00:00Et voici l'acte 2 de la mobilisation contre la réforme des retraites.
00:03Nous sommes le 31 janvier à Paris, place d'Italie,
00:06et nous allons partir à la rencontre des enseignants.
00:09Comment comptent-ils se mobiliser une nouvelle fois contre cette réforme ?
00:12Comment justifient-ils la difficulté de leur travail ?
00:15Et enfin, comment comptent-ils gagner cette bataille ?
00:18Allez, c'est parti !
00:19En tant que femme, déjà, professeure,
00:22nous avions prévu un moment de partir à 62 ans,
00:29et toi ?
00:30Oui, pareil, à 63 ans.
00:31Et avec une décode, certes,
00:33mais en étant en bonne santé,
00:36je suis professeure de PS,
00:38et puis là, on nous rajoute, en plus des mois,
00:41on nous retire des sous.
00:43Donc finalement, moi, ma retraite à Tauplin,
00:45je l'aurai à 67 ans et demi,
00:47c'est-à-dire 67 ans et encore,
00:49mais je ne suis pas la seule.
00:51On est plein dans ce cas-là.
00:54Donc c'était très important qu'on soit là aujourd'hui.
00:56Quand j'aurai 67 ans,
00:59c'est même pas envisageable.
01:00D'ailleurs, je vais partir avec une décote,
01:02parce qu'à un moment donné,
01:05on n'est plus ajusté au public de jeunes.
01:10Moi, je suis prof en collège,
01:12j'ai des jeunes adolescents,
01:14je me sens de moins en moins ajusté,
01:15c'est ça ce que je veux dire.
01:17Et puis le monde qui se construit,
01:19il se construit avec des jeunes,
01:20et moi, je ne serai plus là
01:21pour leur permettre d'ouvrir le monde.
01:24C'est à eux de fabriquer ce monde.
01:26On parle de la pénibilité,
01:30mais pas assez de la pénibilité des enseignants.
01:32Certes, il y a du bruit,
01:33on est debout toute la journée.
01:36En ce qui concerne le premier degré,
01:38les collègues font toutes les récré,
01:40c'est-à-dire qu'il n'y a pas de pause.
01:42Donc même pour aller faire pipi,
01:43il faut courir,
01:44pour aller boire un café,
01:45il faut courir.
01:46Je pense que les gens ne se rendent pas compte de ça.
01:47On rajoute au temps de classe les temps de réunion
01:50qui se multiplient,
01:52que ce soit les réunions avec les équipes pédagogiques,
01:55avec les parents,
01:56avec des formations.
01:58On nous parle des 108 heures,
01:59on a un format de 108 heures
02:01dans lequel on doit tenir les réunions.
02:03Ça explose, on en fait beaucoup plus.
02:05Donc on a quand même des journées à rallonge,
02:08qu'on le veuille ou non,
02:10sans compter la préparation,
02:11sans compter les corrections.
02:14Je pense que les gens ont du mal
02:15à se rendre compte effectivement du vécu
02:20des enseignants dans les classes
02:21et dans les écoles.
02:22Et puis j'espère qu'effectivement
02:24qu'on va être aussi nombreux que la dernière fois,
02:25voire plus nombreux
02:26et que ça va prendre de l'ampleur.
02:29Enfin moi, je suis là pour ça en tous les cas.
02:30Moi aussi.
02:34On pensait déjà à partir à 62 ans
02:36et pour nous, 62 ans,
02:38c'était quand même assez compliqué.
02:40Et là, on se retrouve encore
02:42avec des années de plus.
02:45En fait, on ne se voit pas dans la classe.
02:47Moi, je travaille avec des élèves
02:49qui sont en collège,
02:51des élèves qui utilisent, par exemple,
02:53la technologie informatique.
02:55Je suis un petit peu larguée,
02:56je vous avoue, déjà, à 57 ans.
02:58Donc à 62, voire 64,
03:01voire même plus,
03:02si je ne veux pas de décote,
03:06je ne sais pas du tout
03:08comment je serais dans une classe.
03:14La classe demande tellement d'énergie,
03:16tellement de don de soi,
03:18tellement de punch
03:21que je suis sûre
03:22que je ne l'aurais plus à cet âge-là
03:24et que je ne pourrais plus
03:26faire mon boulot
03:27de façon satisfaisante
03:28et être contente de moi-même
03:30et des rapports que j'aurai
03:31avec mes élèves.
03:32Et ça, ce n'est pas possible.
03:33Quand on n'a pas suffisamment la pêche,
03:35on n'arrive plus à mener notre classe.
03:37On n'arrive plus à être suffisamment disponible
03:40pour tirer le groupe,
03:42mener le groupe,
03:44avoir toute l'énergie nécessaire
03:46pour emmener tout le monde
03:48dans les progrès,
03:50avec bienveillance
03:52et avoir un œil pour tous.
03:57En fait, on n'a juste tout simplement
03:58plus l'énergie pour ça.
04:01Et donc, du coup,
04:02on fait mal notre boulot.
