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  • il y a 2 jours
Tristan Rouquet invité d'Alice De Charentenay pour Dans le texte sur www.hors-serie.net. Réalisation et montage : Raphaël Schneider

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Transcription
00:00:02J'ai perdu mes lunettes, oh j'ai perdu mes lulus, oh j'ai perdu mes...
00:00:14C'est pas drôle parce que je peux rien faire, je peux même pas lire une recette, je peux pas,
00:00:20je peux plus manger.
00:00:21Bonjour et bienvenue sur Hors Série pour cette nouvelle émission Dans le texte.
00:00:25Après le monde médiatique, il semble que le monde éditorial français subisse la mainmise d'idéologues de droite, conservatrices et
00:00:34réactionnaires
00:00:34qui souhaitent enrôler le prestige de la littérature au service de leur combat rétrograde.
00:00:41Dans ce contexte, il nous a paru nécessaire, pour mieux comprendre ce qui se joue exactement,
00:00:47de nous tourner vers un précédent historique, le cas des écrivains collaborateurs pendant la Deuxième Guerre mondiale.
00:00:54Alors ce cas, c'est justement celui qu'étudie Tristan Rouquet dans une étude qui mêle l'histoire, la sociologie,
00:01:02les sciences politiques et les études littéraires, dans un livre,
00:01:06Les écrivains collaborateurs, engagement, stigmates et postérité, paru au CNRS en 2025.
00:01:14Cette étude couvre des questions foisonnantes qui sont toutes très vives aujourd'hui,
00:01:20celle de la liberté d'expression, celle de la lutte contre le fascisme, celle de la sociologie de l'extrême
00:01:27droite,
00:01:27mais aussi la question du rôle que peuvent prétendre jouer les études littéraires aujourd'hui.
00:01:33Alors pour en discuter, j'en reçois l'auteur Tristan Rouquet. Bonjour.
00:01:38Bonjour.
00:01:38Vous êtes docteur en sciences politiques de l'université de Paris-Nanterre, je crois,
00:01:44et vous êtes chargé d'appui scientifique au musée de la résistance et de la déportation à Toulouse.
00:01:51Alors je voudrais que cet entretien suive peut-être ce plan que vous proposez de l'engagement,
00:01:57du stigmate, puis de la postérité. Mais avant toute chose, j'aimerais bien qu'on revienne un peu sur
00:02:03votre méthodologie dans votre livre, puisqu'il me semble qu'elle prend à revers
00:02:08beaucoup de préjugés qu'on a sur la littérature, qui sont un peu hérités d'une conception romantique
00:02:14de l'auteur. D'abord, vous prenez à revers ce mythe très français du grand écrivain,
00:02:20puisque vous étudiez une cohorte de 227 écrivains, dont certains sont les grands non connus
00:02:28de la collaboration, Céline, Brasiac, des inconnus au bataillon complet qu'on va recroiser
00:02:36dans cet entretien, un certain Claude Jantet, un certain Émile Boquillon et autres, mais aussi
00:02:43des auteurs qu'on connaît comme écrivains, mais qu'on n'associe pas du tout à la collaboration,
00:02:47comme Simonon ou Barjavel ou Jean Hanouille. Alors, comment est-ce que vous avez constitué
00:02:55cette cohorte d'écrivains ?
00:02:57– Alors, j'ai travaillé sur ce sujet parce que, quand je commence ce travail au milieu
00:03:03des années 2010, il y a certains auteurs qui sont réédités. Il y a Adrieu Larochelle
00:03:09qui rentre à la Pileade, il y a la correspondance de Paul Morin et Jacques Chardon qui commence
00:03:12à être réédités chez Gallimard à partir de 2013. Il y a des enjeux autour de la commémoration
00:03:18de Céline en 2011. Puis, les questions en 2015, et ça a été publié en 2015, la réédition
00:03:27des décombres de Lucien Robaté, qui était le best-seller pamphlet violemment antisémite
00:03:34de l'occupation. Donc, en quelque sorte, quand je veux travailler là-dessus, moi-même,
00:03:39je cède à ces grands noms, que ce soit au nom de la littérature où leur style est salué,
00:03:46Céline, Morin, et aussi reconnu comme coupable par la justice française, comme Brasillac,
00:03:54condamné à mort et exécuté, ou Lucien Robaté, condamné à mort et lui, Gracier. Et donc,
00:03:59je pars à la recherche d'écrivain, collaborateur, et je me rends compte assez vite que définir
00:04:04un écrivain et définir un collaborateur, c'est extrêmement difficile quand on veut
00:04:09créer un groupe. Il y a l'idée, en quelque sorte, que c'est… Flaubert, il disait
00:04:14dans son dictionnaire des idées rotieux, à l'entrée évidence, « vous rend aveugle
00:04:19quand ça ne crève pas les yeux ». Eh oui.
00:04:21C'est en quelque sorte la limite. C'est-à-dire, on pense à Céline, Céline fait la couverture
00:04:25de cet ouvrage. Donc, Céline, écrivain, oui, et en même temps, il va souvent dire
00:04:29que non, qu'il est médecin, etc. Céline, collaborateur, on a envie de dire oui aussi,
00:04:34bien évidemment, mais il y a des gens comme Henri Guillemin qui ont dit que non, Céline
00:04:39n'avait pas collaboré, que c'est plus compliqué que ça, etc.
00:04:41Donc, Henri Guillemin qui est un historien, un critique littéraire du XXIe siècle ?
00:04:45Exactement, et qui proposait des chroniques sur l'histoire de la littérature ou l'histoire
00:04:50de France. Il en a consacré une à Céline, où il nuance largement la collaboration
00:04:55de Céline, mais souvent parce que ce n'est pas très bien renseigné, puisqu'il s'en
00:04:58tient au pamphlet, principalement au pamphlet d'avant-guerre. Donc, je pars à la recherche
00:05:03de la définition par excellence de l'écrivain, de la définition de la collaboration, et en
00:05:08fait, je n'y trouve pas mon compte de manière pratique. Si un écrivain, c'est quelqu'un
00:05:13qui vit de sa plume à travers des livres qu'il publie, ça veut dire qu'en termes d'archives,
00:05:17moi, je devrais avoir accès à leur compte en banque et à savoir s'ils gagnent
00:05:21effectivement leur vie. Et souvent, en plus, en pratique, pour les auteurs en tout cas
00:05:25les plus connus, on peut savoir à travers des biographies bien renseignées qu'ils
00:05:31étaient aidés par des mécènes qui vivaient plus à travers la presse, les revues dans
00:05:35lesquelles ils publiaient, que par la vente effective de leurs romans, de leurs essais,
00:05:39etc. Donc, c'est impossible empiriquement, sur le terrain, à travers les archives, de délimiter
00:05:46ce qu'est un écrivain. La collaboration, en quelque sorte, c'est un petit peu la même
00:05:49chose. On a des cas de collaboration évidents. Lucien Rebatté signe dans Je suis partout
00:05:56son dernier article, fin juillet 1944. – Oui, ça, on va y revenir largement.
00:06:01– Voilà, avec pour titre « Fidélité au national-socialisme ». Donc, c'est un cas de collaboration
00:06:07largement avéré. Mais il y a d'autres cas où on se dit, bon, ces personnes ont a priori
00:06:12pas écrit grand-chose de tendancieux, mais dans une presse qui, elle, l'était très
00:06:16largement dans la compromission, dans la collaboration. – Donc, en fait, un écrivain, ce que vous
00:06:23dites, c'est qu'on ne peut pas vraiment dire que c'est quelqu'un qui a un talent
00:06:27littéraire et tout, parce que ça, c'est trop nébuleux. Pour vous, c'est quelqu'un
00:06:31qui publie des livres et qui gagne de l'argent par l'écrit. Et ça, c'est un écrivain.
00:06:36– Alors, je n'ai pas fait de définition de l'écrivain. J'ai réfléchi pour voir
00:06:41si on pouvait les saisir à travers leur engagement politique. Mais il n'y a pas non plus dans
00:06:46les archives des listes d'adhérents au Parti populaire français de Jacques Doriot,
00:06:50au Rassemblement national populaire de DA. Donc, j'ai fait un pas de côté et j'ai pris
00:06:58la période de l'épuration. Et au sortir de la guerre, dès l'automne 1944, il y a un journal
00:07:04qui sort de la clandestinité, les lettres françaises, qui publient des listes.
00:07:08– Communiste, une revue issue du Parti communiste.
00:07:09– Alors, qui est plutôt chapeautée, effectivement, par le Front national,
00:07:13donc qui est d'obédience communiste. Et les lettres françaises réunissent
00:07:17quand même une bonne partie de la littérature résistante à ce moment-là.
00:07:21L'engagement communiste va être plus marqué après ces années de guerre.
00:07:25Mais donc, publie à l'automne 1944 des listes d'écrivains, désignées
00:07:30comme collaborateurs, par leur père, donc par des écrivains aussi, eux, résistants,
00:07:35et qui disent, nous, on ne veut plus travailler au niveau éditorial avec ces gens-là.
00:07:40Donc, là, je n'ai plus à intervenir. Ce n'est pas moi qui dis qui est écrivain,
00:07:44qui ne l'est pas, qui est collaborateur, qui ne l'est pas.
00:07:47Ce sont les acteurs de l'époque qui le disent.
00:07:50Et j'ajoute à ça le Comité national d'épuration des gens de lettres,
00:07:55auteurs et compositeurs, qui est un comité qui a été créé par l'ordonnance du 30 mai 45
00:08:02par le ministère de l'Éducation nationale, et qui regroupe plusieurs institutions littéraires,
00:08:07la Société des gens de lettres, mais aussi la SACEM,
00:08:10donc là, c'est pour le côté auteurs et compositeurs.
00:08:12Et là, j'ai retenu les personnes inquiétées par ce comité,
00:08:16qui avaient publié des livres et qui sont enregistrés au dépôt légal
00:08:19de la Bibliothèque nationale de France.
00:08:21Donc, en fait, oui, ce qu'on comprend, c'est que votre cohorte, vous l'avez constitué
00:08:24à partir de définitions rétrospectives, dans lesquelles entrent des structures professionnelles.
00:08:32Et c'est ça aussi qui est très intéressant dans votre méthode,
00:08:34c'est que vous montrez qu'être écrivain, ou en tout cas la littérature,
00:08:39c'est un processus collectif qui passe par, effectivement, l'instance qu'est l'auteur,
00:08:45mais également tout un tas d'intermédiaires, que sont la Société des gens de lettres,
00:08:50vous parlez beaucoup de l'Académie française, mais aussi des éditeurs.
00:08:53Et donc, à quel point est-ce que la création littéraire est une création collective ?
00:08:58Alors, ça va être tout l'enjeu, que ce soit pour l'avant-guerre
00:09:01et la notoriété ou l'absence de notoriété de ces personnes
00:09:04durant l'occupation, bien évidemment, avec le monde de l'édition qui est mis au pas.
00:09:09Et l'après-guerre sur la survie de ces gens-là, c'est que derrière le grand écrivain,
00:09:16le créateur incré, pour paraphraser Bourdieu,
00:09:20tout auteur est une entreprise collective.
00:09:23Et alors, à plus forte raison pour les personnes dont je parle,
00:09:26une entreprise collective à l'occasion de réhabilitation pour l'après-guerre de ces personnes-là.
00:09:32Donc, il y a toujours un enjeu collectif là-dedans.
00:09:34Et d'ailleurs, soit dit en passant, le fait que ces auteurs soient désignés à la libération
00:09:39est effectivement quelque chose qui relève de l'interaction, d'un rapport de force
00:09:42entre auteurs résistants qui ne veulent plus travailler avec des auteurs qui se sont compromis.
00:09:47Qui se sont compromis.
00:09:48Donc, en fait, c'est comme ça que vous arrivez à prendre à revers cette idée
00:09:53que l'écrivain n'est pas seul dans sa tour d'ivoire,
00:09:56inspiré par des idées bonnes ou mauvaises, etc.
00:10:00Et à objectiver les choses, c'est assez frappant dans votre livre.
00:10:04Il y a des tableaux de chiffres où vous êtes allé compter combien de livres publiés,
00:10:09combien de mois de condamnation, etc.
00:10:13pour vraiment objectiver un maximum les choses.
00:10:15Donc, c'est un rapport à la littérature.
00:10:17Vous n'êtes pas dans le commentaire composé de textes,
00:10:20mais vous retracez des trajectoires qui se construisent dans des rapports de force.
00:10:26Exactement.
00:10:26Oui, alors, on est un petit peu dans des chiffres et des lettres.
00:10:29Donc, je compte beaucoup de choses.
00:10:31Pourquoi ?
00:10:32Parce que, comme je l'ai dit au début, je travaille là-dessus
00:10:36parce qu'on voit dans les années 2010 ces personnes être rééditées.
00:10:40Mais je me dis, après tout, Céline, Rebaté, Brasillac,
00:10:43effectivement, ce sont des grands noms.
00:10:45Et donc, il y aurait quelque chose de répétitif, de tautologique,
00:10:49de dire deux fois la même chose en disant,
00:10:50eh bien, ils sont encore connus aujourd'hui parce qu'ils étaient connus.
00:10:53Et pour savoir pourquoi, au contraire, ils persévèrent dans la postérité,
00:10:57il faut les mélanger, il faut dépasser ces arbres
00:11:00qui cachent la forêt des auteurs, collaborateurs.
00:11:05Et s'il y a des personnes inconnues au bataillon,
00:11:08c'était le cas déjà à l'époque, soit dit en passant,
00:11:11pour des personnes comme Émile Bouquillon,
00:11:12mais il y a d'autres personnes qu'on a plutôt oubliées aujourd'hui,
00:11:15qui étaient très connues, voire même plus connues à l'époque,
00:11:19qu'un Robert Brasillac.
00:11:20À vous ?
00:11:21– Oui, Abel Bonnard, par exemple, à l'Académie française,
00:11:24et quelqu'un de très reconnu, Abel Hermand,
00:11:26toujours à l'Académie française aussi.
00:11:28Des gens dans une littérature plus populaire,
00:11:31Jean d'Agrève, romancier d'aventure,
00:11:34tirent à plus de 500 000 exemplaires.
00:11:37– Ah, c'est énorme.
00:11:37– C'est absolument énorme.
