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Pour la députée européenne Eva Joly ( Verts-ALE ), la tentative incompréhensible de perquisition de deux procureurs dans les locaux de Médiapart est un symptôme supplémentaire des menaces qui pèsent sur l'indépendance de la presse et la protection des sources journalistiques en Europe. Entretien.
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00:11Évangélie, bonjour. Je rappelle que vous êtes députée européenne d'EVER, Alliance Libre Europe.
00:15Vous êtes également, et c'est important de le rappeler compte tenu du sujet qu'on va aborder,
00:20membre des commissions Liberté Publique et Affaires Économiques au Parlement européen,
00:23ici au Parlement européen où se trouve, et à ce titre vous êtes experte des questions,
00:29particulièrement des questions de liberté de la presse.
00:31La presse est un univers qui connaît en ce moment des fortes turbulences en Europe pour plein de raisons complexes.
00:38Et c'est la raison pour laquelle vous dites, plus que jamais, il faut être vigilant devant ce qui se
00:44passe dans la presse,
00:45parce qu'il s'y joue là quelque chose de fondamental, pour la presse bien sûr, mais aussi pour la
00:49démocratie.
00:50Alors on va parler de ce qui pourrait sembler être un petit événement, mais qui au fond a un grand
00:55retentissement et de grandes conséquences,
00:57c'est cette perquisition, cette tentative de perquisition qui a eu lieu lundi, non pas celui-ci, mais le précédent,
01:03le 4 février.
01:05Deux procureurs qui étaient accompagnés de trois policiers se sont rendus dans les locaux de notre confrère Mediapart
01:10pour, en principe, c'est ce qu'ils voulaient, saisir des bandes magnétiques qui avaient un lien direct avec l
01:16'affaire Benalla.
01:18Les responsables de Mediapart, on le rappelle, ont refusé.
01:21Ils en avaient le droit, je crois, à cette perquisition.
01:24Donc, j'allais dire, comment est-ce que vous, vous l'analysez, cette tentative de perquisition
01:29qui n'est pas tout à fait habituelle, je vais dire, dans le contexte français ?
01:33Vous avez tout à fait raison.
01:36C'est déjà une perquisition dans une maison de presse, dans un journal,
01:41est un événement tout à fait exceptionnel,
01:44parce qu'il y a une protection des sources dans la loi de la presse.
01:50Et donc, il faut vraiment des motifs très importants.
01:54On peut perquisitionner un journal si on cherchait un terroriste, par exemple.
02:00Ça ne serait pas choquant.
02:01Mais ici, il y a vraiment plusieurs anomalies.
02:05D'abord, c'est une enquête préliminaire.
02:09C'est une enquête sous la conduite du parquet.
02:12Et lorsqu'on est dans ce cadre juridique-là,
02:16on ne peut pas perquisitionner, sauf avec l'accord de la personne
02:21chez qui on veut perquisitionner.
02:24Sinon, il faut l'autorisation des juges de liberté.
02:27Donc là, les procureurs se présentent, bouche en cœur,
02:32en disant « bonjour, bonjour, nous ne voudrons pas perquisitionner ».
02:35Et très légalement, le journal dit « de quoi, de quoi ».
02:41« Où est votre mandat ? »
02:43« Non, vous ne pouvez pas. »
02:46Et là, on voit vraiment plusieurs anomalies.
02:49Est-ce que l'infraction ou les crimes
02:53pour lesquels ils voulaient perquisitionner
02:56mettait en péril les intérêts supérieurs de la nation ?
03:00Et là, évidemment, la réponse est assez ridicule
03:03parce qu'ils enquêtaient sur la violation de la vie privée
03:07de M. Benalla, un jeune homme de 26 ans, 27 ans,
03:12qui ne s'est pas fait remarquer
03:15sur la question de l'intérêt national.
03:18Et donc, en plus là, on voit aussi
03:21que nous avons affaire à des gens qui se sont précipités,
03:25qui n'ont pas réfléchi, qui n'ont pas pris le temps,
03:27parce qu'on n'est pas obligé de tout savoir,
03:31mais on vérifie.
