigrant
05:41ou leur origine ethnique a été un facteur de discrimination supplémentaire.
05:46Je crois aussi que vous pouvez dire coucou au bunker
05:48parce qu'ils nous ont dit juste avant qu'ils étaient en train de nous regarder
05:50et qu'ils nous ont mis dans le bas.
05:51Bonjour le bunker.
05:52Merci de nous avoir ce soir.
05:54On ira sûrement boire un verre chez vous après.
05:56Pas ce soir.
05:58Apparemment, on peut rentrer, donc c'est l'occasion.
06:01Mais moi, j'ai une question pour vous,
06:02parce que je vous ai dit en début de chronique
06:04que je ne m'y connaissais pas forcément,
06:06ne serait-ce qu'en homophobie, il faut encore que je m'éduque là-dessus.
06:09En revanche, je m'y connais en racisme.
06:11Et je m'y connais un petit peu en classisme,
06:13c'est un petit peu ma spécialité.
06:14Et dans ce reportage, on a vu du coup,
06:16et j'ai entendu aussi que vous en parliez avant,
06:18que l'hyper-popularisation d'une discipline, d'un art,
06:23conduisait parfois peut-être à sa dépolitisation.
06:26Je pense à la culture hip-hop, par exemple,
06:28qui a été récupérée aujourd'hui des bourgeois écoutes du hip-hop.
06:31Aujourd'hui, je pense aussi à la culture geek,
06:33voire un Marvel à l'époque où c'était un peu pointé du doigt.
06:37Aujourd'hui, tout le monde le fait.
06:38Comment est-ce que vous conciliez vos deux publics maintenant ?
06:41Est-ce que c'est des publics qui se mélangent ?
06:43Ou alors, comment est-ce que vous gérez ça ?
06:44C'est vrai que, me concernant, vu que je fais du drag,
06:49et je suis aussi sur Twitch,
06:50et je suis plutôt sur Twitch out of drag, en fait.
06:53Je suis plutôt moi-même.
06:55Et c'est vrai que concilier ces deux publics-là
07:00a été très compliqué aussi.
07:02C'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de personnes
07:05qui vont me voir en show, qui sont là sur mes streams.
07:07et inversement.
07:09Et c'est assez drôle, du coup, à ce niveau-là.
07:14Moi, c'est mon combat, quoi.
07:16Enfin, je ne fais que ça.
07:18Essayer de vraiment...
07:20D'avoir aussi des fois...
07:24Peut-être qu'on en reparlera,
07:25mais moi, je fais beaucoup, du coup,
07:27ce qu'on disait de théâtre, etc.
07:28Là, j'ai créé une pièce,
07:30il y a quelques mois déjà, de Dynastie,
07:32qui tourne un peu partout.
07:33Mais souvent, on tourne dans des lieux,
07:35des institutions très fortes
07:37où jamais un queer fout un pied, d'habitude.
07:40Et là, il y a des gens qui viennent
07:42et 80% de la salle,
07:43elle est remplie de personnes
07:44qui n'ont jamais mis un pied.
07:46Et puis des jeunes, quoi,
07:4719, 20 ans, 21 ans.
07:49Et ça, mais c'est vraiment pour ça que je fais ça.
07:51Donc, oui, ça se mélange.
07:53C'est dur.
07:54Il faut beaucoup lutter aussi
07:55contre les institutions,
07:57des fois contre du pinkwashing,
07:59enfin aussi qui, des fois, se servent
08:01de faire rentrer l'art queer
08:05complètement de manière intéressée, etc.
08:07Voilà, il faut lutter.
08:08En fait, il y a plein de couches
08:09contre lesquelles il faut être très vigilant.
08:12Mais c'est possible.
08:13Et je pense, en tout cas,
08:14moi, c'est ce que j'essaie de faire.
08:16Merci beaucoup.
08:17Merci à toi, Sarah, pour ce reportage
08:19et pour cette découverte.
08:20Franchement, c'est toujours cool
08:21de découvrir des nouveaux lieux.
08:23Avec plaisir.
08:23Merci à vous.