00:11:39– On ne s'en rend pas compte, mais ce travail-là,
00:11:42ce n'est pas juste comparer des petits auteurs périphériques
00:11:47avec des grands auteurs, ou en tout cas tels qu'on les considérerait aujourd'hui,
00:11:50sans même parler évidemment de leur engagement dans la collaboration.
00:11:53C'est aussi faire remettre, rendre contemporain pour la période passée,
00:12:00le fait qu'à cette époque-là, il y en a aussi qui étaient très connues
00:12:03et qui pour le coup ont sombré souvent à cause de leur engagement auprès de Vichy,
00:12:08de la politique de collaboration et parfois auprès des nazis.
00:12:11– Voilà, donc on voit comment vous établissez,
00:12:14vous délimitez vraiment un champ en vous appuyant sur Bourdieu,
00:12:17comme vous l'avez dit, un champ de force où les positions se font et se défont
00:12:22au gré de circonstances historiques sur lesquelles on va revenir maintenant.
00:12:27Et donc j'aimerais qu'on entre dans cette question d'abord de l'engagement des auteurs,
00:12:32donc avant-guerre et pendant la guerre,
00:12:35sur tout ce qui mène à cette accusation rétrospective
00:12:40de collaboration.
00:12:42Alors d'abord, une question un peu bête de sociologie,
00:12:45d'où viennent ces gens en fait ?
00:12:46Quel est le portrait idéal typique de celui, parfois celle,
00:12:52mais plus rarement, qui va devenir l'écrivain collaborateur ?
00:12:55– Alors effectivement, il y a des sous-groupes dans ces 227 personnes,
00:13:00mais le portrait typique, c'est tout d'abord qu'on a affaire à des hommes.
00:13:03Il y a 220 hommes pour 7 femmes.
00:13:06– Oui, c'est très peu de femmes.
00:13:07– Dans ce groupe de personnes désignées comme écrivains,
00:13:09auteurs, collaborateurs à la libération.
00:13:12Donc principalement des hommes plutôt âgés, 49 ans de moyenne d'âge en 1940.
00:13:18Et là, on a un premier distinguo, et je me réfère aux travaux de Gisèle Sapiro,
00:13:24qui avait largement travaillé là-dessus dès les années 90,
00:13:28avec son grand livre « La guerre des écrivains »,
00:13:32où déjà elle comparait les écrivains collaborateurs aux écrivains résistants,
00:13:37et notait que le vieillissement contribuait à l'engagement dans la collaboration
00:13:42par rapport aux écrivains résistants qui étaient plus jeunes.
00:13:44Et là, travailler sur un groupe plus étendu confirme ce que Gisèle Sapiro avait déjà mis en avant.
00:13:50Entre autres, on a affaire toujours sur ces écrivains collaborateurs,
00:13:53donc à des hommes, 49 ans de moyenne d'âge en 1940,
00:13:57principalement issus de la bourgeoisie.
00:13:58Par bourgeoisie, j'entends des personnes très largement établies.
00:14:02Je ne parle pas de petits artisans ou des instituteurs de province, etc.
00:14:06Par contre, provinciaux, ils le sont en majorité.
00:14:09Il y en a à peu près les trois quarts qui sont nés à l'extérieur de Paris.
00:14:14Ils sont aussi éduqués.
00:14:16Ils sont plus de 70% à avoir le bac quand une classe d'âge en moyenne,
00:14:22par rapport à leur moyenne d'âge, est 2% à avoir le bac.
00:14:27Et ils sont la moitié à avoir un titre, un diplôme de l'enseignement supérieur.
00:14:34Ah oui, donc ça, juste pour leur rapport à l'institution scolaire,
00:14:38je trouve que c'est vraiment très profitable dans votre livre,
00:14:42contre ce préjugé selon lequel les diplômes,
00:14:45et pire, les gens intelligents, un peu ce racisme de l'intelligence,
00:14:49seraient en quelque sorte prémunis par leur savoir,
00:14:52contre le fait de sombrer dans des idées fascistes.
00:14:57– Effectivement, à ce titre-là, on va revenir après sur l'engagement,
00:15:02mais pour l'instant, le portrait que je dresse, à l'exception surtout de l'âge,
00:15:07on pourrait revenir sur les origines sociales,
00:15:09c'est le portrait type des gens de l'être de cette période.
00:15:12– Oui. – Collaborateur ou résistant.
00:15:15– Mais il se joue effectivement quelque chose là-dedans,
00:15:18c'est qu'ils sont principalement journalistes,
00:15:20et le monde de la presse de l'entre-deux-guerres est extrêmement concurrencé,
00:15:24il n'y a plus trop de places en quelque sorte,
00:15:26et les places se font de plus en plus dans la presse politique,
00:15:30que ce soit à gauche ou à droite.
00:15:33Donc trouver sa place implique souvent professionnel, je veux dire,
00:15:35c'est de s'engager, et c'est dur parfois de trouver sa place,
00:15:39alors qu'on a un diplôme, et à une époque où l'immense majorité des Françaises et des Français
00:15:44ne sont pas diplômées, ne serait-ce que du bac à l'auréat.
00:15:48– Donc ils ont une sorte de surplus de capital scolaire qui ne trouvent pas à embaucher,
00:15:54et vous vous référez à une étude de Christophe Charles,
00:15:57qui montre bien cet état de saturation du champ intellectuel,
00:16:02enfin des débouchés plutôt pour les personnes diplômées.
00:16:05Moi ça m'a presque fait penser aussi un peu à la Bohème en 1848,
00:16:09c'est-à-dire se retrouve à Paris toute une frange de population très diplômée
00:16:15à qui on a promis aussi des places dans des métiers intellectuels,
00:16:19et il n'y a plus de piges, ils ne peuvent plus gagner leur vie.
00:16:24– Effectivement, la saturation, le manque d'espace d'entrée pour le monde de la presse,
00:16:35pour être publié, etc., contribue à une forme de déclassement par rapport au diplôme,
00:16:41et entraîne souvent des engagements subversifs,
00:16:45que ce soit à gauche, à l'extrême gauche, ou principalement à l'extrême droite.
00:16:49Alors là, il y a un lien entre deux déterminations qui sont toutes les deux très importantes.
00:16:54Il y a la presse d'une part, et le militantisme d'autre part.
00:16:58Donc dans la presse, vous précisez bien le rôle de ces publications.
00:17:06Alors les deux principales, on va dire, c'est « Je suis partout » de sinistre mémoire,
00:17:12mais fondé par Fayard en 1930, qui va devenir le principal hebdomadaire collaborationniste.
00:17:21Il y aura aussi, pendant l'occupation, la revue bien nommée « La Gerbe »,
00:17:26qui seront des journaux politiques et littéraires, qui offrent des places pour ces personnages.
00:17:33– Tout à fait. Alors effectivement, il se joue à cette droitisation du champ journalistique
00:17:38dès les années 30. Ces personnes, on les retrouve à « Je suis partout »,
00:17:42mais au début, « Je suis partout », une revue plutôt, enfin, hebdomadaire,
00:17:46plutôt internationale, de qualité, où on va retrouver des grands auteurs.
00:17:51Il y a progressivement une fascisation qui s'opère sur la fin des années 30.
00:17:58On va retrouver aussi, toujours dans les années 30, ces auteurs dans « L'Ami du peuple », par exemple,
00:18:04de Coty, donc là, qui mènent un combat politique. Donc il y a une politisation avant l'occupation.
00:18:10Et d'ailleurs, statistiquement, j'ai essayé de compter le dernier engagement politique de ces personnes
00:18:15dans les années 30. Parce que les gens peuvent évoluer, on peut commencer en étant à gauche
00:18:19et finir à l'extrême droite, etc. Et donc j'ai pris le dernier engagement que j'ai pu objectiver,
00:18:25c'est-à-dire voir les derniers endroits où ils ont écrit, les derniers ouvrages qu'ils ont publiés,
00:18:29les dernières pétitions qu'ils ont signées dans les derniers 30.
00:18:32Et j'obtiens comme statistique que la moitié d'entre eux étaient soit engagés,
00:18:36soit avaient marqué des sympathies, c'est-à-dire pas forcément une carte de parti politique,
00:18:40mais écrits dans l'Action française, dans les pétitions contre les sanctions
00:18:47envers l'Italie fasciste pour l'invasion de l'Éthiopie, par exemple, etc.
00:18:5050% d'entre eux, sur les 227, sont engagés à l'extrême droite,
00:18:55alors que seulement 20% d'entre eux sont engagés à gauche à la veille de l'occupation
00:19:04et encore comme dernier engagement que j'ai pu identifier.
00:19:08Alors vous avez mentionné l'Action française, qui est une organisation politique,
00:19:16royaliste, catholique, réactionnaire, antisémite, qui date je crois de la toute fin du XIXe siècle
00:19:23et qui porte l'influence de Charles Maurras, qui existe encore aujourd'hui
00:19:30et dont sont issus d'Armanin, mais aussi Quentin Derand, qui était militant de l'Action française.
00:19:35C'est des structures étonnamment permanentes.
00:19:40Est-ce que vous pouvez dire deux mots sur ce poids de l'Action française dans le champ intellectuel ?
00:19:47Parce que c'est aussi une revue littéraire, l'Action française.
00:19:51Effectivement, à l'Action française, on va retrouver des noms de la littérature de l'époque,
00:19:56des gens comme Léon Daudet, comme Henri Bordeaux.
00:20:02Ce sont des personnes qui sont importantes à l'époque, tout à fait légitimes.
00:20:11La Action française va se nourrir de la germanophobie liée de la guerre de 1870,
00:20:17de la guerre de 1914-1918, il y a ces enjeux-là.
00:20:20Mais en même temps, il y a une réelle idéologie monarchiste et puis une opposition à l'antifrance
00:20:27qui serait composée, je reprends les termes de Maurras, des protestants, des juifs, des métèques et des francs-maçons.
00:20:34Et en fait, on va retrouver là-dedans une énorme partie de l'idéologie vichyste
00:20:41et de ce que Vichy va mettre en place pour persécuter les personnes.
00:20:45La franc-maçonnerie avec l'interdiction des sociétés secrètes dès août 1940,
00:20:50la persécution des juifs avec le premier statut des juifs du 3 octobre 1940
00:20:57et la persécution des étrangers avec des décrets et des mises en place
00:21:02de commission de dénaturalisation dès juillet 1940, donc au début du régime de Vichy.
00:21:09Donc tout ça ne vient pas de nulle part, c'était appelé de longue date par notamment ces revues
00:21:16et notamment appuyé sur un prestige littéraire, si je vous ai bien suivi.
00:21:21– Tout à fait, Charles Maurras est rentré à l'Académie française en 1938 par exemple.
00:21:24– Ah ben voilà, donc on retrouve ce rôle des institutions et des intermédiaires.
00:21:31– Alors pour en venir à la période de la collaboration justement,
00:21:37vous parlez de façon assez déterministe dans l'entrée en collaboration
00:21:43de certaines des figures que vous suivez, d'une sorte d'engrenage.
00:21:48Alors je pense notamment à un des personnages que vous citez
00:21:54qui s'appelle Claude Jantet, qui est un diplômé de philosophie,
00:21:58puis qui ne trouve pas tellement à s'employer,
00:22:00donc qui progressivement va rentrer dans la presse d'extrême droite
00:22:06pour gagner sa croûte quoi.
00:22:08– Alors pour le coup, Claude Jantet, il y a vraiment quand même une filiation,
00:22:12on est dans une droite ligne propre comme au figuré,
00:22:15c'est-à-dire que son père quand même était entré des réfusards à l'Action française,
00:22:19son petit frère Gabriel Jantet est aussi à l'Action française,
00:22:22et Claude Jantet lui-même à l'Action française,
00:22:24aux étudiants de l'Action française, etc.
00:22:26Et c'est l'Action française, alors effectivement au décès de son père Félix Jantet,
00:22:30il doit stopper ses études pour gagner sa vie,
00:22:33mais là il la gagne, là aussi grâce à son engagement,
00:22:36puisque engagé à l'Action française, il va être journaliste pour l'Action française.
00:22:41Alors il va s'en défaire à la fin des années 20 de l'Action française,
00:22:45dit-il au moment des procès-verbaux pour son procès en collaboration,
00:22:50pour regagner progressivement le Parti populaire français de Jacques Doriot,
00:22:54créé en 1936, donc Jacques Doriot, ancien communiste du rayon de Saint-Denis,
00:22:59qui va être exclu du Parti communiste français,
00:23:01et qui va fonder le Parti populaire français à partir de 1936,
00:23:05et qui va rassembler à gauche, mais aussi beaucoup à l'extrême droite,
00:23:08et qui sera un des principaux partis farouchement collaborationnistes,
00:23:12pro-nazis, durant l'occupation.
00:23:15Claude Jantet le rejoint dès 1936, il écrit pour la liberté,
00:23:19donc là aussi le journal du Parti,
00:23:22donc il écrit souvent pour les journaux des partis,
00:23:24mais aussi il se forme une forme de relative indépendance,
00:23:29parce qu'il écrit pour d'autres journaux,
00:23:30et donc si vous voulez, il a entré en collaboration pour quelqu'un
00:23:33qui écrivait aussi à Je suis partout,
00:23:35et dont Lucien Rebattet note dans ses mémoires
00:23:38que Claude Jantet n'avait aucun problème à défendre Hitler,
00:23:41qu'il voyait un homme politique formidable,
00:23:43à vanter les mérites de Benito Mussolini,
00:23:46il y a une forme de fluidité de l'entrée en collaboration.
00:23:50Et à ce titre-là, que ces gens-là soient d'extrême droite
00:23:53à la veille de l'occupation, 50% d'entre eux,
00:23:56ça montre quelque chose, c'est que ce que j'ai pu identifier,
00:23:59là aussi les statistiques c'est intéressant,
00:24:01c'est que le premier acte de collaboration,
00:24:03c'est-à-dire la collaboration, à un moment donné, c'est une pratique,
00:24:05ce n'est pas des idées, c'est des gens qui s'écrivent dans la presse,
00:24:08qui publient des livres, qui s'engagent.
00:24:10J'ai pu identifier que 70% d'entre eux
00:24:14menaient une pratique de collaboration dès l'année 1940.
00:24:19Donc il y a une grande fluidité en quelque sorte,
00:24:22ils entrent directement en collaboration.
00:24:26Et alors, est-ce que c'est l'idéologie ?
