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  • il y a 3 heures
Nébuleuse, galaxie, monde à part : la droite nationale française résiste à toute unité. Monarchistes et républicains, catholiques et païens, légalistes et activistes s'y côtoient depuis plus d'un siècle, unis moins par une doctrine commune que par leurs refus – auparavant de la démocratie parlementaire, aujourd’hui du cosmopolitisme, voire du monde moderne. Et pourtant, cette famille éclatée a fini, en un siècle et demi, par conquérir le second tour des élections présidentielles.
Comment ce labyrinthe de courants rivaux, souvent vaincus, parfois puissants dans la rue ou par la plume, a-t-il façonné la dite extrême droite que l'on connaît aujourd'hui ?
Pour en retracer le fil d'Ariane, du boulangisme aux succès électoraux du Front national puis du RN, "Passé-Présent" reçoit le professeur Olivier Dard, qui publie chez Perrin une "Histoire de l'extrême droite française".

Catégorie

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Éducation
Transcription
00:09Générique
00:20Bonjour à tous, bienvenue dans Passez Présent.
00:23Nébuleuse, galaxie, monde à part, la droite nationale française résiste à toute unité.
00:28Les monarchistes et républicains, catholiques et païens, légalistes et activistes s'y côtoient depuis plus d'un siècle,
00:35unis moins par une doctrine commune que par leur refus auparavant de la démocratie parlementaire,
00:40aujourd'hui du cosmopolitisme, voire du monde moderne.
00:43Et pourtant, cette famille éclatée a fini en un siècle et demi par conquérir le second tour des élections présidentielles.
00:49Alors comment ce labyrinthe de courants rivaux, souvent vaincus, parfois puissants dans la rue ou par la plume,
00:55a-t-il façonné la dite extrême droite que l'on connaît aujourd'hui ?
00:58Pour en retracer le fil d'Ariane, du boulangisme aux succès électoraux du Front National puis du RN,
01:04je reçois le professeur Olivier Dard qui publie chez Perrin une histoire de l'extrême droite française.
01:10Olivier Dard, bonjour.
01:12Bonjour.
01:13Alors vous êtes professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université,
01:16spécialiste reconnu des droites radicales et du nationalisme français.
01:20Vous avez par ailleurs co-dirigé avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois une trilogie de dictionnaires qui sont devenus une
01:28référence.
01:29Le dictionnaire du conservatisme chez Serres en 2017, le dictionnaire du populisme en 2019,
01:35puis le dictionnaire du progressisme, toujours chez Serres, en 2022.
01:40Mais à côté, vous avez publié La Synerchie, le mythe du complot permanent chez Perrin dans la collection Tempus en
01:472012,
01:48puis Célébrer Salazar en France avec Annabelle Isabelle Sardinia-Dévigne chez Peter Lang en 2018.
01:57Et vous avez ensuite fait paraître une néglition augmentée de votre Charles Maurras,
02:02le nationalisme intégral chez Duneau en 2023,
02:05puis publié avec Jean-Philippe Février 1934, L'affrontement chez Fayard en 2024,
02:11un ouvrage récompensé par le prix tiers de l'Académie française.
02:16Et enfin avec Bruno Dumont, L'ordre moral 1873-1877,
02:22Royalisme, catholicisme et conservatisme, aux éditions du Serres en 2025.
02:26Vous étiez venu nous en parler au mois de juin dernier.
02:29Mais aujourd'hui, c'est votre nouvel ouvrage,
02:31donc Histoire de l'extrême droite française, paru chez Perrin, qui nous réunit aujourd'hui.
02:38Alors, on va d'abord essayer de définir l'extrême droite et déterminer son point de départ,
02:43mais surtout, je voudrais s'entendre sur les termes.
02:46Le titre, c'est Extrême droite, alors que finalement, dans le livre, vous préférez celui de droite nationaliste.
02:52– Absolument. Alors, extrême droite, oui, parce que, bon, c'est effectivement le terme qui est,
03:00j'allais dire, admis dans l'opinion, dans le débat public.
03:06Chacun sait de quoi on parle ou pense savoir de quoi on parle quand on utilise ce terme.
03:12Donc, il figure évidemment sur la couverture.
03:15Mais, pour ma part, je marque des réserves sur son emploi,
03:19même si un certain nombre d'universitaires ou de journalistes, bien sûr, l'utilisent.
03:23Je ne parle même pas de la classe politique.
03:26Je marque des réserves pour plusieurs raisons.
03:28La première, c'est qu'il est le terme extrême, extrémisme et péjoratif,
03:33et ça vaut d'ailleurs pour l'extrême gauche.
03:36La deuxième réserve, c'est qu'il y a dans l'expression extrême droite un problème de définition.
03:42Ceux qui ont cherché à la définir, finalement, peinent à trouver une définition commune.
03:47C'est un peu d'ailleurs comme populisme, terrorisme et autres termes de ce type.
03:52Mais la troisième, et peut-être la plus importante, c'est pour moi déjà le singulier.
03:57Je ne pense pas qu'il y ait une droite, mais des droites.
03:59Mon René Raymond en avait souligné trois.
04:01Mon collègue Gilles Richard, huit.
04:03Et parmi les huit droites soulignées, identifiées par Gilles Richard,
04:07dans son Histoire des droites, il y avait notamment le traditionnalisme et le nationalisme.
04:12Et pour moi, effectivement, le nationalisme est une composante absolument essentielle de cette histoire.
04:19Et ces droites nationalistes, nationales, regroupent le nationalisme,
04:24une part de traditionnalisme.
04:26Et tout ça a généré une famille politique depuis, effectivement, un siècle et demi.
04:34à ceci près que, comme vous l'avez d'ailleurs noté,
04:37il y a, en fonction du contexte, un certain nombre d'évolutions.
04:41– Donc finalement, on ne peut pas donner une définition stable de cette note ?
04:44– Alors, je pense qu'on peut quand même en donner une de cette famille nationaliste.
04:50Oui, il y a des éléments, effectivement, qui sont des invariants.
04:52Le primat de la nation, ça me paraît tout à fait essentiel.
04:57La mise en exergue d'un certain nombre d'ennemis à combattre, intérieur ou extérieur.
05:02La volonté de lutter contre une décadence qui est affirmée.
05:08Et ça renvoie d'ailleurs à ce que vous disiez dans la présentation sur le rapport au monde moderne.
05:14Et je dirais d'ailleurs qu'aujourd'hui, quand on regarde finalement l'opposition de ceux qui restent
05:19de ces familles de droite, il y a d'un côté, je simplifie un petit peu,
05:24mais des libéraux acquis à la construction européenne,
05:29à ce que d'aucuns appelaient naguère la mondialisation heureuse.
05:32Et puis, le camp nationaliste.
05:34Les autres familles de droite, les agrariens, les démocrates chrétiens,
05:39je reprends la liste de Gilles Richard, ont quand même vu leur importance
05:43considérablement s'étioler au fil du temps.
05:45Et ce sont ces deux familles-là qui restent.
05:47Et depuis effectivement le 21 avril 2002, la présence de Jean-Marie Le Pen
05:52au second tour de l'élection présidentielle, il y a eu un basculement.
05:55Puisque pour la première fois, les droites nationalistes se retrouvent en position,
06:00alors ils n'avaient absolument aucune chance,
06:02mais en position de concourir à un deuxième tour d'élection présidentielle.
06:05– Alors on va commencer cette histoire, il faut la commencer quand cette histoire ?
06:08La contre-révolution de 89, le légitimisme,
06:12l'échec de la restauration monarchique en 1813,
06:15on en avait parlé lors de votre livre sur l'ordre moral,
06:18ou le boulangisme des années 1880.
06:20– On aurait pu commencer, si on est dans l'histoire du traditionnalisme
06:23ou du légitimisme, effectivement, il faut la commencer avec la contre-révolution,
06:30en soulignant d'ailleurs que la formulation,
06:33l'existence d'une extrême droite historique,
06:36procède des divisions au sein du légitimisme entre 1814 et 1830.
06:42Et à cet égard, vous avez raison de rappeler l'importance de 1870,
06:47du comte de Chambord, c'est vraiment, encore le champ du signe,
06:51mais ça n'en est pas loin, l'échec de cette restauration,
06:54le champ du signe, du légitimisme, ça c'est un point bien acquis.
