00:01Vous vous connectez. Attention, ça a commencé. Alors, Cédric Clérin, on est en direct pour l'Humanité.
00:08Quels sont les premiers points de décryptage que vous pouvez nous donner sur ces élections municipales 2020 ?
00:15Les premiers faits qu'on est obligé de constater quand on se penche sur les résultats, c'est bien évidemment
00:21l'abstention,
00:22puisqu'on est sur le record absolu d'abstention pour un scrutin sous la Ve République.
00:28En tout cas, il le frôle. On est avec 59% d'abstention. On est dans l'étiage qui était
00:36celui des européennes 2009, précédent record.
00:38Et on est sur le record absolu pour les élections municipales. Donc, il y a un contexte particulier qui est
00:44évidemment celui du coronavirus.
00:46On sait que ça a été une campagne très particulière avec beaucoup de citoyens qui avaient des appréhensions.
00:53Mais quand on regarde un peu les choses finement, on s'aperçoit quand même que le contexte sanitaire ne peut
00:58pas expliquer entièrement cette abstention,
01:00puisqu'il y a des départements qui étaient relativement épargnés par la maladie et qui pourtant, beaucoup, beaucoup d'électeurs
01:07ont choisi de ne pas se déplacer.
01:08Donc, il y a des raisons plus politiques et structurelles, je dirais, à cette abstention.
01:14Il y a une grève des urnes par les citoyens qui envoient un message, sans doute, que l'offre politique
01:21ne leur plaît pas,
01:22que le système politique ne leur plaît plus et que les enjeux n'étaient pas suffisamment importants pour eux pour
01:30se déplacer.
01:31C'est une première leçon importante qui se place dans un contexte de tremblement de terre politique, comme on a
01:38pu le dire en 2017,
01:39de mouvements sociaux importants, d'exigences démocratiques, comme on a pu l'entendre avec les Gilets jaunes.
01:45Donc, c'est quand même un peu dans ce contexte-là que se place cette abstention de près de 60%,
01:49qui est un chiffre qui était pour une élection municipale assez inimaginable.
01:53Je donne juste un dernier chiffre de ce point de vue-là. On est 20 points de plus qu'en
01:562014.
01:57Donc, ça, c'est le premier enseignement très important. Bien évidemment, c'est un enseignement,
02:05mais il y a des enseignements politiques de ce scrutin, avec le premier étant, bien évidemment,
02:11l'échec d'Emmanuel Macron et de toute la Macronie, puisqu'il faut se rappeler qu'il y a un
02:16an ou 18 mois,
02:18la Macronie continuait à aborder ces élections de manière, on pourrait dire, presque triomphale.
02:23Toutes les grandes villes, Paris, Lyon, Marseille, étaient promises à un maire en marche ou soutenus par En Marche à
02:32tout le moins.
02:33Rien de ça ne s'est passé. Pire, on a un parti présidentiel qui, ce soir, a un bilan totalement
02:39famélique,
02:40a proposé, qui l'est aussi et du jamais vu dans la Ve République, jamais un parti au pouvoir,
02:46n'a eu aussi peu d'ancrage territorial.
02:48Donc c'est une sorte de crash démocratique avec l'abstention, mais de crash démocratique pour le parti présidentiel également.
02:56Un retour en force du clivage gauche-droite, puisque ce soir, c'est des partis que l'on peut classer
03:01plus classiquement à gauche ou à droite,
03:03qui sont à la tête des principales villes du pays.
03:05Et cet atterrissage territorial de la Macronie est totalement loupé, ce qui est évidemment un enseignement politique.
03:13Les Français n'ont pas soutenu le projet présidentiel dans ces municipales, n'ont pas soutenu la déclinaison municipale du
03:19projet présidentiel,
03:20n'ont pas soutenu cette espèce de dépassement du clivage gauche-droite qui était proposé par le président et sa
03:26majorité.
03:27Donc ça, c'est le deuxième enseignement.
03:28Et le troisième enseignement, qui est peut-être le plus fort et le plus surprenant, si on prend quelques mois
03:34de recul,
03:34c'est cette reprise en main par la gauche.
