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  • il y a 10 heures
Nadia Hachimi Alaoui, professeure en science politique affiliée à l'Université internationale de Rabat, est l'invitée ce jeudi 6 août de BFM2 pour revenir sur les raisons qui poussent les jeunes Marocains à vouloir rejoindre l'Europe, quelques jours après la crise migratoire qui a touché l'enclave espagnole de Ceuta.

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Transcription
00:00En quelques jours, environ 72 000 personnes ont tenté de rejoindre l'enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc.
00:08Un niveau inédit, quasiment jamais enregistré.
00:12Depuis, la plupart de ces personnes ont été renvoyées ou sont retournées d'elles-mêmes au Maroc.
00:18Mais cette crise a provoqué un lourd bilan humain avec 77 morts selon les derniers chiffres.
00:25Pourquoi autant de Marocains ont-ils voulu partir ?
00:28Quelle est la situation économique et sociale dans le pays ?
00:31On en parle avec notre invité, Nadia Hachimi-Alawi.
00:35Bonjour, merci d'être avec nous sur BFM2.
00:37Vous êtes professeur de sciences politiques affilié à l'Université internationale de Rabat.
00:45Comment expliquer qu'autant de Marocains aient eu peut-être l'opportunité, l'envie de rejoindre à ce moment-là
00:52l'enclave espagnole de Ceuta
00:55et donc de rejoindre peut-être ensuite l'Europe ?
00:58Que se passe-t-il notamment au Maroc ?
01:02Alors, difficile d'avoir une réponse compte tenu du caractère très récent, du caractère très surprenant
01:11qui a mis aussi au Maroc, on a eu un temps de déstabilisation en termes même analytiques pour comprendre ce
01:18qui s'est passé.
01:19Donc, la seule chose dont on peut être sûr en tout cas, c'est qu'effectivement, ça a mis en
01:26évidence une vulnérabilité économique, sociale
01:30qui n'est pas surprenante.
01:32L'ensemble, un grand nombre de rapports institutionnels, que ce soit au Maroc ou à l'étranger,
01:38ont montré la fragilité, en tout cas la faiblesse de l'économie marocaine,
01:42qui est dont l'élément central est la faiblesse en termes d'emploi, principalement,
01:49et donc qui rend la situation largement propice à la frustration sociale, à l'instrumentalisation.
01:59Et donc, c'est de cette vulnérabilité-là qu'il s'agit aujourd'hui de regarder, en effet.
02:05Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il y a aussi des inégalités au Maroc.
02:10Si on peut le voir sur la carte, il y a des grandes villes, Casablanca, Rabat, Tanger,
02:14qui bénéficient de nombreux investissements.
02:17Et vous allez peut-être nous le dire, où la situation est meilleure qu'au nord,
02:21une partie du nord du Maroc, où là, les jeunes ont beaucoup de difficultés à trouver un ampoule stable
02:27et où le chômage est plus élevé que dans ces grandes villes.
02:30C'est ça aussi qui est compliqué ?
02:32Alors, oui, en fait, le paradoxe, c'est qu'il y a, effectivement,
02:38vous avez depuis une vingtaine d'années, le paradoxe entre une libéralisation économique
02:44qui date, disons, de la fin, milieu des années 90,
02:49qui s'est construite aussi avec quelque chose, une prise de conscience
02:56sur la question des inégalités sociales, très forte,
03:03mais qui, paradoxalement, malgré une croissance, n'ont fait que s'accentuer.
03:07C'est un phénomène qui n'est pas propre au Maroc, vous pouvez le voir partout,
03:10mais où on voit une croissance économique qui a participé à creuser grandement les inégalités
03:20et qui a intensifié des dynamiques de concentration, concentration économique,
03:25la région de Casablanca, Rabat, qui est une région, historiquement,
03:30le poumon économique du Maroc.
03:32Le Nord, il faut relativiser.
03:34Au contraire, le Nord a été, depuis les années 2000, l'objet d'un fort investissement.
03:40On connaît, enfin, en France, ça résonne, le portant Gémède, les plateformes industrielles,
03:44mais malgré tout, cette croissance, eh bien, elle a une arrière-cours, en fait.
03:49Cette croissance, elle n'a pas été, depuis les années 2000,
03:55sa faiblesse majeure, c'est qu'elle ne crée pas assez d'emplois.
03:58Ce qu'on voit, c'est ce paradoxe entre, d'un côté, un taux d'investissement économique
04:06à peu près autour de 30% du PIB marocain, qui est un taux d'investissement élevé,
04:11et de l'autre, une croissance qui détruit de l'emploi au fur et à mesure qu'elle s'accroît.
04:20Un chiffre, juste pour être clair, aujourd'hui, au Maroc,
04:24quand vous gagnez un point de PIB, vous créez à peu près 1000 emplois.
04:31Il y a 20 ans, on en créait 4-3 plus.
04:36On a amené une croissance économique qui s'accompagne d'une destruction de l'emploi.