06:59Je pense que, pour ce qui concerne le nationalisme,
07:03il faut aller un peu plus en aval, et c'était d'ailleurs tout le problème
07:06des fameuses trois droites de Raymond, l'orléanisme, le légitimisme
07:10ou le bonapartisme.
07:12Bon, le boulangisme de la seconde moitié des années 1880,
07:16est-ce que c'est un avatar du bonapartisme ?
07:18– Pour une part, peut-être, mais pas seulement.
07:20Et de ce point de vue, ce qui m'apparaît assez évident,
07:24enfin du moins c'est la thèse que je défends dans ce livre,
07:26c'est que le nationalisme français émerge,
07:30non pas pendant le boulangisme, mais au lendemain du boulangisme,
07:33c'est ce que j'ai appelé la fermentation nationaliste,
07:36lorsque Maurice Barès, l'écrivain Maurice Barès,
07:39qui a été député boulangiste, va publier un premier texte célèbre
07:44opposant les cosmopolites, dénonçant le cosmopolitisme,
07:48commençant à parler du nationalisme,
07:50et à partir de là, effectivement, on entre dans une phase,
07:55et dans une séquence, mais qui va…
07:57– Donc c'est vraiment une nouveauté politique,
07:59ce nationalisme de la fin du 19ème ?
08:01– Oui, parce que, si vous voulez, même du côté de la contre-révolution,
08:05ce n'est pas un vocabulaire employé, et on le voit d'ailleurs,
08:08et de ce point de vue-là, l'action française est très intéressante,
08:10parce que l'action française de Maurras,
08:12elle est monarchiste, donc elle peut être considérée
08:15comme une forme d'héritière de la contre-révolution,
08:18mais je dis bien héritière, parce que Maurras,
08:21s'il a lu Mestre et Bonalde, n'est nullement un providentialiste,
08:25et Maurras et les gens d'action française,
08:27quoi qu'ils en disent et quoi qu'ils détestent le 19ème siècle,
08:30en sont quand même le produit, et l'action française,
08:33c'est une sorte d'hybride entre un héritage contre-révolutionnaire,
08:37mais effectivement une empreinte nationaliste.
08:39– Vous dites effectivement qu'il manque des pluriels,
08:44finalement, extrême droite, donc les différentes familles,
08:47je voudrais qu'on essaye, on ne va pas faire un inventaire des mouvements,
08:52mais voilà, je voudrais des, comment dire, des distinctions simples,
08:56traditionnalisme, nationalisme, fascisme, nationalisme révolutionnaire,
08:59voire la nouvelle droite, donc déjà nationalisme et traditionnalisme,
09:02sont-ils naturellement associés ou pas ?
09:05– Pas nécessairement, pas nécessairement, parce que vous avez dans tout cela,
09:10ou alors ils peuvent être associés, mais alors dans une relation assez particulière,
09:14c'est-à-dire que vous avez une action française qui peut à certains égards
09:17être traditionnaliste, mais en ayant en particulier pour son chef
09:21un rapport au catholicisme qui n'est pas celui des traditionnalistes,
09:25ça c'est un premier point.
09:26Deuxième élément, une association, non, pas forcément non plus,
09:30parce que vous avez un certain nombre d'éléments traditionnalistes,
09:34qui est héritier du légitimisme donc, qui vont rallier la République,
09:38notamment Albert Demain, l'Alliance libérale populaire, Jacques Piou,
09:41et donc vous avez ici, au tournant du 19e et 20e siècle,
09:46des traditionnalistes qui se préoccupent plutôt de refaire une France chrétienne
09:49qu'autre chose, et là ça nous renvoie au débat sur l'ordre moral évidemment,
09:52tout en essayant de s'adapter aux nouvelles institutions.
09:56Et donc, je pense que pour le sujet qui nous occupe,
10:00ce sont effectivement les différentes familles du nationalisme qui sont intéressantes.
10:04Alors, vous avez effectivement un nationalisme révolutionnaire,
10:10qui effectivement a caractérisé des décennies récentes,
10:13mais qui a déjà des antécédents avant, avec tout ce thème du socialisme national.
10:19Et puis, vous avez aussi, on en reparlera sans doute,
10:23toute la question du rapport au fascisme, des débats de Zéph Sternel.
10:27– Je voudrais rester pour l'instant sur Barès et Maurras.
10:31Donc, quelle différence entre le nationalisme républicain et publicitaire de Barès
10:35et le nationalisme intégral monarchiste de Maurras ?
10:38– Alors, les différences sont nombreuses,
10:43même si les deux hommes ont été très amis
10:46et ont d'ailleurs défendu, évidemment, mené un certain nombre de combats communs.
10:50Je crois que tout est dit dans le nationalisme plébiscitaire
10:54et justement ce nationalisme intégral.
10:56Le nationalisme plébiscitaire, qu'est-ce que c'est dans la logique de Barès ?
11:00C'est finalement l'héritage d'un homme dont nous n'avons pas parlé,
11:03qui est Paul Desrouledes, de la Ligue des Patriotes.
11:05Il y a en plus chez Barès, là pour le coup, un avatar bonapartiste,
11:09une admiration quand même de l'Empire,
11:13qui n'est nullement partagée, c'est le moins qu'on puisse dire, par Maurras.
11:16Et à l'inverse, Barès n'est nullement un tenant d'une restauration monarchiste.
11:22Et on le voit d'ailleurs très bien au tournant du XXe siècle,
11:26lorsque l'action française se met en place.
11:28Barès et Maurras y participent,
11:30mais Barès va prendre relativement ses distances
11:32dès lors que Maurras y impose la voie monarchiste.
11:35Alors, Maurras, c'est effectivement un monarchiste,
11:39c'est un antidémocrate sans doute plus conséquent que Barès,
11:42qui lui s'est régulièrement présenté aux élections
11:44et qui a même été député.
11:46Mais Maurras, dans son monarchisme, a cette singularité,
11:50c'est qu'à la différence de l'héritage légitimiste,
11:53il n'est pas un fidèle,
11:55il n'est pas au fond un nostalgique du Midi Blanc ou de la Vendée,
12:00il va chercher à introduire pour défendre l'idée monarchiste
12:04à travers le fameux empirisme organisateur
12:07et les références à Auguste Comte,
12:09une référence à la raison.
12:11Et donc, de ce point de vue, pour Maurras,
12:14la restauration monarchiste irait dans la logique
12:18de ce que serait l'histoire de France telle qu'il l'envisage.
12:22Et ça, c'est un débat à lui seul.
12:25Mais, à cet égard, effectivement, les projets de l'un
12:28et les projets de l'autre sont différents,
12:30même si, encore une fois, il y a eu des combats communs,
12:32des collaborations communes,
12:33notamment dans un journal La Cocard de qu'avait dirigé Barès,
12:36et si, évidemment, leur combat contre l'Allemagne
12:39pendant la Première Guerre mondiale
12:41a été quelque chose d'extrêmement important.
12:43– Donc, finalement, l'Action française,
12:45elle réalise une synthèse entre une tradition contre-révolutionnaire
12:48et une modernité politique ?
12:49– Alors, une synthèse, oui,
12:51c'est en même temps une forme d'hybride, si vous voulez.
12:52C'est-à-dire que c'est là où on peut, évidemment,
12:54tout à fait discuter, parce qu'il y a Maurras,
12:57il y a des dirigeants d'Action française
13:00qui ont plus une sensibilité qu'une autre.
13:03Mais ce qui m'a intéressé, dans le cas de l'Action française,
13:06et c'est pour ça qu'on a pu parler, d'ailleurs, de néo-monarchisme,
13:09c'est qu'un certain nombre de figures de l'Action française,
13:11aujourd'hui oubliées, mais importantes au tournant du siècle,
13:14qui a été issue de familles aristocratiques,
13:16je pense au jeune Léon de Montesquieu,
13:18qui n'avait plus de lien,
13:20ou qui ne voulait plus avoir de lien avec ce monde monarchiste,
13:23il revient par le biais de Maurras.