03:37La gauche qui est en difficulté depuis 2017, qui est éclatée, divisée par nombre de débats et qui se retrouve
03:46ce soir.
03:48On attend encore quelques résultats consolidés, mais qui se retrouve ce soir, a priori, à la tête de Paris, Lyon,
03:55Marseille, Lille et Bordeaux,
03:59ce qui est aussi un fait notable.
04:00Il n'y a que Toulouse qui manque à l'appel pour un grand chelem.
04:04C'est tout simplement inédit dans la Ve République d'avoir toutes les plus grandes villes de France dirigées par
04:09un maire de gauche.
04:10C'est paradoxal. La gauche n'était pas au second tour en 2017.
04:13Trois ans plus tard, et sans qu'on ait vu beaucoup d'éléments depuis 2017 qui signifiaient une renaissance de
04:20la gauche,
04:21elle va être aux commandes des plus grandes villes.
04:24Il reste quelques petites ambiguïtés à Marseille, puisque le calcul est très difficile pour la mairie centrale.
04:29Mais quoi qu'il arrive, le message politique est là.
04:31Une liste citoyenne soutenue par des forces politiques de gauche est arrivée largement en tête à Marseille
04:39et qui met fin à 25 ans de godinisme.
04:43C'est un message très, très fort.
04:45Lyon, une ville plutôt bourgeoise que Colomb avait réussi à conquérir, puis avait donné à Macron.
04:51Là aussi, ça passerait à gauche avec une tête de liste écologiste.
04:54Et puis Bordeaux, Bordeaux, 70 ans de droite à Bordeaux, songez plus tôt, qui enfin se donne un maire de
05:01gauche.
05:01C'est un événement politique aussi important.
05:03Donc on a un panorama.
05:04Et puis des villes, je ne rentre pas dans tous les détails, mais il y a d'autres villes moyennes,
05:09comme Nancy, Poitiers, ou on pourrait penser aussi à Besançon, qui passent à gauche.
05:15Donc on a une gauche rassemblée, souvent tirée par des têtes de liste écologistes et par des locomotives écologistes.
05:21Mais il s'agit quand même d'une gauche dans sa pluralité qui, aujourd'hui, arrive à la tête des
05:30villes.
05:31Et c'est un autre message politique important.
05:32Il y avait un débat sur l'écologie ces derniers mois, ces dernières années.
05:36L'écologie ni gauche ni droite.
05:37L'écologie, pour certains, devait s'allier pragmatiquement jusqu'à droite.
05:41Eh bien, les électeurs ont envoyé un message très, très clair.
05:44La formule qui a marché, c'est écologie et justice sociale.
05:48C'est quand une liste de gauche rassemblée, souvent tirée par une locomotive écologiste, a été présentée aux électeurs, qu
05:54'elle a été victorieuse.
05:55Donc c'est aussi un message très important et qui, sans doute, va faire réfléchir beaucoup de monde pour l
06:03'avenir.
06:04Dans cette gauche, il y a évidemment le cas du Parti Socialiste qui, classiquement, garde la plupart de ses fiefs.
06:15Et puis, il y a le cas du Parti Communiste qui vit une soirée assez contrastée, puisqu'il y a
06:22d'un côté les pertes de villes historiques,
06:26comme Champigny et Saint-Denis, qui sont deux grands symboles dirigés par le PCF depuis plusieurs décennies.
06:33On a dans le département du Val-de-Marne aussi la perte de Choisy-le-Roi, Villeneuve-Saint-Georges et
06:41Valenton,
06:42et en Seine-Saint-Denis également d'Aubervilliers.
06:46Donc c'est des villes importantes. Dans les Bouches-du-Rhône, on pense aussi à Arles et à Gardanne,
06:51qui sont des villes dirigées par le PCF depuis très longtemps.
06:53Donc tout ça est un bilan assez important en termes de défaite pour le PCF,
06:59mais qui est contrebalancé aussi par des succès dans des villes qui avaient été perdues en 2014,
07:05comme Villejuif et Bobigny, toutes deux conquises par la droite dans des conditions assez particulières,
07:11et qui aujourd'hui rebasculent dans le camp des communistes.