00:24:28Oui, ça joue, mais c'est très dur à scruter l'idéologie,
00:24:31évidemment on peut lire le texte,
00:24:32est-ce qu'on est sûr d'ailleurs que les personnes
00:24:34écrivent toujours ce qu'elles pensent, etc.
00:24:36Il se joue en tout cas d'autres choses qui sont aussi objectivables.
00:24:39Ascension sociale.
00:24:40Il y a 40% d'entre eux qui bénéficient d'une ascension sociale,
00:24:44grâce à la collaboration qu'ils n'avaient pas eue avant,
00:24:48parfois en 20 ans de carrière,
00:24:50et qui d'un coup passe au rédacteur en chef.
00:24:52Donc ça les propulse, il y a de la place,
00:24:54en plus vous dites les juifs sont éradiqués des rédactions,
00:24:58à tout le moins, les communistes également,
00:25:00donc ça fait un appel d'air extraordinaire pour arriver sur ce marché-là.
00:25:05Tout à fait, le statut des juifs du 3 octobre 1940
00:25:07interdit aux juifs de travailler dans le monde de la presse, de la culture, etc.
00:25:12Il y a des interdictions de publication,
00:25:13avec les listes de l'ambassadeur du Reich en France, Otto Abetz.
00:25:19Les communistes sont interdits à la suite du pacte germano-soviétique,
00:25:23donc sous la Troisième République dès septembre 1939,
00:25:25mais donc effectivement ne sont pas un odeur de sainteté auprès de la presse vichyste et collaborationniste,
00:25:32et puis vont s'endager plus explicitement dans la résistance,
00:25:36en tout cas à partir de l'été 1941, bien entendu.
00:25:41Et il y a ces enjeux-là qui jouent, c'est exclusion d'une part de certaines personnes,
00:25:47censure, interdiction de la liberté d'expression,
00:25:50mais aussi promotion, propagande.
00:25:52Donc les ascensions sociales dont je parlais, l'argent aussi.
00:25:55Il y a des personnes, je pense à Georges Ultramar,
00:25:59il a eu une émission à Radio Paris,
00:26:01et donc Radio Paris est tellement, c'est vraiment vrai,
00:26:03c'est rattaché à la propagande.
00:26:07Il gagne 20 000 francs par mois,
00:26:10quand le salaire moyen en 42, en France métropolitaine, en ville,
00:26:17c'est 1 200 francs par mois, donc c'est absolument énorme.
00:26:19Jacques Roujon qui dirige le Petit Prairisien, c'est 60 000 francs par mois.
00:26:24Jacques Boulis de Lédin, à l'illustration, directeur politique de l'illustration,
00:26:28sera millionnaire, c'est les comptes en banque,
00:26:30trouvés lors des saisies, chez lui et auprès des banques,
00:26:34lors de son procès à l'épuration.
00:26:35– Oui, ça, ça nous tire complètement de l'idée que c'est juste politique, les idées.
00:26:40Juste, vous dites, c'est rattaché à la propagande,
00:26:42c'est-à-dire à une direction allemande
00:26:45qui s'appuie sur ces intellectuels ou ces gens de lettres,
00:26:50vous utilisez les deux termes, français,
00:26:53pour porter un discours, depuis la France, pro-nazi.
00:26:59– Absolument, il va y avoir deux grands postes de radio,
00:27:03c'est le Radio Paris pour la zone occupée,
00:27:05et puis la Radiodiffusion française pour la zone non occupée de Vichy.
00:27:13Mais à Radio Paris, très concrètement, je le dis,
00:27:16je les ai vus dans les archives,
00:27:18les bulletins de salaire sont en allemand, par exemple.
00:27:21– Ah oui, carrément, oui, donc l'argent est allemand.
00:27:23– On ne peut pas feindre qu'on ne savait pas, etc.
00:27:26– Et puis, il y a de l'entre-soi aussi.
00:27:29Il y a des gens qui se recommandent entre eux en se disant,
00:27:34ça peut être un fiéfé collaborationniste, etc.
00:27:37– Ah oui, c'est une sociabilité.
00:27:38– Je vous invite à l'engager, voilà, il y a des sociabilités
00:27:40qui sont à jouer en jeu, pardon, d'où aussi l'engrenage.
00:27:44C'est difficile pour ceux qui l'auraient voulu, en tout cas,
00:27:46de sortir du groupe, de sortir de son galopin, etc.
00:27:50– De dire non à son beau-frère, quand on a une belle opportunité.
00:27:53Néanmoins, là où vous n'êtes pas totalement déterministe,
00:27:56vous laissez un peu de place quand même à l'initiative individuelle,
00:27:59c'est qu'il y a des individus qui ont tout pour devenir des collabos
00:28:04et qui ne le deviennent pas.
00:28:06Je ne sais pas, je pense à Bernanos, des gens comme ça,
00:28:10ils remplissaient pas mal de cases pour aller se compromettre,
00:28:15et puis ils ne le font pas, quoi, ça existe aussi.
00:28:17– Tout à fait, alors en fait, il faut avoir en tête que,
00:28:20grosso modo, j'utilise les statistiques pour objectiver ça,
00:28:24mais j'essaye à chaque fois de donner des trajectoires de personnes
00:28:28pour montrer que ça ne se joue pas qu'à la statistique,
00:28:31le monde n'est pas une mécanique,
00:28:34et il y a toujours, si vous voulez, des carrefours
00:28:37dans lesquels on a plus ou moins de marge de manœuvre.
00:28:41Par le cas de Bernanos, il y a eu plusieurs ruptures
00:28:44avec l'action française, très gêné que l'action française
00:28:47soit condamnée par l'Église catholique dans les années 20.
00:28:53La rupture qui avait déjà été un petit peu consommée,
00:28:56mais qui se consomme effectivement,
00:28:58c'est avec son pamphlet « Les grands cimetières sous la lune »
00:29:00où il s'oppose à la prise de pouvoir des généros factieux espagnols,
00:29:06dont Franco prendra la tête durant la guerre d'Espagne
00:29:09entre 1936 et 1939, alors qu'au début, Bernanos est favorable à la phalange.
00:29:13Son fils d'ailleurs s'engage à la phalange.
00:29:16Bernanos, par ailleurs, est en exil au Brésil durant l'occupation,
00:29:20mais effectivement va s'engager à distance, certes,
00:29:24mais s'engager quand même dans la résistance.
00:29:27– Dans la résistance.
00:29:28Alors, aussi une surprise que j'ai eue en vous lisant
00:29:32sur la période de l'occupation,
00:29:33c'est que moi je pensais que l'occupation, c'était la pénurie de papiers.
00:29:37J'avais lu Pierre Séguers, il faut mendier pour avoir accès à un peu de papier.
00:29:42Et vous, vous expliquez qu'on n'a jamais autant publié que sous l'occupation,
00:29:47que l'occupation dépasse toutes les périodes en nombre d'ouvrages publiés
00:29:53et en nombre d'auteurs qui arrivent sur le marché.
00:29:55Alors là, je suis sidérée.
00:29:57– Alors, c'est une spécificité pour le groupe dont je parle.
00:30:00– Ok.
00:30:00– Donc, il y a deux éléments qui sont en jeu.
00:30:03C'est d'une part, effectivement, il y a une pénurie de papiers.
00:30:06C'est incontestable.
00:30:07Et en fait, les travaux de Pascal Fouché, de Jacques Cantier,
00:30:11de Marie-Cécile Bougu le montrent très bien.
00:30:13Il y a un chantage au papier.
00:30:15La censure, en fait, elle fonctionne en disant, grosso modo,
00:30:18vous publiez ce qu'on veut.
00:30:20Alors, il y a un moment, censure a posteriori, puis censure a priori, etc.
00:30:25Mais il y a un chantage au papier, il y a des commissions d'attribution du papier.
00:30:29Et donc, effectivement, il y a une restriction qui passe par le papier.
00:30:32Par contre, ce que je voulais mettre en avant, c'est que si on m'accorte des 227 personnes,
00:30:38si on découpe la tranche de 5 ans, 40, 41, 42, 43, 44,
00:30:42sur cette tranche de 5 ans, il y a 31 personnes sur le groupe sur lequel je travaille
00:30:47qui publie pour la première fois, 31 personnes.
00:30:49Et ça, c'est plus que toutes les autres périodes, avant ou après.
00:30:53Et c'est là où je veux montrer, par contre, qu'il y a en fait un appel d'offres
00:30:57pour ces auteurs qui, souvent, n'avaient pas publié avant.
00:31:00Et je tiens à dire que ces 30 auteurs qui publient pour la première fois
00:31:04durant l'occupation, c'est aussi grâce à l'occupation.
00:31:07Et voilà.
00:31:07Parce qu'ils ont 41 ans de moyenne d'âge lors de leur première publication.
00:31:11Alors que quand on regarde en découpant par période de 5 ans auparavant,
00:31:14la moyenne d'âge, c'est 29 ans.
00:31:16Donc, si vous voulez, l'entrée en littérature pour les membres de ce groupe
00:31:19en temps normal, si j'ose dire, c'est 29 ans.
00:31:22Et là, ceux qui sont les plus nombreux à publier d'un coup,
00:31:25tranche de 5 ans, 40, 44, c'est des personnes qui ont 41 ans de moyenne d'âge.
00:31:30Donc, on voit qu'il y a un retard, en quelque sorte, entre leur âge biologique,
00:31:33l'âge qu'ils ont effectivement, et leur âge social.
00:31:35Et l'âge social.
00:31:36En jeunes, pour entrer dans le monde des lettres.
00:31:38Et après, vous décrivez des pratiques qui sont assez variées,
00:31:42parce qu'entre un cocteau qui sociabilise avec des officiers de la Wehrmacht à Paris,
00:31:50et un brasillac dont vous…
00:31:53Alors, vous utilisez le terme de pro-nazi, qui fait vraiment l'éloge de non seulement l'armée,
00:32:00mais l'idéologie hitlérienne.
00:32:02Il y a un écart, quand même.
00:32:04– Effectivement, il y a un écart incontestable.
00:32:08– Oui.
00:32:08– Et en même temps, par rapport à la perspective que je me suis donnée,
00:32:14il est très dur à saisir statistiquement.
00:32:17– Bien sûr qu'il y a une différence, même entre Charles Maurras et Robert Brasillac.
00:32:25Charles Maurras, c'est propétain, il ne voit aucun inconvénient, évidemment,
00:32:30à la persécution des Juifs ou à la répression des résistants,
00:32:32mais il préfère que ce soit les Français qui le fassent et pas les Allemands, en quelque sorte.
00:32:36Donc, il maintient sa germanophobie.
00:32:39Donc, à ce titre-là, ce n'est pas un pro-nazi, à la différence.
00:32:42– Il publie, Maurras, pardon, pendant la guerre ?
00:32:44– Il publie, oui, et l'Action française a déménagé à Lyon,
00:32:47Maurras aussi a déménagé à Lyon et on continue à publier.
00:32:51Et là, par contre, ça se réduit, pénurie de papier,
00:32:54à la fin, je crois que c'est plus qu'une page recto verso, l'Action française.
00:32:58Ce qui fait d'ailleurs que Charles Maurras va être condamné,
00:33:01mais pas pour intelligence avec l'ennemi,
00:33:04mais atteinte à la sûreté extérieure de l'État.
00:33:07Alors que Robert Brasiak, lui, est condamné pour intelligence avec l'ennemi,
00:33:10donc vraiment la trahison.
00:33:13Donc, il y a ces différences-là.
00:33:15Souvent, ces différences, les historiens,
00:33:17ils les ont qualifiées entre collaborateurs ou vichistes et collaborationnistes.
00:33:24Et souvent, ça a tendance à se réifier, à se chosifier en disant,
00:33:29grosso modo, Vichy Lyon, c'est Pétain, collaboration,
00:33:33et Paris, c'est collaborationniste, voire pro-nazi.
00:33:37Ce n'est pas absolument faux.
00:33:38Mais la personne qui avait proposé cette distinction initialement,
00:33:42c'était Stanley Hoffman, un politiste états-unien,
00:33:44qui insistait sur le fait que c'était un continuum.
00:33:47Et moi, j'aime beaucoup cette idée.
00:33:48C'est pour ça que je n'en parle pas trop dans le livre,
00:33:50parce que c'est statistiquement dur à opérer.
00:33:54Difficile de cerner la différence.
00:33:55Parce qu'il y a une continuité.
00:33:56J'ai des auteurs qui publient autant en zone sud
00:33:59qu'en zone nord, etc.
00:34:02Il y a parfois des personnes qui évoluent aussi durant la période.
00:34:07Donc, cette distinction, à la fois, elle existe réellement.
00:34:11Et elle est très difficile à saisir empiriquement.
00:34:14Après, il y a des enjeux qui vont aussi permettre
00:34:16d'établir une hiérarchie,
00:34:18et qui ne relève pas d'un jugement de valeur,
00:34:20que ce soit d'un chercheur ou d'une chercheuse,
00:34:23moi, à l'occurrence.
00:34:24C'est les condamnations lors de l'épuration.
00:34:27J'ai entendu parler à les condamnations judiciaires.
00:34:29Très bien.
00:34:30Alors, on va passer maintenant à ce moment, justement,
00:34:32d'épuration qui va, non pas objectiver ces positions,
00:34:37mais du moins les qualifier et catégoriser,
00:34:41figer un peu les positions de cette cohorte de 227 auteurs.
00:34:46À la libération.
00:34:47Puisque finalement, l'occupation,
00:34:50ce n'est pas tellement le sujet de votre livre.
00:34:52C'est surtout à la libération que ça se joue.
00:34:55Et vous engagez une réflexion, mais alors,
00:34:58extrêmement profonde et extrêmement féconde
00:35:02sur ce qui est un stigmate,
00:35:03terme qu'on emploie encore aujourd'hui beaucoup,
00:35:07mais sans forcément l'appréhender dans toute sa richesse.
00:35:11Réflexion qui a appuyé sur le sociologue canadien Irving Goffman
00:35:15et son collègue Howard Baker, américain.
00:35:20Alors, d'abord, à la libération,
00:35:23qui sont les instances, les acteurs de l'épuration littéraire ?
00:35:27Vous en avez cité quelques-unes dans le premier moment de l'émission.
00:35:31Il y a le Comité national des écrivains,
00:35:34il y a des cours de justice,
00:35:35et tout ça n'a pas le même statut
00:35:37et pas le même effet dans le champ.