13:26Parce que, justement, il trouve là des raisons nouvelles
13:31de défendre ce principe de restauration
13:34au-delà d'une mémoire familiale, d'une nostalgie,
13:36d'une fidélité qui paraît à ses yeux,
13:39comme aux yeux, d'ailleurs, de beaucoup,
13:40parce que n'oublions pas que quand l'Action française se met en place,
13:43le monde monarchiste est quand même faible, numériquement parlant,
13:48et Montesquieu trouve un regain d'intérêt dans le monarchisme
13:51à travers cette référence Maurrasse.
13:53– Alors là, je voudrais me déplacer dans le spectre
13:56de la droite, des droites nationales.
13:59Que signifie l'expression de droite révolutionnaire,
14:01et est-ce qu'une droite peut être révolutionnaire sans être fasciste ?
14:04– Alors, c'est tout le débat, effectivement, de Zeph Sternel.
14:08Zeph Sternel avait écrit plusieurs livres.
14:10– Il était historien.
14:10– Voilà, il était…
14:11– Historien fréliens.
14:12– Science politique, Histoire des idées, décédé récemment.
14:16Et Zeph Sternel a écrit plusieurs livres,
14:18il avait fait une thèse sur Barès,
14:20il a travaillé sur Georges Valois,
14:21et il a aussi travaillé, effectivement, il a fait un livre
14:23qui s'appelle « La droite révolutionnaire,
14:25les origines françaises du fascisme ».
14:27Alors, ce qui est intéressant chez lui,
14:29c'est de constater qu'en parlant de droite révolutionnaire,
14:31il sort évidemment des trois droites de Raymond.
14:33C'est-à-dire qu'il voit très bien que se joue quelque chose d'autre
14:37à partir du boulangisme,
14:38et que ça ne se réduit pas à en faire une sorte d'avatar du monapartisme.
14:43Deuxième élément important,
14:45c'est la rencontre de ce nationalisme naissant avec le socialisme.
14:51Et le thème du socialisme national est extrêmement important,
14:55le journal La Cocarde est de ce point de vue-là très intéressant.
14:58On est dans les années 1894-1895.
15:03Troisième élément, c'est aussi l'importance du cercle Proudhon,
15:06rencontre entre des syndicalistes révolutionnaires,
15:09disciples de Georges Sorel,
15:10et des militants morassiens menés par Georges Valois.
15:14Leur idée, c'est de dépasser les clivages droite-gauche,
15:17de créer une sorte de socialisme national,
15:21et de rattacher pour Valois la monarchie, la classe ouvrière, etc.
15:25Le problème, c'est que cette vision, elle est intéressante,
15:31elle a débouché sur un certain nombre de textes,
15:33les cahiers du cercle Proudhon en particulier,
15:35mais soyons clairs, sur le plan militant, ça ne prend pas.
15:39Par rapport à la question du fascisme,
15:41c'est là où c'est intéressant,
15:42mais là on pourrait y passer de longs moments,
15:44ça renvoie aux relations de ces gens avec l'Italie.
15:48Je rappellerai deux choses,
15:49que Sorel a des disciples en Italie, avant 1914,
15:53Morass et Valois aussi.
15:55Et effectivement, ils vont s'approprier un certain nombre de leurs idées.
15:59Sauf que, dès avant 1914, j'insiste sur ce point,
16:04mon collègue récemment décédé Didier Musilac l'avait bien montré,
16:08il y a chez les nationalistes italiens,
16:10avant 1914, une mise à distance de Morass.
16:13Pourquoi ? Parce qu'on considère que finalement,
16:17la vision morassienne ne prend pas en compte assez l'intégration des masques,
16:20que l'Italie est un peuple jeune, etc., etc.
16:23Alors, si vous rajoutez à cela le choc de la Première Guerre mondiale,
16:27ses conséquences, le rôle de Mussolini,
16:30vous constatez qu'effectivement, sur le plan des idées,
16:33vous pouvez peut-être voir des filiations,
16:35mais dans la réalité et dans le contexte de l'époque,
16:39le fascisme italien me semble être un produit quand même italien.
16:43Quand Valois est allé expliquer à Mussolini
16:44que c'est les Français qui avaient inventé le fascisme,
16:46en 1924, le Duce était sceptique.
16:51– La religion, maintenant, quelle place le tient la religion,
16:54en général, la religion catholique dans cette famille politique ?
16:59– Alors, là, c'est en fonction de la chronologie.
17:01Elle est importante à l'action française.
17:03Et l'action française, de ce point de vue-là, dans les années 1900,
17:06est très en pointe dans la lutte contre la séparation de l'Église et de l'État,
17:10et en particulier dans l'affaire des inventaires.
17:12Et il y a effectivement, et c'est là où l'articulation nationaliste,
17:16le traditionnaliste est intéressante,
17:18il y a à l'action française des courants catholiques intransigeants,
17:23des catholiques intransigeants,
17:24ou des gens venus du légitimisme et du traditionnalisme.
17:28Une des figures les plus intéressantes,
17:29c'est le ralliement de la Tour du Pain à l'action française.
17:32Vous voyez, c'est là où les parcours sont toujours passionnants.
17:34Albert Demain choisit le ralliement,
17:38la Tour du Pain le refuse, finit à l'action française.
17:42Mais, Maurice Barès aussi est intéressé par le catholicisme,
17:45mais ce n'est pas la même chose.
17:46Maurice Barès va défendre, effectivement, l'Église catholique,
17:49va défendre les Églises de France,
17:52le thème de la grande pitié des Églises de France,
17:54mais va se voir reproché par des gens d'action française,
17:56et notamment par le jeune Henri Massy,
17:58de ne pas être assez dans le dogme, etc.
18:00Donc, vous avez une relation, effectivement, qui existe bel et bien,
18:03mais qui va se compliquer,
18:06notamment dans le cadre de l'action française,
18:08dès avant 1914,
18:09par la réaction de démocrates chrétiens
18:11qui veulent obtenir la condamnation de l'AF.
18:15Ça ne marche pas avant 1914.
18:17Et l'AF est condamnée, effectivement, en 1926.
18:21Ça va être le centième anniversaire, cet hiver,
18:23de la condamnation de l'action française.
18:25Et ça va avoir, évidemment, des conséquences,
18:27puisque toute une partie des catholiques, français, morassiens,
18:31vont devoir quitter l'action française.
18:33Mais j'ajoute que cette condamnation,
18:34elle a aussi des conséquences à l'étranger,
18:36parce que c'est ce que j'essaye de montrer dans ce livre.
18:39Boarès, morass, l'action française rayonnent beaucoup à l'étranger.
18:42Et la condamnation de l'action française,
18:43elle marque aussi des catholiques en Belgique et ailleurs,
18:46qui étaient d'inspiration morassienne.
18:49Alors, après avoir fait ce petit panorama rapide,
18:54est-ce qu'on peut dire qu'il y a un socle,
18:55finalement, est-ce qu'il y a un socle doctrinal commun
18:57à toutes ces droites nationalistes ?
19:00– Oui, il y a un socle doctrinal commun sur, effectivement,
19:05le rapport à la nation, je le disais tout à l'heure,
19:07mais c'est absolument fondamental.
19:08Faire de la nation quelque chose d'absolument,
19:11enfin, le pilier d'une reconstruction,
19:15encore une fois, d'une France jugée en décadence.
19:18Et dans l'opposition qu'il y a à la République,
19:22il y a une opposition principielle chez Morras.
19:25Chez Boarès, c'est un peu différent,
19:27mais le rejet partagé de la République parlementaire
19:30est tout à fait essentiel.
19:33Autre élément important, c'est l'idée selon laquelle il faudrait,
19:38et ça, c'est évidemment un élément de contexte,
19:41opérer, grâce au nationalisme, une forme,
19:45alors pas seulement de revanche contre l'Allemagne,
19:48mais la question allemande, la germanophobie, compte,
19:52et un des axes majeurs de ce nationalisme français d'avant 1914,
19:56c'est le rapport à l'Allemagne.
19:57Des roulettes, Barès, Morras,
19:59ils jouent un rôle très important dans la volonté de remobiliser,
20:03alors, contre l'Allemagne,
20:04mais une Allemagne qui n'est pas envisagée,
20:06forcément, sous l'angle d'un bloc.