04:03Quand on voit les collègues
04:05qui font ce métier
04:06depuis plus longtemps,
04:07c'est des collègues
04:07qui sont aujourd'hui
04:08complètement cassés,
04:09en fait,
04:10et on n'imagine pas
04:12une seule seconde
04:12de voir leur demander
04:14de travailler jusqu'à 64 ans,
04:16voire plus,
04:17puisque si ce sont des gens
04:19qui ont fait des études longues,
04:21eh bien,
04:21ce sera peut-être 67 ans.
04:23En fait,
04:23on ne peut pas imaginer,
04:24en fait,
04:25coller un enseignant
04:27de 67 ans devant une classe.
04:29Ce n'est pas possible,
04:29en fait.
04:30Donc, du coup,
04:30qu'est-ce qu'ils feront
04:31pour avoir leur point ?
04:32Eh bien,
04:32ils vont se rabattre
04:33sur un métier
04:34encore plus précaire,
04:35pour pouvoir avoir
04:38leur retraite à taux plein.
04:39Et donc,
04:40ça veut dire
04:40la précarisation des seniors,
04:41toujours plus de précarisation
04:42pour les seniors.
04:43En fait,
04:43je ne connais, moi,
04:44aucun professeur
04:46qui fasse des semaines
04:47de moins de 40 heures,
04:48ne serait-ce que
04:48pour la préparation des cours.
04:50Et puis,
04:50une heure travaillée,
04:51en fait,
04:52devant une classe,
04:53c'est une attention
04:54de tous les instants.
04:55En fait,
04:55donc, oui,
04:56effectivement,
04:56c'est un travail
04:57qui est extrêmement pénible.
04:58Plus encore,
04:59pour les jeunes profs
05:01qui n'ont pas d'expérience
05:02et qu'on lâche,
05:05on va dire,
05:05dans la fosse au lion,
05:06généralement,
05:07sans aucune préparation,
05:08avec une préparation
05:09chaque fois inférieure,
05:10puisque la formation des profs
05:12est de moins bonne qualité
05:14chaque année.
05:18Je dirais,
05:19c'est le point final
05:21du ras-le-bol
05:22que les enseignants ont.
05:25Ça ajoute
05:26à toutes ces années.
05:28Moi,
05:28ça fait 25 ans
05:29que j'enseigne,
05:29donc j'ai vu l'évolution
05:31et la reconnaissance
05:34qui est de moins en moins
05:35prégnante
05:36envers les enseignants.
05:40Et puis,
05:41le salaire,
05:41oui,
05:42effectivement,
05:43qui a été bloqué,
05:44l'indice
05:45qui a été bloqué
05:47depuis 20 ans
05:48à peu près.
05:49Donc,
05:51c'est le coup de massue.
05:55C'est un métier difficile,
05:56un métier usant
05:57parce qu'on a
05:57de plus en plus
05:58d'élèves en classe.
06:00Bien entendu,
06:00ce sont les politiques successives
06:02des différents ministres
06:03de l'éducation nationale
06:04qui se sont succédés.
06:05Moi,
06:06j'ai des classes de seconde
06:07à près de 35 élèves.
06:09Donc,
06:09c'est extrêmement usant.
06:10On a un prof,
06:12ça a 200 ou 300 élèves par an
06:14avec toutes les problématiques
06:16auxquelles on doit faire face
06:18qui dépassent même,
06:19je dirais,
06:19le simple cadre pédagogique
06:21avec des élèves difficiles
06:22qui ont des problèmes,
06:23des parcours difficiles.
06:24Voilà.
06:25Et donc,
06:25c'est un métier
06:26qui est extrêmement usant.
06:28Extrêmement usant.
06:29Donc,
06:29moi,
06:29je peux le faire
06:29parce que c'est un choix
06:31que je travaille pas très loin
06:32de chez moi
06:32et que j'ai des élèves
06:34qui sont très sages
06:35et que je n'ai pas de difficultés.
06:36Mais je pense à mes collègues
06:38qui travaillent dans des comptes difficiles
06:40et je le répète surtout,
06:41moi,
06:42c'est un choix.
06:43C'est très,
06:43très,
06:44très difficile
06:44de se projeter.
06:45Je ne me vois honnêtement pas
06:47à 64 ans,
06:4965 ans,
06:5067 ans
06:50devant des enfants.
06:52Déjà,
06:53même si je suis jeune,
06:54de temps en temps,
06:55ce n'est pas facile
06:56que ce soit
06:58dans leur comportement,
06:59dans leur vie,
07:00dans leur vie sociale,
07:03derrière aussi,
07:04qui est difficile à gérer
07:06mentalement,
07:06on va dire,
07:08sentimentalement parlant,
07:09mais physiquement aussi.
07:10On est baissé toute la journée,
07:11on doit gérer
07:12beaucoup de choses.
07:13Moi,
07:13je ramène du matériel,
07:14j'habite à une heure
07:15de mon travail
07:16de route,
07:17je ramène les cahiers
07:19chez moi,
07:19c'est dur à porter.
07:20Que ce soit physique
07:21ou moral,
07:22je ne me vois pas
07:23à ces âges-là
07:23devant des enfants.
07:24En tout cas,
07:25moi,
07:25je serai là
07:25à chaque fois
07:25qu'il faut se mobiliser.
07:27Je viendrai.