00:35:40Absolument.
00:35:41On va dire qu'il y a trois volets de l'épuration.
00:35:44Il y a un volet symbolique.
00:35:46C'est les auteurs entre eux,
00:35:48donc le Comité national des écrivains,
00:35:50les écrivains résistants,
00:35:51qui font effectivement des listes publiées
00:35:54dans les lettres françaises en disant
00:35:55« On ne veut plus travailler avec tel et tel et tel auteur collaborateur ».
00:36:01Donc là, c'est un boycott qui a besoin,
00:36:04et encore une fois, c'est collectif cette histoire,
00:36:06qui a besoin de l'aide des éditeurs,
00:36:08qui a besoin de l'aide de la presse, des revues,
00:36:11pour que ce boycott soit maintenu.
00:36:13Donc là, ce n'est pas une décision de justice,
00:36:15ce n'est pas encadré par l'État, etc.
00:36:16Donc, un volet plutôt symbolique.
00:36:19Il y a un volet professionnel.
00:36:21Donc là, c'est le Comité national des écrivains,
00:36:25des gens de lettres, auteurs et compositeurs.
00:36:28Et là, c'est structuré par l'ordonnance du 30 mai 1945,
00:36:32et il y a les institutions, associations,
00:36:35l'association des écrivains combattants,
00:36:37la société des gens de lettres, etc.,
00:36:39qui, elles, donc mandatées par l'État,
00:36:41ce Comité national d'épuration,
00:36:43qui peut condamner, sanctionner plutôt.
00:36:46– Et c'est des écrivains qui les comprennent.
00:36:48– Et là, c'est principalement des écrivains
00:36:49qui y sont, des auteurs et compositeurs,
00:36:51qui siègent là-dedans,
00:36:53et qui peuvent donner jusqu'à deux ans
00:36:56d'interdiction de publication
00:36:58et de toucher des droits d'auteur.
00:37:00– C'est le maximum ?
00:37:01– C'est le maximum.
00:37:02Et d'ailleurs, il y aura souvent des sanctions comme ça
00:37:04qui vont être données, mais qui seront rétrospectives.
00:37:06Ils les donnent en 49, en disant
00:37:08« ça va aller pour 47 et 49 ».
00:37:09En fait, c'est là aussi symbolique,
00:37:11finalement, plus que pratique.
00:37:12Mais ça va quand même concerner du monde.
00:37:15Et puis, il y a le volet, le troisième volet,
00:37:17donc le volet symbolique, le volet professionnel,
00:37:20le troisième volet, le volet judiciaire.
00:37:22Et là, c'est la justice qui s'en empare
00:37:24à travers des juridictions ad hoc,
00:37:26créées pour l'occasion,
00:37:27les chambres civiques,
00:37:29qui jugent le crime d'indignité nationale
00:37:31et peuvent condamner à la dégradation nationale.
00:37:34Donc, c'est la fin des droits civiques,
00:37:37si vous voulez,
00:37:38et beaucoup d'interdictions professionnelles.
00:37:40Et puis, le niveau au-dessus, en quelque sorte,
00:37:43c'est les cours de justice
00:37:44qui, là, peuvent juger
00:37:45jusqu'au crime d'intelligence avec l'ennemi,
00:37:47condamner à mort ces gens-là
00:37:48et exécuter les personnes reconnues
00:37:51coupables d'intelligence avec l'ennemi.
00:37:53– Donc, si je me souviens bien,
00:37:54il y a quatre peines de mort
00:37:56qui sont prononcées
00:37:57contre quatre auteurs
00:37:59qui sont considérés
00:38:02comme suffisamment criminels,
00:38:04en fait, par leurs plumes
00:38:06pour qu'on les mette à mort,
00:38:08qu'on les élimine physiquement.
00:38:10– Tout à fait.
00:38:11Sur les 227 personnes étudiées,
00:38:14il y en a 153 qui sont inculpées.
00:38:16Donc, il y a un dossier ouvert auprès de la justice.
00:38:19Il y en a 108 qui passent en jugement.
00:38:21Donc, ça veut dire qu'il y en a une quarantaine
00:38:22qu'on écarte,
00:38:23qui ont un non-lieu,
00:38:24qui ne passent pas en procès.
00:38:25Soit, pour certains,
00:38:26parce qu'ils décèdent durant l'instruction.
00:38:29Soit, sinon, parce qu'on a jugé
00:38:31que ça ne méritait pas de poursuite
00:38:34devant une juridiction.
00:38:35Et sur ça, je tiens à dire quelque chose
00:38:37qui est dans le bouquin.
00:38:37Mais on a dit souvent
00:38:39qu'il y avait eu des attestations de résistance
00:38:41dans tous les sens, etc.
00:38:43J'ai travaillé, là aussi,
00:38:45les statistiques,
00:38:45il me semble que ça peut aider.
00:38:46Je n'en ai pas trouvé tant ça.
00:38:48Donc, ces personnes, quand même,
00:38:49qui ont un réseau, etc.,
00:38:51n'ont pas été en mesure
00:38:52de donner tant que ça
00:38:54d'attestations de résistance.
00:38:56– Donc, des attestations
00:38:57un peu de complaisance.
00:38:59– Alors, pas forcément de complaisance.
00:39:00Il y en a qui, paradoxalement,
00:39:03peuvent avoir,
00:39:03et écrits dans la presse collaborationniste,
00:39:06et effectivement…
00:39:06– Ménager la chèvre et le chou.
00:39:08– Exactement.
00:39:08– Un peu comme Drieux
00:39:10qui ménage ses amitiés
00:39:12assez longtemps,
00:39:13à droite et à gauche,
00:39:14au cas où le vent tourne.
00:39:16– Exactement.
00:39:17Et des amitiés qui sont réelles,
00:39:19bien qu'érodées.
00:39:21– Compliquées.
00:39:21– Voilà, avec André Malraux, notamment,
00:39:24ou Louis Aragon, absolument.
00:39:26Donc, il y a ces enjeux-là.
00:39:27Pour le coup, Drieux, lui,
00:39:28mais à part, puisqu'il s'est suicidé
00:39:29en mars 45,
00:39:30donc là, Drieux,
00:39:31c'est une action publique éteinte.
00:39:34Donc, il faisait partie
00:39:34des 153 inculpés,
00:39:36mais il n'est pas dans les 108 jugés.
00:39:37Sur les 108 jugés,
00:39:38il y en a 95 qui sont condamnés.
00:39:40Sur les 95 condamnés,
00:39:41il y en a 19 qui sont condamnés à mort,
00:39:44mais seulement 4 qui sont,
00:39:47effectivement, exécutés.
00:39:48– D'accord.
00:39:49– Donc, sur les 4 exécutés,
00:39:50il s'agit de Robert Braziac,
00:39:52en tant que rédacteur en chef
00:39:54de Je suis partout.
00:39:55Il s'agit de Paul Chac,
00:39:57qu'on a complètement oublié,
00:39:58qui avait 80 ans à peu près,
00:40:00à cette époque, un peu plus même,
00:40:01qui a été président du Cercle Arien,
00:40:05qui a été président du Comité d'action
00:40:07anti-bolchévique,
00:40:09et qui a écrit, évidemment,
00:40:11dans la presse collaborationniste
00:40:12et qui a été fusillé.
00:40:14Il y a Georges Suarez,
00:40:16qui est le directeur d'Aujourd'hui,
00:40:17qui est un journal collaborationniste.
00:40:20Et puis, il y a Jean Luchère,
00:40:23qui est condamné,
00:40:23parce que les nouveaux temps.
00:40:25Mais Jean Luchère,
00:40:26il a été ministre de l'information
00:40:29sur le gouvernement moribond de Sigmar Hingen,
00:40:32donc les collaborationnistes en exil en Allemagne.
00:40:35Et il a été président du groupement corporatif de la presse,
00:40:39qui va avoir la mainmise sur la presse de zone nord.
00:40:43Et donc, c'est pour toutes ces raisons
00:40:45que Jean Luchère sera fusillé.
00:40:47Donc, à peu près une vingtaine de condamnés à mort
00:40:50sur les 220 personnes étudiées,
00:40:52et quatre exécutées.
00:40:55Effectivement, exécutées.
00:40:56Et alors, sur les personnes qui ne sont pas exécutées,
00:40:59mais qui sont condamnées à de la prison,
00:41:01une chose intéressante,
00:41:02c'est qu'aussi, ils vont passer dans les mêmes prisons
00:41:04que celles où étaient, quelques mois plus tôt,
00:41:06des résistants ou des déportés,
00:41:08à Fresnes ou à Drancy.
00:41:10– Absolument.
00:41:11Alors, il y a plusieurs enjeux qui se jouent.
00:41:13Premièrement, il y a une centaine de personnes
00:41:15qui va connaître l'enfermement,
00:41:17mais pas forcément lié à une condamnation.
00:41:19On peut être interné sur décision administrative
00:41:22parce qu'il y a des doutes
00:41:23le temps que l'instruction se fasse, etc.
00:41:25Et le fait aussi que ça se superpose
00:41:27fait que nombre d'entre eux qui écriront après,
00:41:31type Alfred Fabre Luce,
00:41:33vont comparer leur sort aux juifs.
00:41:34Et vont dire, finalement,
00:41:38gouvernement provisoire de la République française
00:41:40nous fait subir le sort des juifs.
00:41:42Moi aussi, je suis interné.
00:41:43Je vis ce que vivent les juifs,
00:41:46ce qui est évidemment absolument faux
00:41:48si on prend le taux de mortalité de ces personnes-là.
00:41:52Par exemple, au camp de Noé,
00:41:53que je connais bien en Haute-Garonne,
00:41:55plusieurs centaines d'étrangers qui décèdent
00:41:57juste de leur internement.
00:41:58Je ne parle même pas de la déportation.
00:42:00Ce n'est pas du tout le cas après-guerre.
00:42:01– Oui, bien sûr.
00:42:02– Donc voilà, il y aura des éléments de comparaison
00:42:06absolument infectes.
00:42:07– Oui, oui.
00:42:07– Y compris le regard.
00:42:08– C'est le début d'une martyrologie
00:42:09qu'on va retrouver tout au long de cette période.
00:42:13On y reviendra.
00:42:14Mais vous dites aussi que la prison,
00:42:16c'est le lieu d'une certaine sociabilité carcérale,
00:42:20paradoxalement,
00:42:21qui peut influer sur la position de ces auteurs.
00:42:24– Alors effectivement, en prison,
00:42:26il va…
00:42:27Je reviens un peu sur ce distinguo
00:42:30collaborateur-collaborationniste.
00:42:30– Oui.
00:42:31– Bien, par exemple, Paul Morin,
00:42:34qui était un écrivain d'avant-garde,
00:42:37de l'entre-deux-guerres, des années folles avant tout,
00:42:41va être ambassadeur,
00:42:42il est très proche de Laval,
00:42:44va être ambassadeur de Vichy
00:42:47et il va envoyer, Paul Morin,
00:42:52des colis à Charles Maurras.
00:42:54Et Charles Maurras le remercier,
00:42:55enfin, via la femme Hélène Morin,
00:42:58la femme de Morin,
00:42:59et il dit, on ne se connaît pas.
00:43:01Et donc, dans cette martyrologie
00:43:03dont vous parlez à très juste titre,
00:43:05ça va reconfigurer parfois des amitiés
00:43:09qui n'existaient pas auparavant.
00:43:12Certains, je crois que je cite le cas de José Germain,
00:43:15il est très peu connu, José Germain,
00:43:17et il note dans un bouquin après-guerre
00:43:20avec qui il était en prison,
00:43:21ça lui permet de l'élever,
00:43:22de dire qu'il était aux côtés de tant d'autres auteurs,
00:43:24etc. C'était la gloire.
00:43:26Je prends l'exemple de Jacques Benoît Méchain
00:43:28qui, pour le dire simplement,
00:43:30était secrétaire d'État à la collaboration,
00:43:32en quelque sorte,
00:43:32et qu'il y a un militien
00:43:34qui lui sert la soupe
00:43:36là où il est interné,
00:43:37je crois que là c'est à Freyne,
00:43:38là où il est enfermé à Freyne,
00:43:39et le militien lui demande
00:43:41de signer un carnet d'autographe
00:43:42où il reconnaît les autographes d'autres auteurs.
00:43:44Donc on voit qu'il existe dans cette…
00:43:47– D'autres auteurs collabos.
00:43:48– D'autres auteurs collabos
00:43:49ou des collaborateurs politiques, etc.
00:43:51Et en fait, dans la France de l'immédiat après-guerre,
00:43:54où on nous a souvent dit
00:43:55que toute la France vivait comme résistant,
00:43:57ce n'est absolument pas le cas.
00:44:00Et il y a aussi des gens qui sont défaits
00:44:03parce qu'ils ont perdu,
00:44:04mais qui entendent bien continuer un combat.
00:44:07Donc ces sociabilités existent en prison, effectivement.
00:44:10– Oui.
00:44:10– Alors, ils disent aussi beaucoup
00:44:12qu'ils sont plus condamnés que les autres
00:44:14pour rester dans la question des peines judiciaires,
00:44:17que eux, collaborateurs de plumes,
00:44:19sont sanctionnés plus sévèrement
00:44:22que des gens qui concrètement
00:44:23ont construit le mur de l'Atlantique
00:44:25et que donc c'est absolument injuste,
00:44:28qu'ils auraient subi des peines plus sévères.
00:44:30Et vous vous corrigez en expliquant
00:44:33qu'ils subissent des peines à la fois plus sévères
00:44:35et plus indulgentes.
00:44:37– Effectivement, alors c'est assez compliqué.
00:44:39C'est que l'enjeu initial,
00:44:42c'est qu'effectivement,
00:44:43ils sont jugés plus rapidement que les autres
00:44:45parce que c'est facile à instruire.
00:44:46– Ah oui.
00:44:46– Les travaux de Gisèle Sapiro,
00:44:48notamment, l'ont très très bien montré.
00:44:50Donc ils sont condamnés plus vite.
00:44:51La presse, qui est encore une fois un microcosme,
00:44:54se préoccupe aussi des écrivains particulièrement.
00:44:56Donc ça fait des débats.
00:44:57Faut-il exécuter Paul Chac ?
00:44:59Il y a un grand débat entre Albert Camus
00:45:00depuis Combat et François Mauriac
00:45:02depuis Le Figaro sur l'épuration.
