00:00Un ouvrier du bâtiment mort d'un arrêt cardiaque après avoir travaillé sous 38 degrés.
00:04Un agriculteur écrasé par une porte alors qu'il préparait ses silos pour la moisson.
00:09Un garçon de 16 ans projeté par une palette mort pendant un stage d'observation.
00:14Chaque jour, deux personnes meurent au travail selon les chiffres du gouvernement.
00:18Et ces chiffres, ils sont faux. Enfin, il faut les nuancer.
00:21En 2023, la Caisse nationale d'assurance maladie a recensé 759 personnes
00:27mortes sur leur lieu de travail ou sur le chemin s'y rendant.
00:30C'est l'organisme qui établit le recensement le plus complet en France.
00:33Mais il ne comptabilise que les salariés qui y sont affiliés à la Sécurité sociale.
00:37Du coup, les auto-entrepreneurs, les fonctionnaires, certains travailleurs de l'agriculture,
00:42les agents de la fonction publique non hospitalière et les stagiaires échappent aux statistiques.
00:46Un exemple, les livreurs à vélo que vous voyez tous les jours.
00:49Eh bien, l'ANSES a publié une évaluation en mars 2025
00:52estimant que 70 000 travailleurs de plateformes de livraison courent chaque jour des risques physiques.
00:58Mais bon, tout ça, ce sont des chiffres.
01:00Et cette vidéo, elle va vous parler de gens, d'hommes, de femmes et même d'enfants
01:04qui sont partis un jour au travail et qui n'en sont jamais rentrés.
01:11Je suis Aurélie Guillon, secrétaire juriste de l'association collective Famille Stop à la Mort au Travail.
01:17Le 2 novembre 2021, mon frère pisciniste rénovait depuis le 28 octobre, jour de mon anniversaire,
01:25un grand hôtel spa.
01:27Il avait beaucoup plu, c'était le mois de novembre, donc c'était très humide.
01:30Il était dans une fosse qu'ils avaient apparemment épongée comme ils pouvaient.
01:35Et on lui a demandé de gratter des câbles électriques.
01:39Damien avait très peur de tout ce qui était électricité.
01:42C'est lui qui m'avait posé les luminaires ici.
01:45Donc il a demandé à son collègue si c'était bien éteint.
01:47On lui a répondu que oui.
01:49Il a gratté le câble et il a pris un choc électrique.
01:54Il est resté collé sur le câble et c'est son collègue qui était avec qui a dû le décoller
02:00quand il a entendu mon frère faire « aïe ».
02:04Et il a fait un arrêt cardiaque.
02:05Il est resté 20 minutes en PLS.
02:07Nous l'ont éliporté à l'hôpital de La Rochelle où il est resté 18 jours dans un coma artificiel.
02:13Après vient le temps du choc des funérailles.
02:16Quand vous allez avec vos deux petites sœurs et votre maman choisir un cercueil pour votre petit frère,
02:22c'est tellement un autre monde.
02:26Chaque année, l'INRS publie un classement des causes d'accidents mortels sur les lieux de travail
02:31et le trio de tête ne change pas.
02:33Les chutes de hauteur, les écrasements et les électrocutions.
02:37Pour ce qui est du trajet maison de travail, les accidents de la route sont évidemment la cause la plus
02:41récurrente.
02:41Et enfin, selon une étude réalisée par l'Institut National de Recherche et de Sécurité entre 2012 et 2022,
02:4893% des victimes de malaise au travail sont des hommes et la moyenne d'âge du décès est de
02:5451 ans.
02:55Après un accident grave ou mortel, l'employeur doit contacter l'inspection du travail dans les 12 heures après le
03:00décès
03:01et déclarer l'accident à la CPAM dans les 48 heures.
03:05Après ces accidents, une enquête s'ouvre avec l'objectif de déterminer les causes
03:09et aussi s'il n'y avait pas un manque de moyens dans la sécurité des travailleurs.
03:13Le constat, c'est que les moyens sont souvent insuffisants.
03:16D'abord parce que les inspections dans les milieux à risque se font de moins en moins.
03:19En 2023, on comptait en France 1800 inspecteurs du travail pour contrôler 19 millions de salariés.
03:25Une personne est donc chargée de la sécurité de 35 000 travailleurs.
03:29Depuis 2010, les contrôles ont baissé de 20%.
03:31Normalement, chaque entreprise doit évaluer ses propres risques professionnels
03:35et établir une liste de solutions de sécurité, une nomenclature.
03:39Bon, ça c'est pour une entreprise ordinaire.
03:40Mais le marché du travail vit une transformation profonde depuis quelques années.
03:45Uberisation avec la formation d'auto-entreprises, l'explosion de la sous-traitance, par exemple dans le BTP
03:50et surtout l'intensification du travail avec des cadences effrénées
03:54et puis la précarisation de la main d'oeuvre qui rend des travailleurs plus vulnérables face à leurs employeurs.
03:59Enfin, des rapports point du doigt, le non-respect des obligations de formation à la sécurité,
04:04l'utilisation de matériel non conforme ou non entretenu et des procédures internes inexistantes.