03:32Et on ne peut pas ouvrir une enquête
03:34de violation de la vie privée sans plainte.
03:37C'est comme un viol.
03:39Vous ne pouvez pas faire une enquête pour viol
03:40si la femme n'a pas porté plainte.
03:43Et donc, là, il n'y a pas de plainte.
03:46Donc, cette enquête est tout simplement illégale.
03:49Elle n'existe pas.
03:51Alors, j'ai vu que le procureur prétendait
03:54qu'il cherchait aussi les appareils d'enregistrement
04:01style M.C.C.
04:02mais ça, pour faire une enquête,
04:05il faut avoir des indices précis et concordants.
04:09Personne n'a jamais prétendu
04:11que Mediapart se promène avec la valise
04:14qui permet de capter les conversations téléphoniques.
04:17Donc, ça n'a ni queue ni tête.
04:20C'est n'importe quoi.
04:21L'enquête n'aurait jamais dû exister.
04:24Il n'y a pas les conditions.
04:26Et si elle existait,
04:28ils auraient dû ouvrir une information,
04:31avoir un juge indépendant.
04:32Et je crois qu'on peut dire qu'avec le peu d'éléments,
04:36parce que nous savons maintenant qu'en réalité,
04:39il n'y avait qu'une rimeur.
04:41C'est ça.
04:41Mais alors, qu'est-ce qui explique
04:43qu'un milieu judiciaire, à ce niveau-là,
04:47à cette échelle-là,
04:48dans une affaire aussi importante que celle-ci,
04:50ce n'est pas une petite histoire qui se passe banale,
04:53c'est une grande affaire avec un des plus grands titres
04:56de la presse française et de la presse européenne.
04:58Comment on en arrive à des fautes pareilles ?
05:02Comment ça s'explique ?
05:03Quelle est la panique ou la pagaille dont vous parlez ?
05:06On peut vraiment se poser la question.
05:10C'est du mauvais ouvrage, si vous voulez.
05:14C'est techniquement mauvais.
05:16Et comment ça se fait qu'un procureur de Paris
05:19soit techniquement mauvais ?
05:21C'est étonnant.
05:23Donc, on peut penser qu'il était sous pression.
05:27Alors, est-ce qu'il était sous pression
05:29parce qu'il avait reçu des instructions
05:32ou est-ce qu'il était sous pression
05:34parce qu'il anticipait le désir du prince ?
05:37Ça, on ne le saura jamais.
05:39En tout cas, c'est intéressant,
05:41c'est qu'ils ne sont pas revenus
05:43avec un mandat délivré par le juge de liberté.
05:47Ils n'ont pas utilisé cette possibilité.
05:49Ils se sont rendus compte que c'était une erreur.
05:52On peut le penser.
05:53On n'a pas, vous le dites,
05:55on n'a pas évidemment de preuves
05:57et on ne saura sans doute jamais
05:58quel est le niveau de relation
06:01qu'il peut y avoir entre la tête de l'État
06:03et l'échelon judiciaire.
06:05Mais on peut penser quand même
06:07qu'il y a quelque chose,
06:08un mouvement quand même.
06:09On se souvient, n'est-ce pas,
06:11que le Conseil supérieur de la magistrature,
06:15ce n'est pas le Conseil supérieur
06:17qui a proposé M. Hertz.
06:20C'est le président lui-même
06:22qui l'a choisi et l'a imposé.
06:24Donc, ce procureur est procureur de Paris
06:28par la volonté de M. Macron.
06:30On ne va pas revenir sur toute l'affaire Benalla
06:33mais ça fait tout de même plusieurs affaires
06:35dans l'affaire Benalla
06:36où on voit l'échelon judiciaire,
06:39voire l'échelon policier également,
06:40secouer à différents niveaux.
06:43Est-ce que cette histoire de Benalla
06:46qui paraissait presque anecdotique au départ
06:50ne met pas quand même en péril
06:52les institutions à la tête de l'État ?
06:55L'affaire Benalla est assez incompréhensible.