00:45:06Donc la presse…
00:45:06– Qui sont tous deux, Camus et Mauriac,
00:45:08dans le Comité national des écrivains.
00:45:10– Comité national des écrivains,
00:45:11qui sont tous les deux des résistants, absolument.
00:45:13Donc il y a des débats.
00:45:14La presse s'en préoccupe.
00:45:15C'est vrai que c'est facile à instruire.
00:45:17C'est vrai qu'en termes de pourcentage,
00:45:19il y a beaucoup de gens condamnés à de lourdes peines.
00:45:23Mais parmi ces lourdes peines,
00:45:24il y a beaucoup de peines par contumace.
00:45:26C'est-à-dire qu'on juge le prévenu,
00:45:29l'accusé en son absence.
00:45:30Et donc la peine n'est pas exécutée.
00:45:32Vous vous souvenez,
00:45:33on reparle des 20 personnes condamnées à mort,
00:45:35enfin 19 personnes condamnées à mort,
00:45:364 exécutées.
00:45:37Il y en a beaucoup de graciers.
00:45:38Il y en a beaucoup aussi qui ne sont pas là.
00:45:41Et en fait, si vous voulez,
00:45:42la condamnation à mort,
00:45:43elle permet de viser symboliquement,
00:45:44encore plus violemment,
00:45:46ces personnes qui sont censées,
00:45:48en France en tout cas,
00:45:49paraît-il,
00:45:50porter l'honneur de la nation,
00:45:52panthéonisée,
00:45:53académie française,
00:45:54etc.
00:45:54Je ne parle pas d'auteurs collaborateurs.
00:45:56Je veux dire, évidemment,
00:45:57en général,
00:45:58on a une attention,
00:45:59le prestige littéraire.
00:46:02Donc il y a cet enjeu-là.
00:46:04Mais finalement,
00:46:05si on regarde dans le détail,
00:46:07ils ont bénéficié largement de non-lieu.
00:46:09Les auteurs connus,
00:46:11l'autre argument,
00:46:12c'est de dire,
00:46:13ils ont pris les mineurs,
00:46:15c'est la figure du lampiste.
00:46:17Ce n'est pas vrai non plus,
00:46:18statistiquement,
00:46:19là aussi,
00:46:20ça permet de le voir.
00:46:22Et puis surtout,
00:46:23il va y avoir,
00:46:23beaucoup de grâces,
00:46:25de réduction de peines,
00:46:27des lois d'amnistie importantes,
00:46:291951-1953,
00:46:31pour le dire simplement,
00:46:32au début des années 50,
00:46:34à peu près,
00:46:34tous les auteurs,
00:46:35en tout cas,
00:46:36que je considère,
00:46:36sont sortis de prison.
00:46:37– Ils sont sortis de prison
00:46:38et assez vite amnistiés.
00:46:41Donc ça,
00:46:42c'est pour ce qui concerne
00:46:43les peines judiciaires
00:46:44que vous avez distinguées
00:46:45de ce que vous appelez
00:46:46les peines professionnelles.
00:46:48Donc l'interdiction de publier,
00:46:51l'interdiction de percevoir
00:46:52des droits d'auteur
00:46:53qui se lève à peu près
00:46:55en même temps
00:46:56que l'amnistie,
00:46:57si j'ai bien compris.
00:46:58– Non,
00:46:58en quelque sorte,
00:46:59ça se fait entre,
00:47:01ils se mettent au travail
00:47:02fin 45,
00:47:03début 46,
00:47:04puis il y a une pause,
00:47:04puis ça se termine en 49,
00:47:05le Comité national
00:47:06d'épuration des gens de lettres.
00:47:09ils étudient à peu près 170 cas.
00:47:11Moi, j'en travaille que 90.
00:47:13Et là, à peu près la moitié
00:47:14sont condamnés à des peines effectives.
00:47:17Mais finalement, là aussi,
00:47:18ça va très vite en quelque sorte.
00:47:20C'est-à-dire que ces interdictions,
00:47:23au mieux, c'est quelqu'un
00:47:24qui aurait été sanctionné en 49
00:47:26et qui vaut jusqu'en 1951.
00:47:28De toute façon, là aussi,
00:47:31statistiquement,
00:47:31on voit que les premiers retours,
00:47:33ça se trouve,
00:47:33y compris dans les renseignements généraux
00:47:35auprès du président de la République.
00:47:36J'ai trouvé une note là-dessus.
00:47:38En 47, les RG écrivent à Auriol
00:47:41en disant,
00:47:42on estime que dans le milieu littéraire,
00:47:45on autorise à nouveau
00:47:46les auteurs à reparaître.
00:47:49Donc, cette martyrologie
00:47:50de la censure, etc.,
00:47:53finalement, n'est que temporaire
00:47:55quand on s'attache aux faits.
00:47:56– Alors, ça va assez vite
00:47:57parce que vous expliquez bien
00:47:59qu'à partir de 1947,
00:48:02à la gloire des résistants,
00:48:05etc.,
00:48:05succède quand même
00:48:06un moment anticommuniste,
00:48:08un virage qui est pris
00:48:11politiquement, institutionnellement.
00:48:12On rentre dans une période
00:48:13plus marquée par la guerre froide
00:48:16que par l'urgence de l'épuration.
00:48:20Vous parlez de désépuration,
00:48:21il me semble.
00:48:22Et j'étais très surprise
00:48:24de voir que dès 1949,
00:48:26on réédite Gilles de Drilleux-Larochelle,
00:48:29qui est quand même un roman
00:48:30des années 30,
00:48:32nettement antisémite.
00:48:33On réédite le voyage
00:48:35au bout de la nuit de Céline
00:48:36comme s'il n'y avait plus
00:48:38aucun problème.
00:48:39Enfin, en fait,
00:48:40c'est extrêmement rapide,
00:48:42ce retour à la normale
00:48:45sous couvert de grands écrivains.
00:48:47Donc, peu importe
00:48:49ses convictions.
00:48:50– Il se joue beaucoup de choses.
00:48:52D'une part,
00:48:53quasiment dès après la libération,
00:48:56il y a une désunion de la résistance.
00:48:58Il y avait une union de la résistance
00:49:01engagée pour la libération de la France.
00:49:05Et très vite, après-guerre,
00:49:06reviennent des tensions
00:49:08qui se comprennent tout à fait.
00:49:10Est-ce qu'on est d'accord
00:49:12sur ce que doit être politiquement
00:49:14la France après-guerre, etc. ?
00:49:16Vous vous doutez bien
00:49:17que François Mauriac et Albert Camus
00:49:20ne pensent pas forcément la même chose
00:49:21de ce que doit être la France après-guerre.
00:49:22– Quand on quitte le comité national
00:49:24des écrivains ?
00:49:25– Alors, il y a les enjeux,
00:49:26effectivement, dans un premier temps,
00:49:27politiques.
00:49:28– Oui.
00:49:28– Mais il y a les enjeux
00:49:29propres au monde des lettres.
00:49:32Jean-Paulan, résistant,
00:49:34dit que, dans un premier temps,
00:49:35parce qu'après,
00:49:36il va changer un peu d'avis,
00:49:38mais dans un premier temps,
00:49:39dit que la littérature
00:49:40n'a pas à faire d'épuration.
00:49:42La littérature, c'est
00:49:43est-ce qu'on écrit bien ?
00:49:44Oui ou non ?
00:49:45C'est notre boulot.
00:49:46Et un juge doit dire
00:49:48est-ce qu'on est coupable ?
00:49:50Oui ou non ?
00:49:51Et donc, Jean-Paulan,
00:49:52il n'est pas le seul,
00:49:54dès le moment des listes
00:49:56des lettres françaises,
00:49:57se met en retrait,
00:49:58mais ne veut pas trop amputer
00:50:01le comité national des écrivains,
00:50:03etc.
00:50:03Mais par contre,
00:50:04à la fin de l'année 1946,
00:50:06la plupart des grands noms
00:50:08du comité national des écrivains
00:50:09vont sortir,
00:50:11parce que certains d'entre eux
00:50:12commencent à éditer,
00:50:13à publier,
00:50:14aux côtés de collaborateurs.
00:50:16Et Jean-Paulan,
00:50:17c'est l'éminence grise de Gallimard,
00:50:21qui trouve des auteurs,
00:50:22qui les fait publier.
00:50:23Donc, son boulot, à lui,
00:50:24c'est de faire publier des gens.
00:50:26Et il a des amitiés, d'ailleurs,
00:50:28y compris chez les collaborateurs.
00:50:30Et il va mettre en place une revue
00:50:32dont un des objectifs,
00:50:34entre autres choses,
00:50:35c'est de republier
00:50:36les personnes
00:50:37qu'il estime être talentueux,
00:50:39pour qu'il ait de l'affection par ailleurs.
00:50:40Je pense à Marcel Joando,
00:50:41par exemple,
00:50:42qui était un écrivain
00:50:44qui a affiché son antisémitisme
00:50:47à travers des articles
00:50:49qu'il a réunis
00:50:50dans ce qu'il a appelé
00:50:51Le Péril juif.
00:50:53Et donc, par exemple,
00:50:54il va mettre en place
00:50:56une revue, Jean-Paulan,
00:50:58pour rééditer des gens
00:50:58comme Marcel Joando,
00:51:00Jean Giono.
00:51:01Donc, il y a cette rupture-là.
00:51:03Et puis,
00:51:03les témoins de l'époque
00:51:04s'en rendent compte.
00:51:05Elle les a triolées,
00:51:06dit, dès 1948,
00:51:08que, après,
00:51:09dans l'immédiat après-guerre,
00:51:09les étals des libraires,
00:51:11c'est les bouquins de la Résistance,
00:51:12qui sont remplacés
00:51:13par les romans américains.
00:51:14Les polars américains,
00:51:15dont elle-même est très friande.
00:51:16Tout à fait.
00:51:17Et qui sont remplacés
00:51:18par les écrits des collaborateurs.
00:51:20Petite précision
00:51:20par rapport à ce qui est dit.
00:51:22Ce n'est pas pour ça
00:51:23que c'est tout à fait normal.
00:51:25Et d'ailleurs,
00:51:26les gens qui reviennent,
00:51:27ce ne sont pas n'importe qui.
00:51:29Souvent, ils ont subi
00:51:29un petit purgatoire éditorial,
00:51:31ils sont passés
00:51:31dans des petites maisons d'édition,
00:51:32etc.
00:51:33Et c'est souvent, quand même,
00:51:34les grands noms
00:51:35qu'on remet en avant.
00:51:36grands noms
00:51:37où on publie
00:51:38dans des grandes maisons d'édition,
00:51:40Gallimard,
00:51:40Albert Michel,
00:51:43etc.,
00:51:43qu'on publie
00:51:44de nouveaux titres,
00:51:45mais entre-temps,
00:51:45en douce,
00:51:46on les avait quand même réédités.
00:51:48Mais évidemment,
00:51:49une réédition,
00:51:49ça fait moins de bruit
00:51:50qu'un nouveau titre.
00:51:51Et j'ajoute
00:51:51que certaines de ces maisons d'édition
00:51:52ont entendu leur non-lieu
00:51:54ou leur acquittement à la justice.
00:51:55– Voilà, parce que
00:51:56les maisons d'édition aussi
00:51:57sont mises en cause
00:51:58et ont eu des trajectoires.
00:52:00C'est-à-dire Gallimard,
00:52:01c'est intéressant
00:52:01parce que très grands noms
00:52:03avant-guerre,
00:52:05quand même bien installés
00:52:07pendant l'occupation
00:52:08et puis qui reprend
00:52:09une position dominante.
00:52:12Grasset,
00:52:12même chose,
00:52:13plus ou moins ?
00:52:14– Alors Grasset,
00:52:16la maison Grasset
00:52:17et Bernard Grasset
00:52:18– Oui,
00:52:19lui-même,
00:52:19enfin le fondateur.
00:52:20– ont été condamnés.
00:52:21– Oui.
00:52:22– Ont été condamnés
00:52:23et pour faire simple
00:52:24parce que c'est tout
00:52:24un processus,
00:52:26etc.,
00:52:27autour de Bernard Grasset
00:52:28qui va passer
00:52:28en tribunal militaire,
00:52:29etc.,
00:52:30mais Vincent Auriol
00:52:33traduit la fin de Grasset
00:52:34en grande amende à pays.
00:52:36– D'accord.
00:52:37– Et c'est pour ça
00:52:37que dès la fin des années 40,
00:52:39Grasset va pouvoir repartir,
00:52:40etc.
00:52:41Mais parmi les maisons
00:52:43très connues,
00:52:43c'est Grasset
00:52:44qui a rencontré
00:52:44le plus de problèmes.
00:52:45Les autres ont bénéficié
00:52:47principalement de non-lieu
00:52:48ou d'acquittement,
00:52:49principalement de non-lieu.
00:52:50– Entendu.
00:52:51Alors il y a ce moment
00:52:52à la fin des années 40
00:52:53où se construit,
00:52:54donc si j'ai bien compris,
00:52:56une position plutôt défendue
00:52:58par Jean Paulan
00:52:58qui est le principal,
00:53:00c'est la littérature,
00:53:01c'est le style,
00:53:02c'est la beauté
00:53:03qui est séparé
00:53:04de l'engagement politique,
00:53:05au moment même
00:53:07où s'établit
00:53:08la position
00:53:10très sartrienne,
00:53:11enfin dont Sartre
00:53:11est vraiment
00:53:12la figure de Proulx
00:53:13qui publie en 1947
00:53:14« Qu'est-ce que la littérature ? »
00:53:16qui prône au contraire
00:53:18l'engagement
00:53:18et qui considère
00:53:20que la littérature
00:53:20procède
00:53:21de la position sociale
00:53:24et de la position
00:53:25qu'on prend
00:53:25vis-à-vis
00:53:26de sa propre position sociale
00:53:27et c'est ça
00:53:28le moteur
00:53:29de la littérature.
00:53:31Alors,
00:53:32je voudrais qu'on voit
00:53:33à la suite
00:53:34de ce moment
00:53:35de la fin des années 40
00:53:36quelles peuvent être
00:53:37les différentes trajectoires,
00:53:39les différents parcours,
00:53:41vous en distinguez trois,
00:53:42en fait,
00:53:42de ces écrivains collaborateurs
00:53:44et de leur devenir littéraire.