04:09Quand un accident mortel survient, l'entreprise enclenche souvent un double processus.
04:13Sa gestion de crise en interne et sa protection juridique.
04:17Damien est donc décédé le 20 novembre, il a été inhumé le 30 novembre.
04:22Tous ces moments-là, nous on n'est pas dans la justice, mais on se rend compte que l'employeur,
04:26si.
04:27Tout ce qu'il a peur, c'est que nous on se retourne contre lui.
04:30Quand il appelle pour prendre des nouvelles de Damien, c'est pas pour savoir si Damien va réellement bien.
04:35C'est pour savoir si oui ou non, le délit va changer.
04:38Est-ce qu'on est sur blessure involontaire ou homicide involontaire ?
04:41Maman trouve ça très adorable.
04:43Ils sont gentils, ils sont inquiètes.
04:46Ils s'inquiètent peut-être parce que c'est humain, mais je vais vous expliquer, c'est le délit qui
04:50va changer maman.
04:51Dans certains cas, les règles de sécurité sont même discrètement modifiées après coup.
04:56Les machines changées et les protocoles réécrits.
04:59Des témoins peuvent être dissuadés de parler à l'aide de chèques en échange de leur silence.
05:04Et ces enquêtes, elles sont très longues.
05:06Je dirais en moyenne, c'est deux ans et demi, trois ans pour les accidents simples.
05:11Une chute de hauteur où l'enquête va être facile, entre guillemets.
05:16Il y a des accidents plus compliqués.
05:18On a récemment la famille de Franck qui a adhéré alors que ça fait dix ans.
05:24Il est décédé en octobre 2014.
05:26Donc ça fait plus de dix ans qu'ils se battent pour avoir justice pour Franck.
05:31On n'a pas forcément de moyenne en soi, c'est très long.
05:36C'est votre monde qui s'effondre, mais pour l'employeur, le monde continue de tourner.
05:40Lui, son monde ne s'effondre pas.
05:42C'est mince.
05:44Combien je vais devoir payer ?
05:46En 2023, selon la Caisse nationale d'assurance maladie,
05:49moins de 30% des enquêtes ont donné lieu à des procédures judiciaires, pénales.
05:53Des procès sur les morts au travail, il y en a eu.
05:56Parfois emblématique, comme celui de France Télécom,
05:59jugé pour harcèlement moral institutionnel après une vague de suicides,
06:02un procès inédit qui a marqué le droit du travail par son ampleur et son impact symbolique.
06:07D'autres sont plus silencieux,
06:09comme celui de la famille de Jeremy Wasson, mort écrasé à 19 ans sur un chantier.
06:13Ses parents ont mené un combat judiciaire long et douloureux
06:17pour faire reconnaître les responsabilités engagées.
06:19Parmi les victimes, il y a aussi des enfants.
06:22Le 17 juin 2025, Axel, lycéen de 15 ans, meurt au magasin Jiffy de Montauban.
06:27Écrasé par une palette lors de son stage de seconde,
06:30l'entreprise est visée par une enquête pour homicide involontaire.
06:33En 2024, trois autres adolescents sont morts durant des stages
06:37dans les secteurs du bâtiment, de la logistique et de l'agriculture.
06:40Dans au moins deux cas, les familles ont porté plainte.
06:44Les organisations syndicales comme la CGT exigent l'arrêt de ces stages en entreprise
06:48pour les mineurs, souvent négligés.
06:50Et l'IGAS souligne que 40% des stagiaires en entreprise
06:54disent ne pas avoir reçu de formation à la sécurité.
06:56Nous, ce qu'on demande également avec l'association,
06:59c'est que le terme « emploiicide » soit mis dans le code pénal.
07:05Pourquoi ? Parce que pour les familles de victimes,
07:08le terme « homicide involontaire », c'est violent.
07:12Que c'est involontaire alors que tous les manquements
07:15aux règles de sécurité ont été volontaires.
07:17Donc on demande que dans le code pénal,
07:21il y ait ce délit qui arrive d'emploiicide.
07:25Un mot pour dire qu'il ne s'agit pas seulement d'accidents,
07:28mais de morts causées par des choix économiques,
07:30des politiques de rentabilité et une hiérarchie du silence.
07:34Il n'y a pas de grande mémoire nationale des salariés disparus.
07:37Chaque dossier suit une logique pénale individuelle,
07:40échappant à une vision systémique du phénomène.
07:43Chaque famille doit prouver seule ce qui aurait dû être empêché.
07:46Dans certains cas, des années plus tard, les jugements tombent
07:49et parfois ils n'arrivent jamais.
07:51Pourtant, tout ou presque est documenté.
07:53Les causes les plus fréquentes, les postes les plus à risque,
07:56les secteurs les moins contrôlés et les défaillances récurrentes.
07:59Mais la mort au travail reste silencieuse et statistique.
08:03Contacté à de nombreuses reprises sur le comptage des décès au travail,
08:06le manque de formation, la mise en danger des enfants,
08:08Le ministère du Travail nous a simplement répondu
08:11Bonjour, la ministre ne pourra malheureusement pas donner suite
08:15pour le reportage vidéo.