20:08Même à l'action française,
20:09l'Allemagne catholique, la Bavière, n'est pas traitée comme la Prusse.
20:12Mais l'unité allemande est quelque chose de jugé particulièrement néfaste.
20:16Et, dernier élément important,
20:18c'est l'idée d'essayer, sur le plan économique et social,
20:21de restaurer une forme de communauté nationale,
20:23et on trouve ici, notamment, l'importance du corporatisme.
20:27On pourrait en reparler, mais ça nous emmènerait sans doute assez loin.
20:29– Un peu loin.
20:30Je voudrais parler maintenant des méthodes d'action,
20:33et puis du poids d'une droite nationaliste,
20:37qui n'est pas le même dans le combat intellectuel,
20:39dans la rue, que dans les urnes.
20:42Est-ce qu'on peut dire que le premier grand combat intellectuel,
20:45c'est l'affaire Dreyfus ?
20:46– Alors, oui, parce que c'est sans doute le plus marquant.
20:52C'est sans doute le plus marquant.
20:54Et là, pour le coup,
20:57c'est aussi le moment où le nationalisme
21:01est, à ce moment-là, construit, présenté,
21:05comme une véritable doctrine.
21:07Le temps de l'affaire Dreyfus,
21:08alors je rappelle qu'Alfred Dreyfus est condamné,
21:13et que Zola va réagir en janvier 1898,
21:16avec Jacuzzi, c'est vraiment le moment politique,
21:19évidemment, du début d'une affaire politique,
21:22qui remonte, elle, judiciairement à 1894,
21:25mais c'est important,
21:26parce qu'il y a une mobilisation au nom de l'antisémitisme,
21:29au nom de la défense de l'armée,
21:30mais, je le disais il y a un instant,
21:32c'est aussi le moment où ce nationalisme
21:34est doctrinalement mûr.
21:37Barès publie le roman de l'énergie nationale,
21:39tout le thème des déracinés, de l'enracinement,
21:42donc si on fait le lien avec, évidemment,
21:43les textes sur le cosmopolitisme des années 1890,
21:46on mesure à quel point c'est beaucoup plus mûr,
21:48il publie aussi cette doctrine du nationalisme,
21:51et Maurras, lui, lance son enquête sur la monarchie.
21:53Donc, vraiment, c'est un tournant sur ce point important.
21:57– Donc, je disais, finalement, le poids intellectuel
22:00a souvent été supérieur au poids électoral.
22:03– Alors, au poids électoral, certainement,
22:05au poids des mobilisations…
22:07– Il y a deux choses, il y a le combat intellectuel
22:08dans les journaux, la presse, et dans la rue.
22:11– Et la rue, voilà.
22:11Et de ce point de vue, ce qui caractérise aussi
22:13toute l'histoire du nationalisme français,
22:15c'est le rapport à un type d'organisation
22:18qui s'appelle les ligues.
22:20Alors, toutes les ligues ne sont pas forcément nationalistes,
22:23la Ligue des droits de l'homme l'a montré pendant l'affaire Dreyfus,
22:25mais la Ligue est véritablement un marqueur du nationalisme.
22:29Et de ce point de vue, qu'est-ce que la Ligue ?
22:31C'est un groupe de pression qui, justement, n'est pas un parti politique.
22:35Ça, c'est fondamental.
22:37Il s'en méfie, comme vous le dites.
22:39C'est en même temps une organisation
22:40qui va mobiliser et mobiliser dans la rue.
22:43Et ce qui est frappant avec les ligues,
22:46et en particulier les ligues nationalistes,
22:47c'est leur volonté d'occuper la rue,
22:50leur volonté de mettre sur pied des opérations spectaculaires.
22:53Alors, l'Action française, évidemment,
22:55c'est en effet, j'allais dire, une spécialité
22:57avec ses câblons du roi,
22:59et de jouer sur cette articulation
23:02entre la presse, la rue, la mobilisation,
23:05pour qu'on parle d'elle.
23:07Maintenant, électoralement parlant,
23:09c'est un mouvement assez faible.
23:12Effectivement, l'Action française, d'ailleurs,
23:13ne se présente pas aux élections avant 1919.
23:16Maurice Barès est élu député au départ à Nancy,
23:21en 1889,
23:24mais ensuite, il va finalement perdre des élections,
23:28puis revenir comme député,
23:30et notamment député de Paris.
23:31Mais Barès n'est pas un ténor du Parlement,
23:34et finalement, le nationalisme pèse davantage
23:37dans la presse, dans la rue, que dans les urnes.
23:40C'est une évidence, et ça pose aussi le problème
23:43de son imprégnation dans les masses,
23:46de sa capacité, finalement, à comprendre
23:48ou à s'adapter aux jeux politiques
23:51d'une troisième république qu'il refuse,
23:54mais en même temps, sans parvenir,
23:55ou sans d'ailleurs véritablement chercher à parvenir,
23:58à mettre en place un autre type d'organisation.
24:01Car les ligues ne sont pas des partis milices.
24:03Et par rapport au débat qu'on avait sur le fascisme français,
24:06ou sur la comparaison avec l'Italie,
24:07et je ne parle même pas de l'Allemagne,
24:09les ligues ne sont pas des partis milices.
24:11Très loin s'en faut, même si elles ont des services d'ordre, évidemment.
24:14– Mais ce point intellectuel, il est vraiment très important.
24:18Quelle importance ont eu les journaux, les revues,
24:20les maisons d'édition ?
24:21Il y a vraiment beaucoup de choses.
24:23– Oui, et puis des grandes plumes, des grands intellectuels.
24:25– J'y reviens, oui, si vous voulez,
24:26on va aller vite parce que le temps nous est compté,
24:29mais vous avez par exemple en 1919
24:30un manifeste qui est tout à fait essentiel,
24:32qui s'appelle Pour un parti de l'intelligence,
24:34dirigé par Henri de Massy.
24:36Le grand débat, alors évidemment, par rapport à aujourd'hui,
24:38ça peut paraître très lointain,
24:39mais c'est l'opposition entre ce monde fédéré
24:43autour de l'action française
24:44et le monde de la nouvelle revue française.
24:47Et vous avez au lendemain de la Première Guerre mondiale,
24:49effectivement, une action française
24:51qui sur le plan intellectuel pèse.
24:53Pèse parce qu'elle a un certain nombre de plumes,
24:55elle a un certain nombre de soutien,
24:57mais elle pèse aussi parce qu'elle oriente
24:59le débat public.
25:01Et y compris ses adversaires,
25:04et ça évidemment,
25:05c'est un point très important,
25:07un observateur comme Albert Thibaudet,
25:09une des grandes plumes de la nouvelle revue française,
25:12loué tout en étant un adversaire de l'action française.
25:15Ce journal, ce gros journal,
25:17admirablement fait,
25:18parce que l'action française,
25:19c'est aussi un journal
25:20avec des professionnels du journalisme,
25:22mais qui expliquait
25:24qu'effectivement,
25:25cette action française,
25:26sur le plan électoral,
25:27était incapable de faire...
25:28– Pourquoi est-ce que tous ces mouvements,
25:30ils échouent si souvent comme ça
25:31à transformer finalement une mobilisation dans la rue,
25:34un succès intellectuel,
25:36ils échouent à se transformer en organisation durable ?
25:39– D'abord parce qu'il y a des partis politiques,
25:42qui sont des partis de cadre,
25:44que ce soit l'Alliance démocratique,
25:45l'Alliance émérale populaire,
25:47l'Alliance démocratique,
25:47la Fédération émédicaine,
25:49que les ligues jouent en quelque sorte,
25:51vis-à-vis d'elles,
25:53véritablement un rôle de groupe dépressif,
25:54de pression,
25:55pour aider ces partis de cadre,
25:57souvent en gestation française à part,
25:58mais d'autres ligues vont finalement
26:01faire le service d'ordre,
26:02aller faire les distributions de tracts, etc.
26:05Et c'est le cas des jeunesses patriotes
26:06de Tétinger après la Première Guerre mondiale,
26:09la Ligue des Patriotes pouvait le faire aussi.
26:12Et puis, troisième élément,
26:13c'est au fond un déficit aussi d'implantation.