00:53:46vous expliquez qu'il y a ceux
00:53:49qui subissent le stigmate
00:53:51d'avoir été un collabo,
00:53:53il y a ceux qui l'endossent
00:53:55et puis il y a ceux
00:53:56et surtout celui
00:53:57qui vont leur renverser.
00:54:00Alors,
00:54:00ceux qui le subissent,
00:54:02vous dites,
00:54:02vous avez mentionné
00:54:03qu'ils passent par un purgatoire,
00:54:06ils peuvent se reconvertir,
00:54:08ils se font tout petits,
00:54:09ils changent de nom.
00:54:11Je pense à un certain
00:54:12Noël Bayon de la mort,
00:54:14journaliste
00:54:15qui se spécialise
00:54:16dans les recettes de cuisine,
00:54:18il me semble.
00:54:19Non,
00:54:19presse médicale,
00:54:20presse médicale,
00:54:21oui.
00:54:21Oui,
00:54:21la médecine
00:54:23où ils peuvent transformer
00:54:24leur œuvre.
00:54:25Vous parlez du fait
00:54:26que les romans de Giono
00:54:28d'après-guerre
00:54:29ont beaucoup changé,
00:54:31même stylistiquement,
00:54:32par rapport à ce qu'il écrivait
00:54:34avant-guerre.
00:54:35Alors,
00:54:36il se joue effectivement
00:54:37pas mal de choses
00:54:37autour de cette notion
00:54:38de stigmate.
00:54:39Donc,
00:54:39c'est vrai que
00:54:40vous l'avez dit tout à l'heure,
00:54:41stigmate,
00:54:42c'est quelque chose
00:54:42qu'on utilise spontanément
00:54:43pour dire
00:54:44qu'un groupe de personnes
00:54:46est déclassé,
00:54:47jugé,
00:54:48mis au banc de la société,
00:54:49etc.
00:54:50Au niveau social,
00:54:52c'est,
00:54:53disons,
00:54:54la construction
00:54:55d'une identité sociale.
00:54:56Donc,
00:54:57il y a cet enjeu
00:54:58de l'épuration
00:54:58qui désigne
00:54:59et qui dit
00:54:59en fait,
00:55:00la nébuleuse
00:55:01d'un tas de pratiques,
00:55:02il y a une qualification
00:55:03juridique des faits
00:55:04et ça,
00:55:05c'est de la collaboration.
00:55:05En quelque sorte,
00:55:06ces personnes-là
00:55:07étant désignées dans la presse,
00:55:08les lettres françaises,
00:55:09en passant en justice,
00:55:11les procès qui sont couverts
00:55:12par la presse,
00:55:13soit dit en passant,
00:55:14finalement,
00:55:14toute cette population
00:55:15sur laquelle je travaille
00:55:16va connaître le stigmate,
00:55:18c'est-à-dire,
00:55:18va être désignée
00:55:19comme collaborateur
00:55:20ou comme collaboratrice
00:55:22pour les sept femmes
00:55:23de la cohorte.
00:55:24Ça va entraîner
00:55:25des choses très concrètes,
00:55:26c'est parfois
00:55:27des interdictions de séjour,
00:55:29donc on va résider
00:55:29dans tel ou tel endroit
00:55:30et on va en être chassé
00:55:32parce que
00:55:34la presse de la résistance
00:55:35va dire,
00:55:36ça arrive à rebatter,
00:55:36par exemple.
00:55:37– Vous n'avez pas le droit
00:55:38d'habiter là.
00:55:39– Voilà,
00:55:39il habite à telle adresse
00:55:40et on le chasse
00:55:41de tel ou tel endroit.
00:55:43Je me souviens
00:55:43de quelqu'un
00:55:44qui a été acquitté,
00:55:47Jean-Michel Ronétour
00:55:48qui, lui,
00:55:48retente de faire
00:55:49une campagne électorale
00:55:50dans Lyon.
00:55:51Il a été maire d'Auxerre.
00:55:52Jean-Michel Ronétour,
00:55:54il est accueilli par les communistes
00:55:55et surtout par des tomates
00:55:56et des huées, etc.
00:55:58Donc, voilà,
00:55:59il n'y a pas un retour
00:56:00à la normale
00:56:00et donc ils subissent
00:56:01le stigmate
00:56:02à travers l'enfermement aussi,
00:56:04c'est connaître la prison,
00:56:05etc.
00:56:06Et d'ailleurs, du coup,
00:56:07beaucoup d'entre eux
00:56:07ne vont pas publier,
00:56:09mais ceux qui ne vont pas
00:56:11republier après-guerre
00:56:12ou très, très, très, très peu,
00:56:13c'est des personnes
00:56:14qui ne publiaient pas avant-guerre.
00:56:15– Qui ne publiaient pas.
00:56:15C'était les nouveaux entrants
00:56:16que vous avez décrits tout à l'heure.
00:56:20– Exactement.
00:56:20– Émaillé, c'était une publication
00:56:22tous les dix ans
00:56:24d'un style mineur, etc.
00:56:26Il y a des personnes,
00:56:27effectivement,
00:56:27qui vont endosser le stigmate,
00:56:30qui vont jouer de ça.
00:56:31– Donc, eux,
00:56:32ils revendiquent carrément,
00:56:33ils disent frontalement
00:56:35« Ouais, ouais, j'étais un collabo ».
00:56:37– Alors, ils ne disent pas « collabo »
00:56:38pour une raison très simple,
00:56:40c'est que c'est interdit
00:56:40par la loi d'amnistie de 1951.
00:56:42On ne peut pas faire
00:56:43l'apologie de la collaboration.
00:56:45Donc, ils vont se présenter
00:56:46plutôt comme victimes
00:56:48de l'épuration.
00:56:49Et si on est victime
00:56:50de l'épuration,
00:56:51c'est qu'on aussi
00:56:51on délégitime
00:56:54la Quatrième République.
00:56:55C'est que finalement,
00:56:56le gouvernement provisoire
00:56:57de la République française,
00:56:58la Quatrième République,
00:57:00elle est née dans un bain de sang
00:57:01et elle ne vaut pas
00:57:02beaucoup mieux que Vichy.
00:57:03Et finalement,
00:57:04ceux qui ont mis en place
00:57:04ce bain de sang,
00:57:05ce sont les résistants.
00:57:06Donc, il y a une inversion
00:57:07de l'accusation, etc.
00:57:09Alors, souvent,
00:57:10ils sont réduits
00:57:11à l'endossement du stigmate.
00:57:13C'est-à-dire,
00:57:13ils n'ont pas trop envie
00:57:14de le faire au début.
00:57:15Je prends les exemples
00:57:16de Lucien Robaté,
00:57:17de Marc Auger
00:57:18qui prend le pseudonyme
00:57:19de Saint-Loup.
00:57:20Mais en fait,
00:57:21vu que leur reconversion
00:57:22littéraire ne marche pas,
00:57:23il y a un côté,
00:57:24eh bien, allons-y.
00:57:25Et donc,
00:57:26on se retrouve
00:57:26dans un entre-soi
00:57:27d'extrême droite,
00:57:29dans des revues
00:57:30comme Rivarol,
00:57:31comme Valeurs Actuelles,
00:57:33qui existent toujours.
00:57:34Dans les années 70,
00:57:36à, comme rédacteur en chef,
00:57:38un auteur qui est dans ma cohorte,
00:57:39il s'appelle
00:57:39Jean Lousteau-Chartès.
00:57:40Jean Lousteau-Chartès
00:57:42a été Waffen-SS,
00:57:43il va s'engager
00:57:44contre le débarquement
00:57:45en Normandie
00:57:46dont on vient
00:57:47de fêter l'anniversaire.
00:57:49Il va s'exiler,
00:57:50il va être arrêté
00:57:51à la frontière suisse,
00:57:52il va être condamné
00:57:52à mort fin octobre 1945,
00:57:55il n'est pas exécuté.
00:57:58Et il va être rédacteur
00:57:59en chef de Valeurs Actuelles,
00:58:01Valeurs Actuelles
00:58:01où on va retrouver
00:58:02Lucien Robaté,
00:58:03condamné à mort,
00:58:04et Gracié.
00:58:05Il y a tout un tas
00:58:05d'auteurs
00:58:06qu'on va retrouver
00:58:06à Rivarol,
00:58:07à Aspect de la France,
00:58:08qui est le nouveau nom
00:58:09de l'Action Française,
00:58:11aux écrits de Paris,
00:58:13dans tout un tas
00:58:14d'endroits
00:58:14où finalement
00:58:15on se reconnaît,
00:58:17on est dans un entre-soi,
00:58:18on continue à vivre
00:58:19de sa plume.
00:58:20Et puis,
00:58:22il y en a
00:58:23qui en jouent
00:58:24de manière
00:58:26pour se créer
00:58:27un petit capital subversif.
00:58:28Et ce n'est pas forcément
00:58:29resté dans les mémoires.
00:58:31Sacha Guitry
00:58:32pratique beaucoup
00:58:33l'humour,
00:58:34la grévoiserie.
00:58:36il va connaître
00:58:3760 jours de prison,
00:58:38il va en faire
00:58:39deux tomes,
00:58:40aux éditions de l'élan
00:58:41qui fait partie
00:58:42de ces petites maisons
00:58:43d'édition
00:58:44qui se fondent
00:58:44juste après-guerre
00:58:45pour éditer
00:58:46les auteurs collaborateurs
00:58:48qui ne sont plus accueillis
00:58:49dans leur grande maison
00:58:50d'édition.
00:58:51Et ça va être édité
00:58:52en fac simulé
00:58:53de son écriture manuscrite,
00:58:54comme si on avait
00:58:55dans les mains.
00:58:55Un journal de prison.
00:58:57Et donc,
00:58:57du coup,
00:58:57la relique du grand écrivain
00:58:59Sacha Guitry
00:59:00entre les mains.
00:59:02Voilà,
00:59:02il y a un côté
00:59:03autographe,
00:59:05symbolique,
00:59:05Mais le journal de prison,
00:59:06c'est super pour inverser
00:59:07le stigmate.
00:59:08On connaît bien
00:59:09cette recette
00:59:10et dire
00:59:10je suis un martyr
00:59:11de l'injustice
00:59:12donc on se met en scène
00:59:14comme réprouvé.
00:59:16Donc,
00:59:17vous expliquez bien
00:59:18comment endosser
00:59:19ce stigmate,
00:59:20en l'occurrence
00:59:20celui de la collaboration
00:59:21mais ça se transpose
00:59:23super bien
00:59:23à d'autres cas,
00:59:26apporte des bénéfices,
00:59:27donc l'entre-soi,
00:59:29le scandale
00:59:30et puis,
00:59:31en même temps,
00:59:31c'est un coût,
00:59:32c'est-à-dire
00:59:32qu'on se retrouve
00:59:33un peu enfermé
00:59:33dans cette case-là.
00:59:35Exactement.
00:59:35Il y a une trappe
00:59:37en quelque sorte,
00:59:38un effet cliqué.
00:59:39Oui.
00:59:39C'est le cas,
00:59:40par exemple,
00:59:41de Claude Jamais
00:59:42dont le fils
00:59:43Dominique Jamais
00:59:44a raconté
00:59:44la trajectoire
00:59:46et où en fait,
00:59:47Claude Jamais,
00:59:47il vient plutôt
00:59:48de la gauche,
00:59:49alors de la gauche municoise,
00:59:51de la gauche anticommuniste,
00:59:53etc.
00:59:53mais il va même être engagé
00:59:55dans la presse de gauche
00:59:56si je peux dire ça
00:59:57parce qu'il faut faire croire
00:59:58durant l'occupation
00:59:59que tout continue pareil,
01:00:01donc plutôt la presse de gauche
01:00:03de la collaboration.
01:00:05Il était enseignant,
01:00:07il va être mis à la retraite
01:00:08et il va se retrouver
01:00:10dans ce groupe
01:00:10d'extrême droite,
01:00:11dans cet entre-soi,
01:00:12qu'il n'a jamais fréquenté
01:00:13auparavant en fait.
01:00:15Et au bout d'un moment,
01:00:16on sent que ça va
01:00:17le lasser
01:00:18et Dominique Jamais,
01:00:19son fils,
01:00:20dit que Claude Jamais
01:00:21aurait même repris
01:00:21sa carte au Parti Socialiste
01:00:23qu'on l'a,
01:00:23je reprends l'expression
01:00:24de Dominique Jamais,
01:00:25tendue du bout des doigts.
01:00:26Du bout des doigts
01:00:27puisque les socialistes
01:00:28ne sont pas ravis
01:00:29de l'accueillir.
01:00:29Ils ne sont pas enchantés
01:00:30de réaccueillir Claude Jamais.
01:00:33Donc effectivement,
01:00:34cet entre-soi,
01:00:35c'est aussi s'enfermer
01:00:37dans un espace social particulier.
01:00:40Alors je voudrais
01:00:41qu'on revienne
01:00:41sur celui
01:00:42qu'on identifie
01:00:43le plus directement
01:00:44à la collaboration
01:00:46dans le monde littéraire
01:00:47et qui est aussi celui
01:00:48qui va renverser
01:00:49le stigmate
01:00:50de cette identité
01:00:52de collaborateur
01:00:54qui est Louis-Ferdinand Céline,
01:00:57pseudonyme
01:00:57de Louis-Ferdinand Détouche,
01:01:00que vous représentez
01:01:01sur la couverture
01:01:02de votre livre.
01:01:03Donc c'est l'illustration
01:01:04qu'on a reprise
01:01:04pour notre émission
01:01:05dans le texte.
01:01:06Une photographie
01:01:07que je trouve extraordinaire
01:01:09parce qu'on voit Céline
01:01:11en costume de ville
01:01:12sous les flashs
01:01:15des photographes nombreux
01:01:17dans cette mise en scène
01:01:18de soi très cinématographique,
01:01:20ce qui montre bien
01:01:21que tout ça,
01:01:21c'est un travail
01:01:22d'éthos de l'écrivain
01:01:24et de comment il se présente.
01:01:27Et vous racontez
01:01:29que ce renversement
01:01:30du stigmate par Céline
01:01:32est une entreprise collective
01:01:34pour faire correspondre
01:01:36la biographie
01:01:37qu'on lui donne
01:01:38à la biographie
01:01:40qu'il se donne.