06:59D'abord, lorsque vous êtes président de la République,
07:03ou même haute personnalité, comme on dit,
07:06vous avez droit à la protection,
07:08du groupement de protection
07:09des hautes personnalités.
07:12Et ce sont des policiers d'élite.
07:14Ce sont des gens qui savent conduire
07:16à 200 à l'heure,
07:17qui plongent dans l'eau aux villeuses,
07:19qui pénètrent les pièces pleines de fumée
07:23et qui sont prêts à sacrifier leur vie pour vous.
07:26Comment est-ce qu'on peut se contenter
07:28d'être protégé par un gamin de 26 ans sans formation ?
07:33C'est la première anomalie.
07:34Deuxième anomalie,
07:36c'est lorsqu'il est pris, surpris,
07:39en train de cogner des manifestants sans titre,
07:43si on peut dire,
07:43parce qu'il n'est pas policier,
07:45il n'est pas viré d'une façon nette et précise.
07:49On le met à pied,
07:51mais on sait bien que cette mise à pied
07:53n'est pas vraiment effective.
07:55Il venait quand même travailler.
07:58Et donc ça, c'est une première chose...
08:00Garder son passeport diplomatique, éventuellement.
08:02Complètement pas normal.
08:03Et ensuite, on voit qu'on a souhaité l'aider.
08:09On a souhaité l'aider à voyager
08:12d'une façon confortable.
08:13Parce que le passeport diplomatique,
08:15je pense que son avantage premier,
08:18c'est de permettre de passer les frontières
08:20très rapidement.
08:23Et donc, après son licenciement,
08:27on a soin de lui restituer
08:29le passeport diplomatique
08:31auquel il ne peut plus prétendre.
08:33C'est étonnant.
08:35Surtout lorsqu'on sait
08:37qu'il s'est servi de ce passeport
08:39pour voyager en Afrique.
08:41Et on peut penser qu'il y a là
08:44une usurpation, vraiment.
08:45Alors, est-ce que ce que vous êtes
08:47en train de décrire là,
08:48cette espèce de panique un peu
08:51et qui touche la presse,
08:53qui met en danger, d'une certaine manière,
08:56la liberté de la presse,
08:57sa liberté à enquêter, etc.,
08:59est-ce que c'est « typically French »,
09:01on pourrait dire,
09:01ou est-ce qu'en ce moment,
09:03vous constatez,
09:04on est ici au Parlement européen,
09:05il y a 28 nations qui sont présentées,
09:07ou est-ce que vous constatez,
09:10on l'a constaté, malheureusement,
09:12j'allais dire vis-à-vis de journalistes
09:13dans certains pays,
09:13que c'est un phénomène
09:15qui est en train de monter
09:16à l'heure actuelle ?
09:17Alors, la haine contre la presse,
09:21la violence contre la presse,
09:22ce n'est pas un phénomène du tout français.
09:26On le voit surtout dans des pays
09:29avec des régimes autoritaires,
09:31on l'a vu,
09:33et c'est une grande souffrance,
09:35je pense, en Hongrie,
09:37où tous les titres indépendants
09:39ont fermé les uns derrière les autres,
09:42et où il y a une vraie répression
09:44des journalistes.
09:46En dehors, on le voit aussi en Pologne,
09:51et je dirais aussi,
09:52dans les vieilles démocraties,
09:54comme l'Allemagne,
09:56comme la France,
09:57comme l'Italie,
09:59la presse est mise en danger
10:01par une concentration
10:05et un régroupement de titres
10:08qui est une menace
10:10pour la pluralité d'expressions d'opinions,
10:12et j'ai envie de dire ici
10:14qu'il ne faut pas que l'humanité disparaisse,
10:18n'est-ce pas ?
10:19Et je suis heureuse de voir
10:20que vous avez un plan de redressement
10:22et il faut appeler ceux qui nous regardent
10:26à souscrire des abonnements
10:27pour soutenir votre journal,
10:29parce que vous faites partie du paysage,
10:31votre voix est importante.
10:33Et donc, dans ce mouvement
10:34de concentration capitalistique,
10:36qui est aussi transfrontalière,
10:39c'est riche de menaces
10:40pour notre démocratie.
