00:00C'est l'un des films les plus censurés de l'histoire du cinéma.
00:02L'Italie a interdit de séjour les membres du casting.
00:04Le Vatican a exigé le renvoi du directeur La Mossrade Venise pour l'avoir projeté.
00:07Warner Bros a refusé de sortir la version longue pendant presque 50 ans tellement ils avaient honte.
00:10Et on est environ 400 festivaliers à avoir pu visionner la version complète dans une petite salle à Cannes cette
00:14année.
00:14Aujourd'hui, je continue de vous faire découvrir mon top 20 all-time avec The Davies de Ken Russell.
00:25The Davies, c'est donc l'adaptation d'un essai historique d'Aldous Huxley publié en 1952
00:29intitulé The Davies of London.
00:31C'est pas un roman, c'est un travail de chercheur et d'historien sur l'affaire des possédés de
00:34Loudun.
00:34Huxley a passé des mois à éplucher les archives judiciaires de l'époque
00:37et les écrits autobiographiques de la mère Jeanne des Anges
00:39pour en faire une étude historique et psychologique exhaustive.
00:41Pour comprendre la mécanique de ce complot qui va faire l'objet du film,
00:44il va falloir, comme bien souvent un patriarcat nous l'enseigne, regarder le corps des femmes.
00:48Ou plus précisément, celle des religieuses Ursulines.
00:50Au XVIIe siècle, on les appelle les filles de trop.
00:52Ce sont des femmes dont leur famille n'avait pas les moyens ou l'envie de marier.
00:55On les a donc enfermées au couvent pour débarrasser l'arbre généalogique et économiser de l'argent.
01:00Dans la logique ultra-violente de l'époque,
01:01Jeanne des Anges ayant une grave déviation de la colonne vertébrale est donc jugée immariable.
01:06Ce sont effectivement des prisonnières du patriarcat qui, privés de liberté et de sexualité,
01:10finissent par imploser.
01:11L'implosion, oui tout à fait parlons-en.
01:12Huxley décrivait ce phénomène comme la transcendance vers le bas.
01:15A l'inverse de la transcendance vers le haut,
01:16qui implique une élévation intellectuelle ou méditative.
01:18Tu t'oublies en te connectant à une idée ou à quelque chose de supérieur.
01:21La transcendance vers le bas, elle, c'est le moment où l'esprit se déconnecte.
01:24Régresse à un stade presque animal pour ne plus avoir à penser.
01:26Et dans ce cas-ci, fuir la torture psychologique de l'isolement.
01:29L'hystérie collective, les spasmes et la transe leur offrent une régression libératrice.
01:33Revenons à l'horreur politique de l'affaire de Loudun,
01:34qui vient de l'État et qui récupère immédiatement la détresse de ses femmes.
01:38Pour leurs petits besoins personnels.
01:39A cette époque, Louis XIII souhaite la centralisation de l'État.
01:42C'est-à-dire que la France est encore pleine de villes de provinces fortifiées
01:45qui bénéficient d'une certaine indépendance politique et militaire.
01:47Pour Richelieu, qui est en train de bâtir la monarchie absolue, ces murs sont une menace.
01:51Une ville fortifiée peut se barricader et résister à l'armée royale en cas de rébellie.
01:54Donc on rase les remparts et on se prosterne devant l'État.
01:56Et c'est là que notre protagoniste arrive en grande pompe.
01:58Puisque pour arriver à ses fins, le cardinal de Richelieu a un énorme problème.
02:02Et ce problème se nomme Urbain Grandier, le prêtre local.
02:05Ce curé charismatique et rebelle mène la fronde politique
02:07pour empêcher le gouvernement de détruire les fortifications de la ville.
02:11Et quand les inquisiteurs de Richelieu découvrent la détresse psychiatrique des religieuses,
02:15ils y voient l'arme absolue pour la battre.
02:16Donc qu'est-ce qu'ils font ?
02:17Ils récupèrent et politisent la névrose des donnes.
02:20Leurs délires érotiques causés par l'enfermement du haut patriarcat
02:23sont officiellement traduits en actes de possession démoniaque.
02:26Et ils désignent le coupable idéal Urbain Grandier.
02:30C'est la pièce à conviction parfaite pour le pouvoir.
02:32Pourquoi ? Parce qu'un procès en sorcellerie est insoluble.
02:34Face aux surnaturels et aux déclarations de femmes prétendument possédées,
02:37aucune défense rationnelle n'est possible.
02:38L'accusation de sorcellerie offre à l'État la couverture légale parfaite pour illustrer la torture,
02:43envoyer un opposant politique sur le bûcher et raser la ville sans résistance.
02:47Et pour Ken Russell, notre cinéaste chouchou, cette histoire, c'est du pain béni.
02:50En 1971, il traduit cet écrasement institutionnel de façon... surprenante.
02:55Avec son chef décorateur Derek Germain, il rompt complètement le naturalisme du drame historique.
02:59Ils conçoivent la ville comme un asile.
03:00Les briques blanches, l'étincelante, les lignes de fuite géométriques,
03:03tout ça transforme l'espace en une architecture carcérale
03:06et qui reflète bien la brutalité des institutions modernes.
03:08Si le film a été censuré, vous l'imaginez bien, c'est pour toutes ces séquences blasphématoires
03:11qui n'ont pas beaucoup plu à l'église.
03:13On parle quand même d'un film où on voit des religieuses hystériques s'arracher les vêtements,
03:16se masturant avec des cierges,
03:17et profaner simplement une statue du Christ, tout ça dans une orgie hallucinatoire.
03:20Bon là, je vous fais du sensationnel,
03:21mais l'erreur serait de croire que Ken Russell fait de la provocation gratuite.
03:24Le sens d'une imagerie obscène, après tout le contexte que je vous ai donné,
03:26c'est de rendre visible la violence inouïe de l'institution de l'histoire,
03:29avec un grand H nous vend les nonnes comme des possédés,
03:31et Ken Russell, lui, les films comme des prisonnières politiques.
03:33On a un montage hyperfrénétique, épileptique,
03:35qui traduit cette fameuse transcendance vers le bas.
03:37La caméra elle-même semble sombrer en même temps que les nonnes,
03:39dont le cerveau dit jean.
03:40Les très gros plans sur les visages déformés par la transe s'enchaînent
03:43avec des cadres beaucoup plus larges et froids qui révèlent la supercherie.
03:46La caméra utilise des contre-pongées grotesques sur les inquisiteurs
03:48pour souligner leur abus de pouvoir,
03:50tandis qu'elle isole les religieuses au sol, traitées comme du bétail.
03:52Je vais conclure sur la chose la plus importante que nous démontre le film en passant par ce fait historique.
03:57Le vrai sacrilège, la véritable profanation,
04:01les broses provoquées par leur enfermement.
04:02Le véritable blasphème, c'est l'Etat et l'Eglise,
04:04qui s'allient pour organiser un viol à la réunion.
04:07L'objectif est d'hypnotiser la masse,
04:09de lui faire consommer la souffrance féminine comme un divertissement,
04:12pour étouffer toute contestation politique
04:13pendant qu'on prépare le bûcher d'Urbain Grandier.
04:15Et cette histoire est finalement très actuelle.
04:16Mais j'en ferai une vidéo bien plus détaillée un jour sur YouTube.
04:19Peut-être.