01:01:41Alors est-ce que vous pouvez
01:01:41nous expliquer
01:01:42ce processus ?
01:01:44– Alors effectivement,
01:01:45le renversement
01:01:46du stigmate,
01:01:47c'est en quelque sorte
01:01:49imposer aux autres
01:01:51l'image qu'on a
01:01:52de soi-même.
01:01:53Et donc plutôt
01:01:54que d'être réduit
01:01:55à la collaboration,
01:01:56dire qu'on est autre chose.
01:01:57Donc Céline va
01:01:58tour à tour user,
01:01:59Philippe Roussin
01:02:00l'a très bien montré,
01:02:01de la figure du médecin,
01:02:02de la figure du soldat
01:02:03de la Première Guerre mondiale.
01:02:06– Et ils ont des identités
01:02:07à lui.
01:02:08– Ils ont des identités
01:02:09à lui,
01:02:10sur lesquelles il revient.
01:02:11et il revient principalement
01:02:13après-guerre là-dessus.
01:02:15Et puis, en quelque sorte,
01:02:17il se joue beaucoup de choses
01:02:18dans cette image.
01:02:19C'est l'occasion d'en parler
01:02:20parce que je n'en parle pas
01:02:21dans le bouquin.
01:02:23On ne voit pas souvent
01:02:24Céline comme ça.
01:02:25Si on a en tête
01:02:26des images de Céline,
01:02:27on le voit plutôt
01:02:28clochardisé,
01:02:28amedon.
01:02:29– Oui, en robe de chambre,
01:02:30avec ses chats.
01:02:31– Et Céline,
01:02:31il va jouer sur ces deux images
01:02:32en quelque sorte.
01:02:34Ça, cette image,
01:02:35elle est prise après-guerre.
01:02:37Et d'ailleurs,
01:02:38je salue CNRS Édition
01:02:39qui a trouvé
01:02:40cette très belle image.
01:02:41Elle est après-guerre.
01:02:42Céline est de retour
01:02:43en France depuis peu.
01:02:44Et il fait un procès.
01:02:46– Parce qu'il était parti
01:02:47à Sigmaringen
01:02:48et il avait suivi
01:02:49les derniers plus fidèles
01:02:51du régime de Vichy.
01:02:53– Tout à fait.
01:02:54Céline est partie
01:02:54à Sigmaringen.
01:02:55Puis après,
01:02:56il se retrouve au Danemark
01:02:58où il connaît la prison.
01:03:00Et puis,
01:03:00il va rester au Danemark
01:03:01jusqu'à que ses avocats,
01:03:03Albert Nau,
01:03:03dans un premier temps,
01:03:04puis Jean-Louis Tixi-Vinancourt.
01:03:06Jean-Louis Tixi-Vinancourt
01:03:07qui est un collaborateur
01:03:08qui va être dans le parti
01:03:10de Pierre Poujade,
01:03:11qui va se présenter
01:03:12à la présidentielle de 1965
01:03:14dont le chef de campagne
01:03:16est Jean-Marie Le Pen,
01:03:17etc.
01:03:18Donc,
01:03:18Jean-Louis Tixi-Vinancourt,
01:03:19l'avocat de Céline,
01:03:21garantit à Céline
01:03:22qu'il peut revenir
01:03:24et que Céline
01:03:25pourra entrer en France
01:03:25et qu'il n'y arrivera rien.
01:03:26Il obtient une amnistie
01:03:28auprès du tribunal militaire.
01:03:31Mais du coup,
01:03:31là,
01:03:32ce procès,
01:03:32c'est parce que
01:03:33Ernst Juncker,
01:03:36un écrivain
01:03:37qui est dans la Wehrmacht,
01:03:40va faire un journal
01:03:41de sa vie en France
01:03:42et attribuer à Céline
01:03:44des propos.
01:03:45Et ce journal écrit
01:03:46en allemand
01:03:46et traduit par Julliard.
01:03:48Et Céline
01:03:50est explicitement désignée.
01:03:52Et Céline porte plainte,
01:03:54du coup,
01:03:54contre Julliard
01:03:55vis-à-vis de la traduction
01:03:57de l'éditeur français
01:03:58pour la publication
01:04:00du journal de Juncker.
01:04:03Et ça,
01:04:03c'est une mise en scène
01:04:04au tribunal
01:04:05pour le dépôt de la plainte
01:04:07qui est voulue
01:04:07par Jean-Louis Tixi-Vinancourt.
01:04:10Il ne plaît pas tant que ça,
01:04:11d'ailleurs,
01:04:11à Céline
01:04:12de se montrer
01:04:13devant les photographes
01:04:14costume trois pièces.
01:04:15D'ailleurs,
01:04:15là,
01:04:16Gallimard vient de rééditer
01:04:17les lettres
01:04:18à ses avocats français
01:04:19de Céline.
01:04:20Et il y a des petits passages
01:04:22de la correspondance
01:04:23autour de ça,
01:04:24etc.
01:04:25Donc,
01:04:26on a d'un côté
01:04:26un Céline
01:04:27qui représenterait
01:04:28le grand auteur.
01:04:29On a un Céline
01:04:30qui tient
01:04:30à sa narration.
01:04:32Il l'interdit,
01:04:33un collègue,
01:04:34un Sionger,
01:04:35de rapporter
01:04:36des propos.
01:04:37Donc,
01:04:37Céline,
01:04:39il circonscrit,
01:04:40ce qu'il veut dire
01:04:41de lui-même.
01:04:41D'ailleurs,
01:04:41Céline va interdire
01:04:43la republication
01:04:44de ses pamphlets
01:04:44des années 30
01:04:45et de l'occupation
01:04:46pour les beaux draps.
01:04:48Et en même temps,
01:04:49on a le Céline
01:04:49clochardisé de Meuzon.
01:04:51Mais il le sait,
01:04:52Céline.
01:04:52Il écrit dans sa correspondance
01:04:55quand l'Express
01:04:55vient le voir,
01:04:56je me suis roulé
01:04:57dans ma fange
01:04:58de gros cochons,
01:04:59je leur en ai donné,
01:05:00etc.
01:05:01Il le dit
01:05:01dans l'entretien
01:05:03avec le professeur Y,
01:05:04qui est en quelque sorte
01:05:05une auto-justification.
01:05:07on apprend qu'il comptait
01:05:09appeler ça
01:05:10« On n'est jamais mieux servi
01:05:11que trois petits points ».
01:05:12Oui, par soi-même,
01:05:14sous-entendu.
01:05:15exactement.
01:05:16Céline qui se défend
01:05:18et là-dedans,
01:05:19il dit
01:05:19« J'ai un jeu,
01:05:20pour mon personnel,
01:05:21jeu très modeste
01:05:22que je prends toujours soin
01:05:23d'entourer de merde,
01:05:25etc. »
01:05:26Donc,
01:05:27volontiers,
01:05:27la subversion,
01:05:30y compris celle-là
01:05:31en quelque sorte
01:05:31de la compromission.
01:05:32Et dans ses romans
01:05:33d'après-guerre,
01:05:34je pense à
01:05:35d'un château à l'autre,
01:05:36Nord et Rigodon,
01:05:37il parle de son exil,
01:05:38mais jamais
01:05:39de ce qu'il fait
01:05:41durant l'occupation
01:05:43et la collaboration,
01:05:44à savoir,
01:05:44pour Céline,
01:05:45très concrètement,
01:05:46des lettres pro-nazis
01:05:47dans ce qui se fait de pire
01:05:48de la presse collaborationniste,
01:05:49je pense notamment
01:05:50au journal Opilori,
01:05:52entre autres.
01:05:54Et donc,
01:05:54sur ça,
01:05:55Céline,
01:05:55il remodule quelque chose
01:05:57à son image
01:05:57et cette image,
01:05:59il peut la faire
01:05:59parce qu'il est aidé
01:06:01par tout un tas
01:06:01de fidèles
01:06:02qui garantissent
01:06:03ses rééditions
01:06:04jusqu'à ce qu'il arrive
01:06:05chez Gallimard
01:06:06à partir de 1951.
01:06:08Et là,
01:06:08chez Gallimard,
01:06:08il va être aidé
01:06:09avec Poulan.
01:06:10Mais vu qu'il se moque
01:06:11de Poulan
01:06:11dans un château à l'autre,
01:06:13il y a rupture.
01:06:14C'est compliqué.
01:06:14Donc,
01:06:15c'est Roger Nimier
01:06:16qui a un hussard,
01:06:17donc la droite,
01:06:19si ce n'est l'extrême droite
01:06:19littéraire des années 50,
01:06:21qui va contribuer largement
01:06:24à obtenir que Céline
01:06:24soit en pléiade
01:06:25de son vivant.
01:06:26Alors,
01:06:26l'édition ne sera pas
01:06:26exactement du vivant de Céline,
01:06:28mais c'était dans les tueurs.
01:06:29Il voulait vraiment
01:06:29être consacré en pléiade
01:06:31chez Gallimard.
01:06:32Il avait ce projet.
01:06:33Il en rêvait.
01:06:35Ça se voit dans les correspondances
01:06:36avec Gallimard.
01:06:36Il dit,
01:06:37les vieux ont une manie,
01:06:38la mienne,
01:06:38c'est d'être publiée
01:06:40à la pléiade.
01:06:40Il dit,
01:06:41dans Rigodon,
01:06:41vous verrez,
01:06:42plus tard,
01:06:43je serai au Bachaud,
01:06:44etc.
01:06:44Et d'ailleurs,
01:06:45Céline va être...
01:06:47Patrimonialisée
01:06:48par les programmes scolaires.
01:06:49Ce qu'on retrouve effectivement
01:06:50en programme d'agrégation
01:06:52de lettres.
01:06:53Et donc,
01:06:53si vous voulez,
01:06:54le renversement de Céline,
01:06:56sa postérité,
01:06:57c'est de toujours être
01:06:58dans cette tension
01:06:59entre la légitimité littéraire,
01:07:02le styliste
01:07:03qui aurait mis l'oral
01:07:05à l'écrit
01:07:05d'une façon plus particulière
01:07:07que les écrivains
01:07:08des tranchées
01:07:08type Barbus,
01:07:10et en même temps,
01:07:12l'impiété,
01:07:13la subversion
01:07:15autour de la collaboration,
01:07:16mais que Céline
01:07:17prend soin
01:07:17de toujours éviter.
01:07:19Donc,
01:07:19il aime l'aspect sulfureux,
01:07:21mais il ne va jamais
01:07:22vraiment s'accuser.
01:07:23Oui.
01:07:24Alors,
01:07:24vous parlez bien
01:07:25du fait que
01:07:25cette auto-justification
01:07:28et cette reconstruction
01:07:29de soi,
01:07:30c'est une matrice littéraire
01:07:31en soi-même.
01:07:32Et en même temps,
01:07:34vous montrez
01:07:34la contribution
01:07:35de l'éditeur
01:07:36et notamment
01:07:37de Gallimard
01:07:38pour lisser
01:07:39l'image de Céline
01:07:41autant que possible.
01:07:41Et alors,
01:07:42j'ai été complètement sidérée
01:07:43dans la comparaison
01:07:44que vous proposez
01:07:46entre deux couvertures
01:07:47dans l'édition folio
01:07:48de Rigodon,
01:07:50l'édition de 2005
01:07:51et l'édition de 2021
01:07:53que notre réalisateur
01:07:55va mettre à l'image.
01:07:57Dans l'édition de 2005,
01:07:59on voit la couverture
01:08:00qui est un dessin de tardi
01:08:02qui porte un fragment
01:08:03de croix gammée
01:08:04sur un drapeau,
01:08:06lequel fragment
01:08:08est gommé complètement
01:08:09dans la couverture
01:08:10de 2021.
01:08:11Donc ici,
01:08:12on voit une intervention
01:08:13d'éditeur
01:08:14outre des préfaces
01:08:16qui livrent
01:08:17une biographie
01:08:18très lissée
01:08:18de Céline.
01:08:19Mais là,
01:08:20il y a une intervention
01:08:22vraiment pour
01:08:24estomper
01:08:24cet aspect-là
01:08:25qui reste en arrière-plan
01:08:27pour maintenir
01:08:28un peu le scandale.
01:08:30Exactement.
01:08:31C'est le cas de Céline.
01:08:32J'aimerais dire aussi
01:08:33que c'est le cas
01:08:34de manière générale
01:08:35de la collaboration.
01:08:37Et les lois
01:08:38d'amnistie
01:08:38ont consacré ça.
01:08:41Les lois d'amnistie,
01:08:42elles font que,
01:08:43j'en dis un mot
01:08:44dans le livre,
01:08:45elles font que
01:08:45si on dit
01:08:46qu'un collaborateur
01:08:47a collaboré
01:08:47après les lois d'amnistie,
01:08:49le collaborateur
01:08:50en question
01:08:50peut porter plainte
01:08:51en diffamation
01:08:52puisque l'amnistie,
01:08:53c'est l'oubli
01:08:55juridique.
01:08:55Du coup,
01:08:56il n'y a plus
01:08:56de collaborateurs,
01:08:58il n'y a plus
01:08:59de pratiques
01:08:59de collaboration,
01:09:00il y a la collaboration
01:09:02qui est un peu floue
01:09:04et d'ailleurs
01:09:05avec le discours
01:09:05des collaborateurs
01:09:08qui ont tendance
01:09:09à avoir dit
01:09:11« Oh, vous savez,
01:09:12la résistance
01:09:13avec ces exactions,
01:09:14la collaboration,
01:09:15au final,
01:09:16c'était la même chose. »
01:09:16Tout ça, c'est compliqué.
01:09:17Ce qui est évidemment
01:09:18absolument faux
01:09:19et une justification
01:09:20a posteriori.
01:09:22Et du coup,
01:09:23Céline,
01:09:25il n'y a plus
01:09:26les pamphlets
01:09:26qui sont édités
01:09:27à la volonté de Céline.
01:09:29Ça a été longtemps
01:09:30très dur
01:09:31de mettre la main
01:09:33sur les écrits
01:09:34de Céline
01:09:35durant l'occupation.
01:09:36Et en même temps,
01:09:37on a ce paradoxe
01:09:38éditorial chez Gallimard.
01:09:39C'est aussi Gallimard
01:09:39qui les a réunis
01:09:40dans les années 80-90
01:09:42avec des spécialistes.