04:41Donc, fortement, vous avez des inégalités qui se créent,
04:46ou en tout cas, qui se font beaucoup plus sentir et ressentir.
04:51Il y a pourtant l'approche de la prochaine Coupe du Monde en 2030,
04:57qu'accueillera notamment le Maroc.
04:58Est-ce que des investissements, justement, seront amenés en plus ?
05:04Est-ce que ça peut représenter peut-être une issue aussi favorable pour les Marocains
05:09de voir de l'emploi se développer, des investissements peut-être étrangers,
05:13une dynamique supplémentaire, cet objectif-là ?
05:18Bon, ça, c'est le discours.
05:22C'est le discours qui n'est pas propre au Maroc,
05:24qui est propre à chaque fois à l'organisation de grands événements internationaux.
05:28Et où la dynamique économique, celle de l'investissement, est mise en avant
05:33en pensant qu'elle va jouer son rôle de levier.
05:38Le problème, qui a d'ailleurs été mis en exergue par le rapport du FMI et de la BOC mondiale
05:45aussi,
05:46le problème, c'est que l'investissement public,
05:49qui aujourd'hui, enfin qui depuis une vingtaine d'années,
05:51est le moteur de la croissance économique.
05:53Et cet investissement public, essentiellement, est beaucoup dans l'infrastructure,
05:58les infrastructures, la modernisation des infrastructures du pays,
06:05n'a pas un rendement en termes d'emploi très faible.
06:10Et la question sur la prochaine Coupe du Monde,
06:13c'est qu'on voit bien où on a une concentration forte de l'investissement public
06:17dans les infrastructures.
06:19Alors, les infrastructures qui peuvent être les équipements, stades, routes, etc.,
06:23mais aussi des infrastructures sanitaires dans les villes qui vont être hautes.
06:28Est-ce que ces investissements-là, est-ce que ce type d'investissement
06:32va permettre de créer de l'emploi ?
06:35Point d'interrogation.
06:36Point d'interrogation.
06:38Et le problème majeur, c'est précisément que c'est assez peu mis au débat.
06:43On parle d'une crise de l'espoir plus qu'une crise de pauvreté,
06:50notamment pour ce qui s'est passé dans l'enclave de Ceuta la semaine dernière.
06:55Vous rejoignez cette idée.
06:58C'était essentiellement des jeunes marocains qui se sont empressés
07:02de rejoindre la frontière pour peut-être un avenir meilleur,
07:07avec beaucoup en plus d'hypothèses,
07:09puisque sans réelle derrière perspective non plus
07:14de rejoindre ensuite l'Union européenne.
07:18Totalement.
07:19Vous avez très bien résumé crise de l'espoir plus que crise de la pauvreté.
07:23Ou effectivement, crise de l'espoir, c'est deux choses.
07:28Un, une frustration.
07:29Une frustration d'abord chez les jeunes,
07:32parce que c'est eux qui sont les premiers touchés par la question de l'emploi.
07:35Les chiffres ont beaucoup circulé.
07:37Autour de, vous avez près de 13% de chômage au Maroc.
07:42Vous en avez 37% pour la population la plus jeune,
07:48entre 15 et 29 ans.
07:49Donc, vous avez d'abord, les jeunes sont les plus touchés.
07:53Deuxièmement, la frustration, elle vient aussi
08:00de la qualité même des emplois et des rémunérations.
08:05Vous avez, paradoxalement, des efforts ont été faits
08:08en termes de scolarisation majeure.
08:11Et donc, vous avez une jeunesse qui est, aujourd'hui,
08:14le chiffre du recensement 2024 le montre,
08:17qui est plus éduquée, qui a fait plus d'études,
08:21et donc, dont les attentes sont bien plus grandes.
08:24Or, là encore, vous avez un vivier de frustration.
08:28Vous avez au Maroc, à peu près, 40% des jeunes diplômés
08:32sont surqualifiés pour leur emploi,
08:34et donc, n'ont pas la rémunération qui va avec.
08:36Donc, ça, ça participe à de la frustration.
08:40La frustration, elle est aussi liée à ce que j'évoquais tout à l'heure,
08:43ce qu'on évoquait sur l'investissement,
08:45où vous avez aussi une inefficacité de l'action publique.
08:49C'est-à-dire, vous avez un État qui est en capacité
08:55de construire des infrastructures à un niveau de classe mondiale,
09:03et qui est un sujet de fierté pour la jeunesse marocaine,
09:06on l'a vu, pour les stades d'infrastructure,
09:07et de l'autre côté, une action publique qui est incapable
09:10de répondre à la demande de services sociaux basiques,
09:13c'est-à-dire à faire fonctionner des hôpitaux.
09:16On construit des hôpitaux, on n'arrive pas à les faire fonctionner.
09:18Donc, ça, ça participe aussi à la frustration sociale.
09:21Et puis, il y a un troisième élément dont on parle assez peu en Europe,
09:25et qui est extrêmement important.
