00:01Aminata Traoré, bonjour.
00:04Alors vous participez à cette journée organisée par le Parti Communiste français sur la paix et le progrès.
00:11Vous-même, vous êtes militante de la paix dans votre pays et ailleurs.
00:16Vous animez une table ronde qui va montrer comment la paix est indissociable de l'arrêt de la guerre,
00:24pas seulement avec des armes, mais de la guerre économique.
00:26Est-ce que vous pouvez développer un petit peu ce sujet ?
00:28Oui, c'est extrêmement important de créer cet espace d'échange sur la paix,
00:38mis en péril par un ordre économique mondial fondamentalement destructeur.
00:51Il se trouve effectivement que mon pays est dans la tourmente,
00:57parce qu'on nous a imposé une guerre au nom de la lutte contre le terrorisme,
01:05qui est une réalité, qui doit être contrée.
01:10Mais mon point de vue, c'est que la militarisation, l'imposition de troupes,
01:18est dans un contexte où on avait besoin de poser les problèmes autrement
01:24et d'attaquer les causes des conflits à la racine.
01:29La cause fondamentale pour moi, c'est l'échec lamentable d'un modèle de développement
01:36qui n'a pas réussi à l'Occident, mais que l'Occident tient à planétariser
01:41conformément à ses propres intérêts.
01:44Ils n'ont jamais donné la chance à l'Afrique de se prononcer sur son devenir.
01:50Ça fait depuis plus de 50 ans qu'on a tous essayé.
01:54Mais quand nous leur disons que nous avons plus besoin d'une coopération véritable
02:01et pas de soldats, on nous dit que c'est d'abord un problème de gouvernance,
02:07c'est un problème de développement.
02:09La question, c'est de savoir de quel développement parlons-nous
02:12et de quelle gouvernance.
02:13Est-ce qu'il s'agit en termes de gouvernance de créer l'environnement juridique, politique
02:19et institutionnel nécessaire à la libre circulation des capitaux ?
02:23Ou alors il s'agit d'une gouvernance par et pour les peuples ?
02:28Cela n'a rien à voir.
02:29Donc il y a une sorte de fuite en avant de la part de la communauté internationale.
02:36Moi je me pose des questions, je pose des questions à l'Afrique,
02:40je pose des questions à l'Europe,
02:41je pose aujourd'hui des questions à l'ONU.
02:45Parce que l'ONU sert aujourd'hui le cheval de Troie
02:52pour le débarquement de troupes qui deviennent une sorte d'enclave
03:01dans des contrées comme les nôtres et créent d'énormes problèmes.
03:05Des problèmes économiques.
03:07En fait il y a un véritable, il y a un bouleversement de fond en comble
03:11de l'économie, de la cohésion sociale.
03:16Les gens sont à mille lieux de s'imaginer les nouvelles questions que pose cette militarisation.
03:23Donc c'est pour ça que je me réjouis que cela arrive aujourd'hui
03:28dans un contexte où la France n'a plus les mêmes certitudes quand elle a débarqué en janvier 2013.
03:36Et qu'à l'époque déjà, j'ai dit qu'on se trompait de solution.
03:41Nos amis socialistes m'en ont voulu.
03:44Et aujourd'hui, parce que pour notre ami Hollande, la guerre était gagnée.
03:49Et aujourd'hui dans les circonstances actuelles, malheureusement,
03:52il est de la guerre au Mali comme de la courbe du chômage.
03:56La méthode, oui, il voudrait absolument que ce soit un succès.
04:00Mais chaque jour, il lui donne tort.
04:02Parce que chaque jour, il y a des morts.
04:05Des militaires français tombent au même titre que les casques bleus et les militaires maliens.
04:11Alors quand on leur dit que la militarisation n'est pas la solution,
04:15mais que dès le départ, ils n'ont jamais voulu laisser au peuple, aux anciennes colonies d'Afrique
04:23la latitude de penser leur destin et de se prendre en main.
04:28Et moi je plaide effectivement pour une coopération bilatérale, multilatérale et internationale
04:34respectueuse des gens qui se disent surtout aujourd'hui
04:38qu'il y a toute une armée de maliens, d'africains parfaitement capables de penser,
04:44de se prendre en charge, de transformer leur société.
04:47Et que ce chantage au financement, la mise au pas des élus,
04:54c'est bien d'imposer des élections,
04:58mais quelle que soit la qualité des élus aujourd'hui,
05:02les rapports de force sont tellement déséquilibrés
05:04et les peuples désinformés que nous n'y arriverons pas.
05:09Alors donc il faut que l'ordre informationnel compte
05:15et la nature des institutions,
05:18si vous parvenez à changer l'Europe, nous nous changerons l'Afrique sans difficulté.
05:23Le problème c'est que ce néocolonialisme économique
05:27avec un pillage des ressources, des contraintes imposées par le FMI,
05:31on le voit maintenant au cœur de l'Europe, avec ce qui se passe avec la Grèce,
05:35qui est un pays colonisé par les instances financières européennes.