26:17– Oui, mais est-ce qu'il n'y a pas de volonté d'implantation ?
26:19– C'est-à-dire qu'en matière électorale,
26:22si vous voulez,
26:23il faut comprendre comment fonctionne la vie politique
26:26sur la Troisième République,
26:27y compris, et notamment à droite.
26:29C'est plutôt des groupes locaux
26:31qui vont désigner des candidats,
26:34qui vont être des notables, etc.
26:36C'est un jeu politique
26:37qui échappe à ce monde nationaliste,
26:40qui n'a pas fait l'effort
26:42de vouloir s'implanter,
26:44concurrencer sur ce terrain direct
26:46les forces politiques en place.
26:49– Vous dites pas fait l'effort,
26:50c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de volonté politique,
26:51il n'y a pas eu des hommes pour se dire…
26:52– C'est plus clair à l'action française,
26:54et c'est ce que lui ont reproché Dimier,
26:56c'est ce que lui ont reproché Valois,
26:58Maurras ne s'intéresse pas à la Ligue.
27:01Ce qui compte pour Maurras,
27:02c'est le combat d'idées.
27:03À l'action française,
27:04le journal est à pied de la locomotive.
27:06Maurras est convaincu
27:07que ce sont les idées qui mènent le monde
27:09et que la lecture du journal va amener…
27:11Voilà.
27:12Donc à partir de là, évidemment,
27:13c'est beaucoup plus compliqué.
27:16Et si on va un petit peu plus loin
27:17dans la chronologie,
27:18on verra que certaines ligues
27:22se posent dès l'entre-deux-guerres
27:24la question de se transformer en parti politique.
27:25C'est le cas des jeunesses patriotes de Pierre Tétinger.
27:30Le seul qui va véritablement y parvenir
27:32et de quelle façon,
27:33c'est le lieutenant-colonel de La Roque
27:35avec le Parti social français.
27:37– Alors justement,
27:39l'extrême droite va être confrontée quand même
27:42à des choix, à des moments,
27:44notamment avec la défaite
27:47et le régime de Vichy.
27:50Est-ce qu'on peut dire que Vichy
27:52représente-t-il réellement
27:53l'arrivée d'une extrême droite au pouvoir ?
27:56– Non, c'est plus compliqué.
27:57C'est ce que je montre dans le livre.
28:00C'est-à-dire que tout dépend
28:02de quel point de vue on se situe.
28:03Si on regarde du côté des présidents du Conseil,
28:06enfin non, ce ne sont plus des présidents du Conseil,
28:08mais des chefs de gouvernement,
28:10Laval, Flandin, Darland,
28:13puis Laval,
28:14on n'est pas en présence, effectivement,
28:16de représentants de ces droites nationalistes.
28:18On va trouver ces droites nationalistes
28:20dans l'État français et à Vichy,
28:22effectivement,
28:24et dans les choix qui sont proposés,
28:26c'est plutôt là qu'on les retrouve
28:27par rapport même aux collaborationnistes parisiens
28:30et dans la résistance,
28:32encore que là aussi,
28:33il faut prendre en compte la chronologie.
28:34– Oui, c'est la résistance,
28:36les premiers résistants, par exemple.
28:37– Les premiers résistants, oui,
28:39et puis vous avez aussi,
28:40après, le phénomène des vichystos résistants.
28:43dont un ancien président de la République.
28:45Voilà, donc il faut s'entendre sur les termes
28:48et sur la chronologie.
28:49Mais si on revient sur Vichy,
28:51et j'ai essayé de faire, si vous voulez,
28:53toute une géographie du poids
28:55de ces droites nationalistes à Vichy,
28:57qu'est-ce que j'en ai retiré très très vite ?
28:59Présence dans les cabinets civils du maréchal Pétain,
29:02du Moulin de la Barthète, etc.
29:04Présence dans un certain nombre d'institutions,
29:09jeunesse, propagande,
29:10service de répression anti-maçonnique,
29:13voire antisémite.
29:14En revanche, absence au ministère de l'Économie,
29:17par exemple, c'est tout à fait frappant.
29:19Qu'est-ce que ça nous apprend ?
29:20Ça nous apprend qu'en réalité,
29:22ces droites nationalistes, avant la guerre,
29:24n'avaient pas pu, n'avaient pas su,
29:26n'avaient pas voulu, on pourrait en discuter,
29:29constituer des élites véritablement aptes,
29:32et des cadres aptes à véritablement diriger un État.
29:35Ce qui pose leur rapport,
29:37la question de leur rapport au pouvoir,
29:39à la prise de pouvoir, à l'exercice de pouvoir,
29:41comment passer d'une logique protestataire
29:44ou d'une logique du tout ou rien
29:46à l'apprentissage, effectivement,
29:49du travail politique, de l'exercice du pouvoir,
29:52et de ce point de vue,
29:53cela permet de comprendre aussi la fascination
29:56qu'ont notamment les gens d'action françaises
29:58pour une figure comme Salazar,
29:59qui n'est pas un monarchiste,
30:00qui, lui, a su prendre le pouvoir,
30:04l'exercer et les conserver pendant plusieurs décennies.
30:06– Mais comment expliquer que ces hommes
30:08qui sont issus finalement d'une même culture nationaliste
30:10aient pu choisir soit Vichy,
30:12soit la collaboration, soit la résistance ?
30:14– Parce qu'en fait, ils raisonnent,
30:16je pense, enfin, je pense,
30:17ils raisonnent en fonction des priorités.
30:19Ils ont en commun l'exécration de la Troisième République.
30:23Ça, c'est un point…
30:24Et d'ailleurs, ils mettent sous le dos
30:26de la Troisième République
30:28la défaite de 1940.
30:30Daniel Cordier s'en explique très bien
30:32dans Alias Caracalla.
30:34– Daniel Cordier, qui était de l'action française
30:35et qui était le secrétaire de Jean Moulin.
30:37– De Jean Moulin, absolument.
30:38Et qui raconte comment il part à Londres, etc.
30:41Maintenant, après, il y a, si vous voulez,
30:43les priorités.
30:44Pour les uns,
30:46et notamment pour ceux
30:47qu'on va retrouver du côté de Vichy,
30:49c'est pas tellement la collaboration
30:51qui va en attirer un certain nombre,
30:52que le fait de pouvoir profiter de cette occasion
30:54pour faire une révolution nationale.
30:56Mais comment est-ce qu'on fait
30:57une révolution nationale à l'heure de l'occupation ?
31:00Problème absolument majeur.
31:01Évidemment, ceux qui basculent
31:02dans la résistance tout de suite
31:04ne deviennent pas des républicains
31:06ou des grands défenseurs
31:06de la démocratie parlementaire.
31:08– Non, c'est ça.
31:08Il reste des gens de droite.
31:10– Voilà.
31:10Et vous avez les collaborationnistes,
31:13eux, notamment l'équipe de Je suis partout,
31:14qui, dès avant la guerre,
31:16sont fascinés par l'Allemagne,
31:17commencent à être fascinés par le nazisme,
31:19par l'idée d'une internationale fasciste.
31:20Et la défaite précipite.
31:23Leur rupture avec la vieille droite,
31:25et Lucien Batet dans les décombres
31:27est un des critiques les plus violents
31:29de Vichy, de l'État français, etc.
31:32Et leur rapprochement avec d'anciennes figures
31:35venues du Parti communiste aux socialistes,
31:37Marcel Déa, Jacques Doriot,
31:39dans le collaborationnisme parisien.
31:42– Alors, est-ce que la fin de la guerre,
31:44est-ce que l'épuration peut marquer déjà
31:46une fin pour les droites nationales ?
31:49Est-ce que c'est un…
31:50– C'est un moment absolument essentiel,
31:52parce que, d'abord, un certain nombre
31:54de leurs figures, et non des moindres,
31:56sont directement concernés, c'est ce que j'explique.
31:59Deux, ce qui faisait leur force,
32:01c'était leur presse,
32:02et cette presse, pour l'essentiel,
32:04elle a disparu.
32:05Et donc, il faut se reconstruire.
32:07Il faut se reconstruire dans un contexte
32:09où, finalement, l'antifascisme,
32:11ou l'héritage de l'antifascisme,
32:13est dominant.
