00:00Le film se construit en trois parties. La première, très onirique dans sa direction artistique,
00:04met en avant la violence gratuite à laquelle peut se donner Alex et son groupe.
00:08On assiste simplement à un enchaînement de barbarie incompréhensible,
00:12jusqu'au geste de trop qui amorcera la seconde partie, l'emprisonnement d'Alex et son reconditionnement en tant que
00:17citoyen modèle.
00:18En tout cas, c'est ce que sous-entend le gouvernement à travers sa recette miracle qui fonctionne sur le
00:22papier,
00:23mais qui prive l'individu de libre arbitre.
00:25Durant le troisième acte, la photographie se veut bien plus réaliste.
00:28L'architecture est plus froide, plus acérée.
00:31Une manière de souligner qu'Alex est désormais à la merci d'une société dans laquelle il tente de se
00:36réinsérer,
00:36sans se douter que les victimes sont désormais les bourreaux,
00:39que les figures d'autorité d'aujourd'hui sont les délinquants d'entrefois,
00:42que les hommes avec une vision pacifiste peuvent aussi se laisser tenter par d'horribles pulsions.
00:47Alex, en quelque sorte, va récolter ce qu'il a semé,
00:50et Kubrick va avoir le culot d'essayer de nous faire avoir de l'empathie pour cet être absolument détestable.
00:55Mais ce retournement de situation a du sens, puisque le film veut vraiment nous faire comprendre qu'Alex n'est
01:01pas le réel antagoniste.
01:02Il n'est qu'un pion sur l'échec d'un gouvernement opportuniste qui ne cherche pas à éradiquer la
01:06violence par la prévention,
01:08mais en la cachant sous le lit, comme une honte que l'on dissimule, mais qui est toujours là.
01:12Voilà comment des hommes qui se sont adonnés à cette violence le font désormais avec un uniforme.
01:17Voilà comment, quelle que soit la situation du film, Alex provoquera ou subira cette violence.
01:21Car elle est omniprésente. Elle gangrène une société qui ne fonctionne que par ce prisme.
01:26Voilà comment un gouvernement totalitaire et ses opposants plus libéraux vont se tirer la couverture
01:31qui va s'avérer être la jeunesse d'un pays qui va subir ce jeu malsain.
01:35Voilà comment Alex va finir par retrouver cet instinct violent,
01:38pour finalement le mettre au service d'une autorité qui a pourtant tout fait pour l'éradiquer.
01:43Dans sa mise en scène, Kubrick nous met face à cette violence.
01:45On est soit la victime, soit le bourreau.
01:48Mais devant ce film, on ne peut y échapper.
01:50Les plans sont très serrés, parfois en vue subjective.
01:53Le malaise est palpable.
01:55A l'image d'Alex, nous sommes forcés de regarder.
01:57Mais le malaise s'étendra jusqu'au tournage,
02:00car Kubrick fait honneur à sa réputation,
02:02et en ce qui concerne la direction d'acteur,
02:04il ira tutoyer les limites de l'acceptable.
02:07Par exemple, durant la fameuse scène où Alex est forcé de regarder des images violentes,
02:11Malcolm McDowell est dans un malaise palpable.
02:13Les pinces en métal qui gardent ses yeux ouverts sont très désagréables.
02:17Le scientifique à côté de lui est en réalité un véritable docteur
02:20qui se devait d'être là pour humidifier ses yeux en permanence.
02:23Mais la scène s'allonge et l'acteur commence à entrer dans une réelle folie.
02:27La douleur devient insoutenable.
02:29Les cris commencent.
02:32Et dans un geste désespéré, il se libère de force de sa camisole
02:36et s'arrache au passage une des pinces.
02:38Sa cornée en prendra un sacré coup et il perdra la vue durant plusieurs jours.
02:42Dans la scène de bagarre au théâtre, il se cassera plusieurs côtes.
02:46Sans oublier la scène de noyade en plan séquence qui nous a toutes et tous sorti du film,
02:50trop occupé à se demander si l'acteur n'allait pas réellement se noyer.
02:53Stanley Kubrick est un réalisateur exigeant, peut-être trop parfois.
02:57Mais Malcolm McDowell ne lui en a jamais tenu compte.
03:01Il en garde même un assez bon souvenir selon ses dires,
03:03se rappelant d'un Stanley Kubrick joyeux et ouvert aux idées.
03:06Car contrairement à ce qui se dit, le réalisateur savait faire confiance à la créativité de ses équipes.
03:41C'est McDowell qui suggérera la tenue du personnage d'Alex en montrant au réalisateur sa propre tenue de criquette.
03:48Kubrick lui demandera de mettre sa coque de protection par-dessus son pantalon.
03:51et le tour était joué, Alex était né.
03:54La scène où le personnage chante Singing in the Rain est aussi une improvisation de l'acteur.
03:58Kubrick voulait que le personnage fasse preuve d'une nonchalance à travers ses actes en chantant une chanson.
04:03McDowell suggérera celle-ci car c'est la seule qu'il connaissait par cœur, aux grandes dames de Gene Kelly.
04:09Un an plus tard, j'ai été invité à Hollywood pour rencontrer les dirigeants du studio,
04:16pour parler du film et faire d'autres démarches de ce genre.
04:23Mon accompagnateur de la Warner m'a proposé d'aller à une soirée où il y aurait des tas de
04:27stars du cinéma.
04:30J'ai dit oui, bien sûr, j'adorerais rencontrer des stars, moi, petit acteur anglais.
04:39On y est allé, et l'hôte de la soirée, je ne sais plus qui c'était, est venue vers
04:44moi en me disant,
04:45« Malcolm, vous n'allez pas le croire, Gene Kelly est là, vous aimeriez le rencontrer ? »
04:50J'ai dit oui, avec joie.
04:53Il a tapé sur l'épaule de Gene Kelly qui me tournait le dos, et il lui a dit,
04:57« Monsieur Kelly, j'aimerais vous présenter Malcolm McDowell. »
05:02Il m'a toisé de haut en bas, il est parti.
05:07Orange Mécanique, c'est aussi ça.
05:09Un groupe d'artistes talentueux qui a permis à un film légendaire de voir le jour.
05:13Ils ont même réussi à embaucher Dark Vador.
05:16Seulement voilà, les choses vont sérieusement commencer à se gâter
05:19quand le film sort en salle dans le monde entier au début de l'année 1972.