10:42On se souvient que l'actionnaire du monde,
10:46Pigasse,
10:47à un moment donné,
10:48voulait vendre sa part dans le monde
10:51à Kretinsky,
10:53le milliarder tchèque,
10:55et semble qu'il ait changé d'avis.
10:57Mais bon,
10:59cela est très, très inquiétant.
11:01C'est ça, peut-être,
11:03la nouveauté actuelle
11:04qu'on peut analyser
11:06et définir,
11:07c'est que finalement,
11:08les choses arrivent dans la presse,
11:09et je vous remercie
11:10d'avoir fait allusion à l'humanité,
11:12non pas par une forme de censure,
11:15etc., directe,
11:17mais par la question économique
11:18et par la question financière.
11:20Et par le rôle, aujourd'hui,
11:22qu'a un journal également
11:24dans la stratégie économique,
11:27vous venez de citer un pays,
11:28ou vous venez de citer
11:29des grands investisseurs,
11:30qui aujourd'hui considèrent
11:32que l'économie, l'argent,
11:34ils vont bien sûr le faire ailleurs,
11:35l'important,
11:35c'est de s'implanter dans un pays,
11:37et que le moyen,
11:38le cheval de Troie,
11:39le moyen privilégié
11:40pour s'installer dans le pays,
11:42c'est précisément
11:43d'acheter un titre de journal,
11:45de préférence connu,
11:46de préférence prestigieux,
11:47etc.,
11:47parce que ça,
11:48donc la presse devient un moyen
11:50pour d'autres activités économiques,
11:52finalement.
11:53Est-ce que ce n'est pas un peu
11:54à ça qu'on insiste
11:54aujourd'hui, finalement ?
11:57Nous avons vu,
11:58nous avons vu
11:59les dégâts collatéraux
12:01de ce mécanisme,
12:03nous l'avons vu en Italie
12:05avec Berlusconi
12:06qui a concentré
12:07une très grande partie
12:08de la presse,
12:10on peut le craindre en France
12:12avec des tentatives
12:13de rapprochement
12:14entre le Figaro
12:15et TF1, par exemple.
12:17Donc, c'est un mouvement
12:19qui est antédémocratique
12:22et nous devrions peut-être
12:23avoir une réglementation
12:25en ce qui concerne
12:26la concentration,
12:28et sur le pourcentage
12:30qu'un individu
12:31peut détenir
12:32dans une maison de presse.
12:34Est-ce que vous trouvez
12:35que les institutions européennes,
12:37dont le Parlement,
12:38bien entendu,
12:38sont assez attentifs
12:40sur ces questions-là ?
12:41L'un des sujets
12:42qui a été beaucoup débattu
12:43pendant cette mandature
12:44qui va se terminer,
12:45ça a été par exemple
12:46le statut des lanceurs d'alerte,
12:47on en a parlé
12:47pendant plusieurs années,
12:49mais au-delà de ça,
12:50est-ce que vous pensez
12:51sur ces aspects
12:51que vous venez développer
12:52que l'Europe fait son boulot en gros ?
12:55Je pense que nous avons eu
12:58beaucoup d'alerte
12:59sur des pays à régime autoritaire.
13:01C'était une des raisons
13:03pour lesquelles nous avons fait
13:04un rapport
13:05sur l'état de droit
13:06en Hongrie, par exemple.
13:09Je pense qu'il y a une vigilance,
13:12mais sans doute,
13:13elle n'a pas été assez loin.
13:16Nous n'avons pas été assez attentifs
13:19à l'effet de concentration de capital
13:22dans les anciennes démocraties.
13:25Donc ça, c'est un chantier
13:27pour la prochaine législature.
13:30Et je compte sur vous,
13:31entre autres,
13:32pour maintenir ce sujet vivant.
13:34Merci.
13:35Merci beaucoup, Eva Joly.
13:37À très bientôt.
13:38Merci beaucoup.
13:38Au revoir.
13:38Très bientôt.
13:40Au revoir.
13:41Au revoir.
13:43Au revoir.
13:44Au revoir.
13:45Au revoir.