07:16On pense aussi à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis, qui est également remporté par les communistes,
07:24à Corbeil-Essonne, qui était une ville symbole, remportée par Serge Dassault en 1995,
07:31et qui ce soir rebascule dans une alliance citoyenne avec Bruno Pirriou,
07:36qui était un candidat communiste pendant très longtemps.
07:39Donc on a ce contraste à la fois de défaites symboliques importantes et de victoires de dynamiques,
07:49de reconquêtes après des années.
07:53On pourrait penser en Provence, on pourrait aussi évoquer les cas de Rives-de-Gié dans la Loire
07:57ou de Helm dans les Pyrénées-Orientales.
08:00Donc voilà, soirée contrastée pour le PCF dans ces élections.
08:08Enfin, on peut dire un mot évidemment du Rassemblement national qui a plastronné toute la soirée avec sa victoire à
08:17Perpignan,
08:17qui est une victoire évidemment notable.
08:20C'est une ville de plus de 100 000 habitants.
08:21C'est la première fois que le Rassemblement national réussit cette performance,
08:25qui là aussi doit permettre à tout le monde de tirer des enseignements,
08:29puisque le Front républicain, derrière un maire certes très affaibli, n'a pas suffi à empêcher cette victoire-là.
08:36Mais de l'autre côté de la pièce, c'est l'arbre que le Front national, le Rassemblement national, pardon,
08:42l'absus révélateur montre.
08:45Mais derrière ça, il y a très peu de villes conquises par le Rassemblement national
08:52et quelques défaites parmi les villes qu'il détenait.
08:57Donc une influence municipale qui devait s'étendre.
09:00Et de ce point de vue-là, c'est un échec pour le Rassemblement national.
09:03Donc voilà les principaux enseignements de la soirée.
09:08Évidemment, un mot de la droite qui, elle, a passé une soirée relativement tranquille,
09:13pas de grande conquête et la grosse défaite de Marseille, puisque ça devrait se confirmer,
09:22et de Bordeaux.
09:23Donc deux défaites symboliques pour la droite et un maillage territorial qui reste relativement important pour LR,
09:30très affaiblit au niveau national et sur les terres duquel le macronisme est en train d'essayer de faire ses
09:39petits.
09:40Mais une soirée relativement correcte, on va dire, pour la droite.
09:46Enfin, évidemment, le dernier enseignement, si on prend tout ça bout à bout,
09:50c'est évidemment un message fort envoyé au gouvernement et au président de la République,
09:54puisque en Ve République, c'est lui qui a énormément de pouvoir.
09:57Les Français lui ont dit de deux manières ce soir, ceux qui sont restés chez eux,
10:01et il y en a beaucoup, et ceux qui sont déplacés, que sa politique au niveau national comme au niveau
10:06local
10:06était rejetée et qui était tendance à changer.
10:09Il serait sans doute sage également d'entendre dans les 59% d'abstention le besoin de changement politique profond,
10:19comme l'avaient exprimé notamment les Gilets jaunes dans leurs manifestations,
10:22et qu'il serait commode d'enjamber, comme il est coutume de dire, ce scrutin pour le pouvoir.
10:30Mais je crois que ce serait sans doute une lourde erreur de ne pas entendre le message des Français ce
10:34soir.
10:35Merci beaucoup Cédric Clérin pour cette analyse complète et très détaillée qu'on va retrouver demain dans l'Humanité
10:42et sur l'humanité.fr avec beaucoup d'articles, d'analyses, des chiffres, les résultats.
10:48La une de l'Huma demain, c'est Emmanuel Macron a pris une bonne gauche, c'est ça ?
10:58Oui, on vous remercie tous d'avoir suivi ces lives durant toute la soirée.
11:05Vous les retrouverez demain sur le site de l'Humanité.fr, mais aussi sur Youtube et sur notre Facebook.
11:11Et on se dit à très bientôt.
11:131