32:14Et donc, la reconstruction va prendre du temps,
32:16va se faire par des journaux,
32:18et notamment les écrits de Paris,
32:21Rivarol, qui existe encore aujourd'hui,
32:23va se faire aussi par des petits groupes,
32:26des groupuscules, comme Jeunes Nations
32:28et quelques autres.
32:29Mais, elles vont réussir à rebondir,
32:32malgré tout, dans les années 50,
32:34sur trois registres.
32:35Un, l'anticommunisme, c'est fondamental.
32:39Et là, évidemment, l'entrée en guerre froide
32:41rebat les cartes en profondeur.
32:44Deux, les guerres coloniales,
32:46Indochine et puis Algérie.
32:48Et puis, trois, le poujadisme.
32:50Alors, j'ai eu du mal, d'ailleurs,
32:51avec le poujadisme.
32:52Je me suis dit, je ne pouvais pas en parler,
32:54bien entendu.
32:55Mais le poujadisme est souvent assimilé
32:56à l'extrême droite,
32:58parce qu'il y a Jean-Marie Le Pen,
32:59parce qu'il y a...
33:00Mais c'est d'ailleurs plus compliqué,
33:01parce que c'est aussi un mouvement
33:02de petits patrons, de petits artisans.
33:05Mais le poujadisme et le score à deux chiffres
33:10qu'il obtient aux élections du 2 janvier 1956
33:13permet, effectivement,
33:14à un certain nombre d'acteurs de ces milieux
33:18de reprendre des positions.
33:20Sauf que le poujadisme ressemble
33:22très étrangement au poussé-ligueur de jadis.
33:26C'est-à-dire que c'est un feu de paille protestataire,
33:28mais qu'il n'en reste rien aux élections de 1958.
33:30Et ensuite, le poujadisme n'est pas rayé
33:32de la carte électorale,
33:33mais enfin, il est quand même très mal en point.
33:35– Alors, on a parlé de l'Indochine algérique,
33:38d'ailleurs, quelle place l'idée impériale,
33:41enfin, coloniale, voire impériale,
33:42occupe-t-elle dans le nationalisme français ?
33:44Parce que finalement, la colonisation,
33:45on peut dire que c'est plus une idée de gauche.
33:48– Oui, c'est d'ailleurs une forme de paradoxe.
33:50Au moment où, dans les années,
33:52si on revient au boulangisme,
33:54et à ses suites,
33:56lorsque Jules Ferry vante les mérites
33:58de la conquête de l'Indochine,
34:01bon, il est évidemment critiqué par Clémenceau,
34:03mais il va être aussi critiqué par ces nationalistes naissants,
34:07des Roulaides et d'autres,
34:08qui, au fond, considèrent que la colonisation
34:11est un moyen de l'Allemagne,
34:14au contraire de Berlin, etc.,
34:15de nous éloigner de la revanche.
34:16Donc, vous avez ici un nationalisme français
34:19qui est plutôt réservé face à cette colonisation,
34:22avec en plus, chez Maurras, cette idée,
34:24cette question qui le préoccupe,
34:26de savoir comment on pourrait transformer
34:27les vieilles civilisations, etc., etc.
34:30Malgré tout, comme beaucoup de Français,
34:33la Première Guerre mondiale
34:35permet d'apprivoiser l'Empire,
34:37et l'entre-deux-guerres,
34:38l'entre-deux-guerres est un moment important.
34:41Du côté de Maurras et de l'action française,
34:43on se rallie, effectivement, à l'Empire.
34:46Pierre Tétinger, des jeunesses patriotes,
34:48est le président à la chambre de la commission
34:53sur l'Empire, l'Empire colonial.
34:55Et vous avez, effectivement, un Empire
34:58qui devient, en quelque sorte,
35:01agrégé à l'idée de nation,
35:03une des expressions majeures de la puissance.
35:09Et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
35:13effectivement, il ne reste plus que cela
35:16en termes de puissance.
35:17Et l'anticommunisme et la lutte contre la subversion
35:19vont arriver à agréger tout ça
35:21et à faire de ces nationalistes
35:23des défenseurs jusqu'au boutiste
35:26de l'Empire colonial.
35:27– Donc on peut dire vraiment que là,
35:29pour revenir à l'Algérie,
35:30la défense de l'Algérie française,
35:32c'est ce qui devient, après 1945,
35:34le principal ciment des droits nationalistes ?
35:35– Alors, surtout, il y a eu l'Indochine,
35:39mais la fin, et la guerre d'Algérie
35:43et l'Algérie française, oui,
35:45parce qu'on pense que l'Algérie française
35:46est le levier qui peut faire basculer
35:49à la Ve République.
35:50Et ensuite, évidemment, ça va être la déception
35:56ou la rancœur contre De Gaulle.
35:58Il y a toute une histoire de l'antigoïsme
36:00qui croise cet épisode
36:02avec, jusqu'au bout,
36:04l'Organisation armée secrète,
36:06l'OAS, dont je parle beaucoup.
36:07Mais l'OAS intègre, évidemment,
36:09ses droites nationalistes,
36:10mais ne se limite pas à ses droites nationalistes.
36:12Vous avez des militants de l'OAS en Algérie
36:14qui n'ont jamais lu une ligne de Maurras
36:16ou de Barès.
36:17Eux, c'est quelque chose
36:19de beaucoup plus tripal, si je puis dire.
36:21– Et d'ailleurs, pour revenir au putsch,
36:23est-ce qu'on peut dire que le 13 mai 58,
36:25ça marque finalement la dernière tentative
36:26pour peser sur un changement de régime ?
36:31– Oui, c'est-à-dire qu'ils ont,
36:32c'est ce que j'explique en détail,
36:34ils ont tout un plan pour y parvenir.
36:36Simplement, ils sont incapables de s'organiser.
36:39Il n'y a pas de général le matin même du 13 mai disponible.
36:42Et donc, et puis ce qui avait été pensé avant
36:44en métropole n'a pas fonctionné non plus.
36:47Et donc, effectivement,
36:47celui qui tire les marrons du feu,
36:49et eux, ils sont très organisés,
36:50ce sont les gaullistes.
36:52Et la déception vis-à-vis du gaullisme,
36:55évidemment, va être importante,
36:56notamment pour un certain nombre de nationalistes
36:58qui avaient été gaullistes.
36:59On retrouve un certain nombre de résistants de 40,
37:01on va retrouver…
37:02– À l'OS.
37:03– Bah oui, oui.
37:04Des gens comme Château-Jaubert, etc.
37:06Bon, il y a toute une liste de personnalités
37:08qui, eux, sont convaincus
37:09qu'avec de Gaulle, on va garder l'Algérie française.
37:11Ensuite, on la connaît.
37:13– Donc, est-ce qu'on peut dire que finalement,
37:16enfin, l'échec de l'OS,
37:18est-ce que ça condamne le nationalisme
37:20à la voie électorale ?
37:23– Alors, il avait déjà essayé de…
37:26Enfin, un homme comme Jean-Marie Le Pen,
37:29on n'a pas encore parlé de Jean-Marie Le Pen.
37:30– Mais Jean-Marie Le Pen, on va y arriver.
37:32– Tout de suite, là.
37:33– Tout de suite, voilà.
37:34Non, mais Jean-Marie Le Pen avait été élu député en 1956,
37:37député poujainiste.
37:38L'idée de Le Pen était déjà, à ce moment-là,
37:41de créer une véritable force politique,
37:43donc de normaliser.
37:44Mais avant la guerre, vous savez,
37:46Pierre Tétinger rêvait de transformer
37:48les jeunesses patriotes en un parti politique.
37:51Simplement, il était coincé entre une base
37:54et d'autres contraintes.
37:56Alors, là, l'échec de l'OS,
37:58je dirais que c'est quand même la deuxième défaite
38:00cinglante après celle de 1945.
38:02Il ne reste plus rien ou plus grand-chose.
38:05Beaucoup de militants sont en prison.
38:06Et effectivement, l'idée va être d'essayer,
38:10c'est l'idée de Jean-Marie Le Pen,
38:11de profiter des élections de 1965
38:16pour peser, cette fois-ci, dans le débat public,
38:18en considérant que le recours à la clandestinité
38:21est une impasse absolue.