05:41Oui, nous avons toujours plaidé pour la convergence des luttes.
05:47Et cette synergie, les choses aujourd'hui sont...
05:53Quand le Bamako, je vois la rue ici en France,
05:57je me dis qu'est-ce qu'on peut attendre de l'Europe et de la France au sein de
06:06l'Europe,
06:06parce que c'est la France qui veut le leadership de la coopération avec l'Europe.
06:13Mais quand elle est confrontée à une telle crise,
06:16mais en fait c'est pour les mêmes raisons qu'en Afrique,
06:19sauf qu'en Afrique on nous raconte une autre histoire.
06:22C'est ça que j'appelais le viol de l'imaginaire dans mon livre,
06:26et l'étau dans lequel nous nous trouvons.
06:29Et comment desserrer cette eau de l'intérieur,
06:31mais aussi de l'extérieur,
06:33en partenariat avec d'autres peuples qui bougent,
06:37parce que les peuples n'ont pas envie de se laisser faire.
06:40Alors cette journée, c'est la journée de la paix,
06:42et aussi du progrès.
06:44Quel sens vous donnez à ce mot progrès ?
06:46Mais moi je crois qu'il n'y a de progrès que d'humains.
06:51L'élément central c'est ça,
06:53c'est-à-dire comment recentrer le changement sur les êtres humains et les écosystèmes.
07:00C'est ça qu'on a perdu.
07:01Et c'est ce pari que le capitalisme a perdu.
07:04C'est-à-dire incapable de garantir du travail et un revenu décent
07:09aux populations, aux champs qui ont besoin de travailler,
07:13et tirer et opérer sur la nature des fonctions,
07:18qui remettent en question l'équilibre, le climat.
07:23Alors ces deux facteurs,
07:25il y a son incapacité aussi à lier l'acte à la parole,
07:30à travers la promotion d'une véritable démocratie.
07:33Parce que nous aujourd'hui, les Africains sortent,
07:35se font tuer pour la transparence des humains.
07:38Alors quand vous avez fini de lire les gens,
07:40on les appelle à Bruxelles, Paris, Washington,
07:43pour leur dire, c'est bien, vous avez été élu, comme Alexis,
07:46mais voici, la voie à suivre.
07:50Et justement, à propos de voie à suivre,
07:52est-ce qu'en termes d'écosystème, d'écologie,
07:55l'Afrique a un rôle de leadership dans la préservation du climat ?
07:59Non, non.
08:01Non, parce que l'Afrique est un enjeu stratégique majeur.
08:07En fait, si la France est là,
08:09ce n'est pas pour les beaux yeux des Africains
08:10à qui elle ne donne pas de visa.
08:12C'est à cause de l'uranium du Niger,
08:15de l'uranium du Mali,
08:16le pétrole de la Libye.
08:18Alors c'est ce qui fait de la question écologique
08:24un enjeu énorme,
08:27mais qui n'est pas sur la table.
08:29Quand on vous parle de...
08:30Pourquoi l'opinion publique est induite en erreur ici ?
08:36Parce qu'on leur dit, si nous n'étions pas allés au Mali,
08:40le Sud aurait été occupé.
08:42D'accord.
08:42Mais maintenant, ils sont partout.
08:45Les djihadistes sont partout.
08:47Ils sont au centre, au sud, surtout à Paris.
08:51L'étape du Mali a eu lieu avant, bien avant Charlie Hebdo et le Bataclan.
08:57Donc si vraiment on était sérieux,
08:58on dit, le Mali est l'épicentre,
09:01il nous faut aller en guerre contre le terrorisme au nord du Mali.
09:04Et que pendant ce temps,
09:07des banlieues parisiennes et de l'Europe,
09:10d'une manière générale,
09:11des djihadistes se rendent à Syrie
09:13et que nous sommes face à ces attentats,
09:15l'honnêteté intellectuelle,
09:17la rigueur voudrait qu'on se repose,
09:18qu'on se pose d'autres questions.
09:20Qu'on se dise, si, si, l'année est ainsi,
09:22c'est qu'on s'est trompé de diagnostic pour le Mali.
09:26Le nord du Mali, c'est une question éminemment économique.
09:30Si les gens avaient suffisamment de travail
09:33à manger, si on n'avait pas été embarqués
09:36dans des programmes d'ajustement structurel
09:38et qui ont miné l'État
09:39et qui ont ruiné nos pays,
09:41je suis sûre qu'il y aurait eu moins de personnes
09:43dans les bateaux
09:44et Al-Qaïda et Daesh recruterait moins.
09:49Et c'est le modèle qu'il faudrait mettre en question.
09:52Mais ils ne veulent pas établir le lien
09:53entre la nature du système
09:55et toutes ces situations catastrophiques
09:58qui sont créées.
09:59Merci beaucoup, Aminette Atraoré.
10:01On est contentes que vous ayez eu votre visa
10:03cette fois pour venir.