09:26C'est aussi la frustration que produit l'Europe elle-même
09:31dans son discours éminemment sécuritaire,
09:35dans l'idée aussi de la restriction des mobilités.
09:39D'accord ?
09:39Et donc, ça, c'est un phénomène qu'on voit,
09:41qu'on a beaucoup en Amérique du Sud, avec les États-Unis,
09:44et qu'on voit aussi au Maroc et également en Afrique.
09:49Plus vous avez un discours sécuritaire en Europe,
09:55plus vous fermez les frontières,
09:56et plus vous créez de la frustration.
09:59Et donc, ça, ça laisse prise ensuite
10:02à toutes les manipulations possibles.
10:05Et cette crise, est-ce qu'elle peut justement fragiliser,
10:08remettre en question, réétudier les relations
10:12entre le Maroc, l'Espagne,
10:15et plus largement l'Union européenne ?
10:17Est-ce que des questions peuvent se poser par la suite ?
10:19On a vu notamment la dimension sécuritaire
10:22être pas mal abordée lors de la réunion d'urgence
10:25des ministres européens de l'Intérieur ?
10:30Vous venez de l'évoquer,
10:31la question sécuritaire, c'est essentiellement et uniquement
10:34le prisme à partir desquels on parle
10:37des phénomènes migratoires entre l'Afrique et l'Europe.
10:39En Europe, on n'aborde absolument pas ces questions autrement.
10:43On l'a vu, alors que vous avez un courant économique
10:47qui lui-même serait plutôt plus favorable
10:52à l'organisation de mobilité pour des questions de travail,
10:55ce discours est totalement inaudible.
10:57Regardez la réponse italienne à l'Espagne,
10:59alors qu'elle a elle-même été obligée de reconnaître
11:02qu'elle avait besoin de l'immigration.
11:03Donc, la question sécuritaire, elle est prédominante
11:07et le problème de ce type de crise, malheureusement,
11:09c'est qu'elle ne fera que le renforcer.
11:11Donc, qu'est-ce que ça va changer ?
11:13On voit déjà dans les discours Espagne-Maroc,
11:16le gouvernement espagnol n'a absolument pas remis en cause
11:20la position ou l'attitude des autorités marocaines,
11:24pas du tout.
11:25Et donc, ce que va jouer le Maroc,
11:28ce que joue le Maroc, c'est de demander plus de financement
11:31pour pouvoir réguler les flux.
11:34Mais malheureusement, on pourrait imaginer,
11:36on pourrait avoir l'espoir,
11:37en tout cas, c'est ce qu'une grande partie d'entre nous au Maroc
11:41souhaiterait avoir l'espoir de pouvoir parler des questions migratoires
11:45autrement que par le biais sécuritaire,
11:48qui, encore une fois, ne fait qu'alimenter la frustration
11:53et ne fait qu'alimenter non seulement le désespoir,
11:58mais aussi les capacités à manipuler ce désespoir.
12:01Une dernière question, justement, à l'intérieur même du pays,
12:04au Maroc, est-ce que la question des réseaux sociaux peut être abordée ?
12:10Il y a eu peut-être cette manipulation ?
12:13Bon, ça reste encore, on est encore beaucoup dans la surprise,
12:15vous le disiez, dans l'analyse de ce qui s'est passé
12:17il y a quelques jours maintenant,
12:19mais est-ce que des mesures peuvent être prises
12:21pour savoir ce qui s'est donc passé réellement
12:24et mieux étudier la suite pour éviter que ce genre d'afflux massifs,
12:29de faux messages, en quelque sorte,
12:31envoyés d'une ouverture facilitée vers Ceuta,
12:34ne puissent pas se reproduire ?
12:39Difficile d'y répondre.
12:40Maintenant, il y a un consensus qui s'est fait
12:42sur cette question de manipulation sur les réseaux.
12:46Disons qu'aujourd'hui,
12:48une des grandes faiblesses politiques au Maroc,
12:52c'est l'absence de débats et de débats politiques.
12:55Et disons que le courant le plus progressiste
12:58souhaiterait ou appelle lui à justement une enquête,
13:03une enquête qu'elle soit parlementaire ou qu'elle soit gouvernementale,
13:06une enquête indépendante,
13:08qui puisse permettre justement d'identifier la complexité
13:14des facteurs et aussi la part de ces réseaux sociaux
13:18qu'elle part lui donner.
13:21Il me semble que c'est la seule et unique manière
13:24à partir de laquelle on pourra réellement comprendre
13:28ce qui s'est passé.
13:30Merci beaucoup, Nadia Achimi-Alawi,
13:32d'avoir été avec nous sur BFM2,
13:36professeure de sciences politiques
13:37affiliée à l'Université internationale de Rabat.
13:41On suivra d'ailleurs cet après-midi,
13:43à partir de 14h, sur BFM2,
13:45de le débat organisé au Parlement européen
13:47sur la question évidemment de cette crise migratoire observée
13:51dans l'enclave espagnole de Ceuta.
13:54Merci d'avoir été avec nous.
13:55L'information continue sur BFM2.
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