38:23Et ça, c'est un constat partagé aussi bien
38:25par un Dominique Véner que par un Jean-Marie Le Pen
38:28qui n'a d'ailleurs pas été directement membre de l'OAS.
38:31– Il y a quand même une caractéristique
38:32de ces droites nationalistes.
38:34Elles connaissent autant de querelles qu'à de personnes,
38:37autant de scissions qu'à de personnes,
38:38autant de divisions doctrinales.
38:40Ça vient d'où, ça ?
38:41– Ah ben, ça vient de loin.
38:43Ça vient de loin.
38:45Ça vient, si vous voulez,
38:47d'oppositions effectivement doctrinales qui existent.
38:50Mais ça vient aussi d'une espèce de querelle des chefs
38:53avec ce qui caractérise, je pense, ces formations,
38:56c'est le rapport effectivement à leurs dirigeants,
38:59à leurs chefs de boutique.
39:01Il n'y a pas tellement de fidélité aux organisations.
39:03Il y a des fidélités aux hommes.
39:05Et d'ailleurs, c'est très intéressant,
39:06même à l'action française,
39:07quand on parle souvent,
39:09Paul Serrand parlait des dissidents de l'action française,
39:11les dissidents de l'action française sont en réalité
39:13des dissidents de Maurras.
39:15C'est véritablement ce qui compte ici.
39:18Et là, on est dans une situation différente
39:20de ce que l'on peut observer à gauche,
39:22du côté des trotskistes, maroïstes et des autres.
39:25– Alors finalement, ce que réussit à faire Jean-Marie Le Pen,
39:27après Occident, ordre nouveau,
39:29c'est d'agréger finalement toutes ces traditions,
39:33toutes ces générations ?
39:33– Oui.
39:34Alors à un moment où malgré tout,
39:37ils sont au plus bas.
39:38– Oui.
39:38– Parce qu'en 1965,
39:41ils avaient espéré réaliser un score important,
39:43ils obtiennent 5%.
39:44– Ça, c'était des petits civils en cours ?
39:46– C'est-à-dire la moitié moins du référendum de 1962
39:49sur l'indépendance de l'Algérie.
39:51Et quand le Front National se crée en 1972,
39:54bon, je rappelle que Jean-Marie Le Pen
39:55n'était pas forcément bienvenu,
39:56mais il va réussir, je raconte tout ça,
39:59à créer ce Front qui est bien d'un Front.
40:02Alors là, vous avez différentes familles.
40:03Vous avez les cathodradis,
40:05vous avez des héritiers du morassisme,
40:08vous avez des nationalistes révolutionnaires
40:10avec François Duprat.
40:12Et donc, vous avez effectivement différentes tendances,
40:16mais différentes tendances
40:19qui sont quand même groupusculaires.
40:22Ce qui caractérise le Front National des années 70,
40:25c'est son caractère groupusculaire.
40:27Jean-Marie Le Pen, aux élections de 1974,
40:29obtient 0,7% des voix.
40:32Ce qui n'est pas si négligeable que ça
40:34dans le deuxième tour,
40:35Giscard Mitterrand qui est extrêmement serré.
40:37400 000 voix d'écart.
40:38Mais bon, quand même.
40:40Voilà.
40:40Et il va falloir effectivement 10 ans.
40:4310 ans, les européennes de 1984,
40:46beaucoup d'eau d'ailleurs passe sous les ponts,
40:47pour réussir la percée électorale.
40:51Il y a eu Dreux en 1983.
40:53Et donc, avant d'y venir,
40:54je voudrais faire un petit détour,
40:56rester sur le compte,
40:57enfin, revenir au combat culturel.
40:58Il y a aussi la Nouvelle-Droite et le Grèce
41:00qui choisissent, eux, le combat culturel
41:02parce qu'ils estiment que le combat politique
41:04paraît sans issue.
41:05Quel est le…
41:05Ah ben, c'est-à-dire qu'ils l'ont d'autant plus choisi
41:07qu'après 1965,
41:09l'échec de Tix-Sévignancourt,
41:11c'est l'explosion des comités Tix-Sévignancourt
41:14où Dominique Vénère et ses amis,
41:16donc notamment le jeune Adam Benoît,
41:17François d'Orsival, étaient présents.
41:19Et ils ont essayé de créer un parti
41:21qui s'est appelé le Mouvement National Populaire,
41:23le MNP.
41:24Ce MNP voulait créer un parti nationaliste.
41:26Là, le terme est très directement employé.
41:29Mais ce MNP s'est littéralement fracassé
41:31en s'étant transformé en REL,
41:33Rassemblement Européen de la Liberté.
41:35Il s'est véritablement fracassé
41:37sur les élections de 1967,
41:39les législatives,
41:40un échec absolument cinglant,
41:42sauf un tout petit peu en Lorraine
41:43et dans les Bougies-Rhône.
41:47Et donc, dans ces conditions,
41:48effectivement, fin 1967,
41:51il y a l'abandon pour Dominique Vénère
41:53et Alain de Benoît
41:55de toute politique active
41:56et le passage,
41:58notamment pour Alain de Benoît
41:59et un certain nombre d'amis
42:01de la Fédération des étudiants nationalistes
42:03qui était véritablement plus importante
42:05pour nous par rapport à la naissance du Grèce
42:07que l'Europe Action.
42:09Il y a eu la volonté de créer,
42:12de peser sur le combat culturel.
42:15Alors, tout ça croise d'ailleurs mai 68
42:16puisque le Grèce n'est pas un produit de mai 68,
42:20précède mai 68 dans sa gestation
42:24et effectivement,
42:25ça donne une nouvelle droite des années 70
42:27qui pèse dans le débat politique.
42:29Qui pèse réellement dans le combat.
42:30Dans le combat politique et culturel.
42:32à l'heure, effectivement,
42:33où l'une droite de l'Alain de Benoît
42:35est primée par l'Académie française
42:36et où Louis Powell s'est au Figaro Magazine
42:39et où la nouvelle droite est au Figaro Magazine
42:41jusqu'aux affaires de Copernic, etc.
42:45– Oui, je voudrais revenir
42:46aux percées électorales,
42:47vous parliez de Dreux tout à l'heure.
42:49Pourquoi la percée de 1983 à 1984
42:52ne connaît-elle pas le sort du boulangisme
42:55ou du poujadisme ?
42:56Le succès s'inscrit ?
42:57– Oui, alors il y a plusieurs raisons.
42:59D'abord, il faut rappeler que Dreux ne vient pas de rien.
43:02Il y a un personnage dont on n'a pas encore parlé.
43:05On a parlé très vite de Dupras,
43:06mais Dupras est décédé.
43:10Et émerge dans le monde du Front National
43:13un personnage important qui est Jean-Pierre Stierbois.
43:16Et Jean-Pierre Stierbois veut absolument organiser,
43:21pour le coup, ce qui est encore une fois un groupuscule,
43:25non pas à l'échelle nationale, bien sûr,
43:27et on essaye, mais on le tente,
43:28mais surtout sur un territoire donné qui est Dreux.
43:31Il va en faire une espèce de, j'allais dire,
43:33d'abcès, pas d'abcès de fixation,
43:35mais jouer cette carte-là, cette carte locale,
43:38pour en faire, en quelque sorte,
43:39une sorte de but de témoin.
43:41Et effectivement, on voit que si Jean-Marie Le Pen
43:44n'a pas pu se présenter aux présidentielles de 1981,
43:47en 1982, il y a un tout petit fait pour frémissement,
43:50et 1983, c'est Dreux.
43:53Alors, Dreux, les européennes de 1984,
43:57le Front National envoie dix députés à Bruxelles et à Strasbourg,
44:03et en même temps, à ce moment-là,
44:05chacun pense que c'est effectivement un feu de paille.
44:08Et depuis, on a vu que ce n'était pas du tout un feu de paille,
44:12même s'il y a eu des hauts et des bas.
44:13Alors, pourquoi ?
44:14D'abord, à mon avis, pour plusieurs raisons.
44:17D'abord, la percée d'Eudreux,
44:19elle s'explique, bien entendu,
44:20par l'opiniâtreté de Jean-Pierre Stierbois,
44:23c'est certain,
44:24mais elle s'explique aussi
44:27par la victoire de François Mitterrand en 1981,
44:31et finalement,
44:33le malaise qu'éprouve un délectorat
44:35de l'ancienne droite,
44:37vis-à-vis de l'UDF-RPR.
44:40Je pense que c'est un élément important.
44:42La sociologie électorale du FN a évolué.
44:45Deuxième élément important,
44:46Jean-Marie Le Pen tient compte des échecs précédents.
44:50Et on va essayer, effectivement,
44:53de faire de cette structure une structure plus forte.
44:56Troisième élément, les médias.
44:58L'heure de vérité de Jean-Marie Le Pen est un moment,
45:00de 1984, est un moment extrêmement important.
45:03Et donc, par rapport à tout cela,
45:05si on y ajoute l'évolution du contexte,
45:08la présence de l'immigration,
45:10des thèmes qui, jusqu'alors d'ailleurs,
45:12n'étaient pas forcément des thèmes du FN.
45:14Si vous relisez la proclamation électorale
45:17de Jean-Marie Le Pen en 1974,
45:18il n'est pas question de l'immigration.
45:20Le thème a émergé dans les années 70,
45:22mais il n'est pas encore à l'époque très présent.
45:24Et dans cette discussion d'immigration,
45:30sécurité, anticommunisme,
45:32la présence des ministres communistes au gouvernement
45:35avait été dénoncée par Jean-Marie Le Pen,
45:37les socialo-communistes, etc.
45:39– Oui, et puis il y a la Pologne.
45:41– Voilà, tout ce contexte fait que, effectivement,
45:45le FN s'implante.
45:47Et Jean-Marie Le Pen, finalement, a le vent en poupe,
45:50jusqu'à la question du point de détail,
45:53que j'évoque de façon très approfondie.
45:57– Cette histoire du point de détail,
45:59aujourd'hui, avec, enfin, est-ce que l'on sait le recul,
46:01c'est une provocation ?
46:02Il s'est fait piéger ou il a été débordé ?
46:04– Je crois que c'est lui-même
46:06ou qu'il traduit ce qu'il a voulu dire,
46:08mais en s'y prenant mal.
46:10Oui, ce n'est pas une provocation
46:12comme du raffaut crématoire l'année suivante,
46:13c'est autre chose.
46:14Mais ce qui est intéressant avec le point de détail,
46:16c'est que même si Jean-Marie Le Pen ne s'est pas excusé, etc.,
46:19mais ça, ce n'est pas dans le genre du bonhomme,
46:22ça ne l'a pas empêché aux élections présidentielles de 1988
46:25d'obtenir un score qui ne le satisfait pas,
46:28parce qu'il aurait peut-être espéré être deuxième,
46:30mais qui le met quand même assez haut.
46:33Et de ce point de vue,
46:34Jean-Marie Le Pen, qui avait parfaitement compris
46:37dès les années 60 l'importance de l'élection présidentielle
46:40au suffrage universel,
46:42va transformer effectivement ce FN en écurie présidentielle.
46:47Les querelles de boutique n'existent plus,
46:49il y a eu des scissions, un maigret, etc.,
46:51mais à chaque fois,
46:52Jean-Marie Le Pen a réussi à s'en sortir,
46:56et finalement, ça permet de comprendre
46:59toute son ascension électorale
47:01au présidentiel de 88, 95,
47:04jusqu'au 21 avril 2002.
47:06– Est-ce que c'est un aboutissement,
47:08c'est le commencement d'une nouvelle histoire ?
47:09– C'est les deux à la fois.
47:11– Parce que bon, on va s'arrêter,
47:12parce qu'on n'a plus le temps,
47:13et puis nous sommes une émission historique,
47:14donc au 21 avril 2002,
47:16mais bon, l'histoire continue,
47:18nous sommes à la veille des élections présidentielles de 2027.
47:21– Alors, c'est une forme d'aboutissement pour lui,
47:24qui vient, le juge-t-il sans doute trop tard,
47:27mais qui vient dans un contexte très particulier aussi.
47:29Les élections présidentielles,
47:31c'est des élections, c'est toujours compliqué,
47:32c'est aussi la chute de Jospin,
47:34il y a beaucoup d'éléments.
47:35Mais c'est un point effectivement essentiel,
47:38un marqueur et un aboutissement,
47:40mais le 21 avril 2002 montre aussi les limites de Jean-Marie Le Pen,
47:45rappelez-vous les mobilisations dans la rue
47:48et son incapacité finalement de progresser entre les deux tours,
47:52pratiquement pas.
47:53Donc, de ce point de vue, c'est un aboutissement,
47:55ça va être aussi un marqueur pour la suite,
47:59parce que c'est au moment du 21 avril
48:03que Marine Le Pen fait son apparition véritablement,
48:07j'allais dire, dans le Front National,
48:08et c'est avec elle que par la suite,
48:12après 2007, va se construire un Front National mariniste
48:18qui va effectivement, au fil du temps,
48:22prendre de l'importance et réussir, d'une part,
48:25à multiplier les scores aux élections présidentielles,
48:27y compris entre les deux tours,
48:29et surtout, et juste, on ne va pas parler politique,
48:31mais au dernier scrutin, réussir.
48:35Les scores du Front National au premier tour des législatives
48:37dans les années 90, c'était important,
48:40mais le mode de scrutin, d'une part,
48:43et l'incapacité au deuxième tour d'aller chercher d'autres électeurs,
48:48rendait effectivement impossible une représentation parlementaire
48:51qui a été infinitésimale.
48:54Aujourd'hui, les choses ont changé pour la première fois.
48:56Des candidats du RN peuvent être des candidats de deuxième tour.
48:59Ce qui renvoie aussi à l'effondrement, évidemment,
49:01de la droite parlementaire, mais vous avez raison,
49:03c'est du commentaire politique et d'actualité.
49:05– Maintenant, refermer la boucle,
49:07est-ce qu'on peut finalement rattacher Jean-Marie Le Pen,
49:11le Front National, et aujourd'hui,
49:13finalement, au premier nationalisme,
49:15Barès, Maurras, Boulanger ?
49:17Est-ce qu'il y a toujours une doctrine, une vision du monde,
49:19une manière de faire de la politique,
49:20ou est-ce que c'est juste une généalogie historique ?
49:22– Ah non, non. Pour moi, pour Jean-Marie Le Pen,
49:25les choses sont très claires.
49:26C'est un héritier et un connaisseur.
49:29C'est un héritier et un connaisseur.
49:31C'est presque une espèce de synthèse de toute cette histoire,
49:35avec une connaissance, évidemment, de Maurras,
49:37une empreinte barésienne, un peu de Tétinger,
49:40et puis un tempérament.
49:43J'ai souvent dit de lui que c'était le dernier des ligueurs,
49:46et j'en suis assez convaincu.
49:48Mais un ligueur qui, comme Tétinger,
49:50a compris que les ligues étaient mortes.
49:51– Et qu'il voulait pouvoir.
49:52– Et qu'il fallait passer au parti politique.
49:55Et quant à Marine Le Pen,
49:57alors évidemment, il y a des différences avec son père,
49:59c'est évident,
50:00mais je pense que malgré tout,
50:02même si le RN n'a jamais fait
50:04ou jamais voulu faire son aggiornamento
50:05et réfléchir sur son histoire,
50:07je pense qu'il y a une forme d'héritage quand même
50:09avec ce qui précède.
50:11– Eh bien, merci Olivier Nard.
50:12Je renvoie à votre livre
50:14« L'histoire de l'extrême droite française »
50:16en près de 900 pages.
50:17Enfin, oui, à 900 pages,
50:19y compris l'appareil de notes.
50:21Et tout ça est paru chez Perrin.
50:23Merci infiniment.
50:25C'était Passer Présent,
50:27l'émission historique de TVL,
50:28réalisée en collaboration avec la revue d'Histoire européenne.
50:31Avant de nous quitter,
50:32n'oubliez pas de cliquer sur le pouce levé sous la vidéo
50:34et de vous abonner à notre chaîne YouTube.
50:36Merci, à bientôt.
50:38– Sous-titrage Société Radio-Canada

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