01:09:43Mais ce n'est pas
01:09:44quelque chose
01:09:44qu'on va retrouver
01:09:45en poche,
01:09:45accessible, etc.
01:09:47Donc il y a toujours
01:09:48cette ambivalence
01:09:48et j'y reviens
01:09:49pour Céline
01:09:50entre la littérature
01:09:51et le scandale.
01:09:54Oui.
01:09:55Alors pour terminer
01:09:56notre entretien,
01:09:58j'aimerais bien
01:09:58qu'on prolonge
01:09:59un peu ces questions
01:10:00liées à la postérité
01:10:01des écrivains
01:10:02en voyant aussi
01:10:04comment votre livre
01:10:05soulève des problèmes
01:10:06tout à fait contemporains.
01:10:08contemporains.
01:10:10Cette question
01:10:11de la permanence
01:10:12du stigmate
01:10:13et de la gloire
01:10:15et de la possibilité
01:10:16d'accéder ou non
01:10:17à la publication.
01:10:19Je me disais
01:10:21comment est-ce que
01:10:22c'est Barjavel,
01:10:25Simonon
01:10:25que j'évoquais au début,
01:10:27comment ça se fait
01:10:28ou Jean Hanouille
01:10:30qui est au programme
01:10:31de beaucoup de collégiens,
01:10:33comment est-ce qu'ils sont passés
01:10:34comme une lettre à la poste
01:10:35et qu'on a oublié
01:10:36qu'ils avaient pris part
01:10:38à la collaboration ?
01:10:40Et alors,
01:10:40je souris
01:10:41parce que je tiens
01:10:42à vous dire
01:10:42que je me pose
01:10:43la même question.
01:10:44Ah oui.
01:10:46Il y a un oubli
01:10:47du stigmate,
01:10:47effectivement.
01:10:48Je peux avancer
01:10:49des hypothèses,
01:10:50mais en fait,
01:10:51l'oubli du stigmate,
01:10:52pardon,
01:10:53l'oubli du stigmate,
01:10:54il est dur à saisir
01:10:55parce qu'il faudrait
01:10:56en fait savoir
01:10:58ce que pensent
01:10:58les lecteurs
01:10:59et lectrices
01:11:00de Simonon,
01:11:01de Giono,
01:11:02de Hanouille,
01:11:03de Barjavel,
01:11:04est-ce qu'ils le savent
01:11:05ou est-ce qu'ils ne le savent pas ?
01:11:06Ou même,
01:11:07plus encore,
01:11:08les non-lecteurs
01:11:09et non-lectrices,
01:11:10est-ce que dans l'absolu,
01:11:11ils associent ces noms
01:11:11à la collaboration
01:11:12ou pas ?
01:11:13J'en montrerai quand même
01:11:14quelques hypothèses.
01:11:16Premièrement,
01:11:18on en parlait tout à l'heure,
01:11:20collaborateurs,
01:11:21collaborationnistes,
01:11:22même degrés d'engagement
01:11:23dans la collaboration.
01:11:24Bon,
01:11:26Barjavel,
01:11:27il est chef de fabrication
01:11:28chez De Noël
01:11:28qui publie le pamphlet
01:11:29de Rebatté.
01:11:31Il publie des extraits
01:11:32de romans
01:11:33dans Je suis partout
01:11:33et donne des interviews
01:11:35à Je suis partout.
01:11:36Il va diriger
01:11:38une petite revue
01:11:38quand même
01:11:39liée au MSR,
01:11:41etc.
01:11:42Au MSR.
01:11:43Au mouvement social révolutionnaire.
01:11:46Mais il n'est pas
01:11:48si engagé que ça
01:11:49et à la Libération,
01:11:50il n'a aucun procès.
01:11:52Il vient juste
01:11:54de débuter en littérature,
01:11:55notamment avec Ravage.
01:11:58Alors Simonon,
01:11:58c'est un nom plutôt connu.
01:12:00Il publie en fait
01:12:01en quelque sorte
01:12:02dans toute la presse,
01:12:03mais c'est des romans.
01:12:04Donc lui,
01:12:05il obtient un non-lieu,
01:12:06une cour de justice
01:12:07et Simonon s'exile
01:12:10outre-Atlantique,
01:12:11Canada et États-Unis,
01:12:12après-guerre.
01:12:14Et le fait
01:12:14qu'il ait eu
01:12:16une inculpation,
01:12:17un dossier ouvert
01:12:17n'est pas étranger
01:12:19à son exil.
01:12:19Ça, c'est bien renseigné.
01:12:21Je pense à la biographie
01:12:21de Pierre Assouline
01:12:22sur Georges Simonon.
01:12:24Giono,
01:12:25il va être interné.
01:12:27Lui,
01:12:27c'est un peu
01:12:28le même style.
01:12:28Il publie
01:12:29dans la presse
01:12:30collaborationniste,
01:12:31mais principalement
01:12:34des extraits
01:12:35d'œuvres,
01:12:36de l'esprit,
01:12:36etc.
01:12:38Ces gens-là
01:12:38ont pour certains
01:12:39une bonne notoriété
01:12:40avant-guerre
01:12:41qui leur permet
01:12:42de revenir.
01:12:45On,
01:12:46dans ce qui propose
01:12:47des choses
01:12:48qui ne sont pas liées
01:12:49à cette période,
01:12:50qui ne sont pas vraiment
01:12:51politiques,
01:12:52à proprement parler,
01:12:54Brasillac,
01:12:54par exemple,
01:12:55beaucoup de ses ouvrages,
01:12:56y compris de fiction,
01:12:58sont liés au fascisme,
01:12:59en fait,
01:12:59mais pas au fascisme
01:13:00en lecture entre les lignes.
01:13:02C'est des personnes
01:13:03qui se rendent
01:13:04aux JO de Munich,
01:13:06qui trouvent ça génial,
01:13:07etc.
01:13:08Donc,
01:13:09Gilles de Triola Rochelle,
01:13:11c'est une conversion
01:13:11au fascisme,
01:13:12en quelque sorte.
01:13:13Et pas en quelque sorte,
01:13:14non.
01:13:14C'est une conversion
01:13:15au fascisme.
01:13:16Donc,
01:13:16là,
01:13:17il y a beaucoup
01:13:17de ces auteurs
01:13:18qu'on vient de mentionner,
01:13:19Jean-Anouille,
01:13:19etc.,
01:13:20où, grosso modo,
01:13:21on ne reparle pas
01:13:22du sujet.
01:13:24Et encore,
01:13:24Jean-Anouille,
01:13:25il fait
01:13:27le pauvre Bitos
01:13:29ou le Dîner des Têtes
01:13:30qui parle de l'épuration.
01:13:32Mais donc,
01:13:33ces gens-là
01:13:33ne parlent pas du sujet,
01:13:34sont publiés,
01:13:36ont des choses
01:13:37qui vont souvent
01:13:38passer outre,
01:13:40leur faire une autre notoriété.
01:13:41Si, maintenant,
01:13:42les maigrés,
01:13:44Barjavel,
01:13:44ça va être
01:13:45la nuit des temps,
01:13:46etc.
01:13:46Et la science-fiction ?
01:13:47La science-fiction,
01:13:48où on le met
01:13:49comme en avant,
01:13:49la troisième génération
01:13:50de science-fiction.
01:13:51des choses qu'on oublie
01:13:52aussi,
01:13:52c'est le scénariste
01:13:53de Don Camillo
01:13:55avec Fernandelle.
01:13:57Jean-Anouille,
01:13:58on va l'associer
01:13:59au poisson rouge,
01:14:00par exemple,
01:14:01à Antigone,
01:14:01bien évidemment.
01:14:02Donc,
01:14:03il y a aussi
01:14:03des choses
01:14:04qui viennent
01:14:04mettre ça de côté.
01:14:06en changeant de sujet,
01:14:07en fait.
01:14:07En changeant de sujet.
01:14:09Et puis,
01:14:09il y a la mémoire
01:14:10qui s'érode aussi.
01:14:12Jean-Gionneau,
01:14:12quand il rejoint
01:14:13l'Académie Goncourt
01:14:14en 1954,
01:14:15les lettres françaises
01:14:16le rappellent à l'ordre.
01:14:18Ils font un article
01:14:18en disant,
01:14:19nous,
01:14:19on n'a pas oublié.
01:14:20Aujourd'hui,
01:14:20on est 80 ans plus tard.
01:14:22Et soit dit en passant,
01:14:26Gionneau,
01:14:26à nous,
01:14:27qui publie,
01:14:29lui,
01:14:29dans les maisons d'édition,
01:14:30a rien nisé.
01:14:31Oui.
01:14:32Et c'est pour ça,
01:14:32après,
01:14:32qu'il se retrouve
01:14:33à la table ronde.
01:14:34La table ronde
01:14:35qui est un éditeur
01:14:36qui se spécialise
01:14:38un peu
01:14:38dans l'accueil
01:14:40de ses auteurs
01:14:41disqualifiés.
01:14:42Exactement.
01:14:42Qui étoffe son catalogue
01:14:43d'auteurs disqualifiés,
01:14:44mais qui ne veut pas
01:14:45être une officine
01:14:46d'extrême droite.
01:14:47C'est rappelé
01:14:47par son actionnaire.
01:14:48Et en fait,
01:14:49si vous voulez,
01:14:50ces personnes,
01:14:51je ne dis pas
01:14:51qu'elles doivent être
01:14:52réduites à la collaboration.
01:14:54Non.
01:14:54Que chacun,
01:14:55chacune,
01:14:55lise ce que bon lui semble.
01:14:57Par contre,
01:14:57peut-être,
01:14:58dans l'absolu,
01:14:59une petite notice biographique,
01:15:01etc.
01:15:02Et puis bon,
01:15:03est-ce que le format livre
01:15:04est le seul support ?
01:15:05Les notices biographiques
01:15:08de Giono
01:15:09sur Wikipédia
01:15:09sont assez justes
01:15:11sur son engagement
01:15:12durant la collaboration.
01:15:13Il suffit d'aller voir.
01:15:15Et qui ne dépend pas
01:15:16d'un éditeur.
01:15:17C'est intéressant
01:15:18puisque c'est collaboratif.
01:15:20Une autre question
01:15:22sur ce rôle,
01:15:23quelquefois,
01:15:24du terrain littéraire
01:15:26comme moyen détourné
01:15:27de parler de politique.
01:15:29Je pense,
01:15:30en mai 2026,
01:15:31au Sénat,
01:15:32a été auditionné
01:15:33un certain Guillaume Senet
01:15:35qui est en fait
01:15:35le patron
01:15:37d'une association
01:15:39identitaire
01:15:40soutenue
01:15:41par ce terrain.
01:15:43Et lui,
01:15:44il a pu
01:15:45professer
01:15:46son admiration
01:15:47complète
01:15:48pour Brasillac
01:15:49ouvertement.
01:15:52D'ailleurs,
01:15:53je crois que c'est
01:15:54la sénatrice
01:15:54Laurence Rossignol
01:15:55qui s'est récriée
01:15:56en disant
01:15:57« Mais enfin,
01:15:57Brasillac
01:15:58est responsable
01:15:58de centaines
01:15:59de milliers
01:15:59de morts »,
01:16:00ce qui est peut-être
01:16:00un peu expéditif.
01:16:02Mais lui,
01:16:03il peut dire
01:16:04ouvertement
01:16:04« J'aime beaucoup
01:16:06Brasillac,
01:16:06je l'admire ».
01:16:08Et j'ai l'impression
01:16:10que quelquefois,
01:16:10ce terrain littéraire,
01:16:12il est plus commode
01:16:13pour réconcilier
01:16:16notamment les franges
01:16:17différentes
01:16:18de l'extrême droite,
01:16:19c'est-à-dire
01:16:20des identitaires
01:16:21violents,
01:16:22brutaux,
01:16:23des catholiques
01:16:24traditionnalistes,
01:16:25etc.
01:16:25On va tous
01:16:26se mettre d'accord
01:16:27sur un terrain
01:16:29en plus,
01:16:30comme vous dites,
01:16:32grâce à l'amnistie,
01:16:33il n'y a plus
01:16:35vraiment le droit
01:16:36de ne pas appeler
01:16:38tel et tel personnage
01:16:40ce qu'il a été.
01:16:41Donc,
01:16:42est-ce que vous pensez
01:16:42que le terrain littéraire,
01:16:44il peut encore servir
01:16:45comme ça
01:16:46de moyen détourné
01:16:47pour faire de la politique
01:16:50pro-fasciste
01:16:51sans le dire ?
01:16:53– Alors,
01:16:53le terrain littéraire
01:16:55ou en tout cas
01:16:56le fait
01:16:57de se revendiquer
01:16:58d'auteur,
01:16:59ça a minima
01:17:00des clins d'œil
01:17:00plus ou moins
01:17:01explicites.
01:17:03Brasillac,
01:17:03c'est explicite
01:17:04et ça renvoie
01:17:06vraiment
01:17:06aux collaborationnistes,
01:17:08pro-nazis.
01:17:10Alors,
01:17:10vu que
01:17:11De Gaulle a dit
01:17:12qu'il a refusé
01:17:13la grâce de Brasillac
01:17:14parce que Brasillac
01:17:15avait dit talent,
01:17:16on a enfin un martyr,
01:17:18ce à quoi œuvrait
01:17:19l'avocat de Robert Brasillac,
01:17:21Jacques Izorni,
01:17:21engagé par la suite
01:17:22à l'extrême droite,
01:17:23Jacques Izorni,
01:17:24en le comparant
01:17:24à André Chénier,
01:17:26donc poète
01:17:27guillotiné
01:17:28durant la terreur.
01:17:29Donc là,
01:17:30il y a le côté…
01:17:30– Enfin,
01:17:31la dite terreur
01:17:31pendant la Révolution française,
01:17:33pardon.
01:17:33– Il y a un côté
01:17:35en quelque sorte
01:17:37martyrologie,
01:17:38mais les engagements
01:17:39de Brasillac
01:17:40ne font aucun doute.
01:17:42Il y a des fois
01:17:43où c'est en quelque sorte
01:17:44plus subtil.
01:17:46moi,
01:17:47j'ai l'impression
01:17:48que c'est
01:17:50à la fois
01:17:51une forme
01:17:51de respectabilité
01:17:53du style
01:17:53« la littérature,
01:17:55c'est la droite,
01:17:56la gauche,
01:17:56c'est les idées ».
01:17:58Donc,
01:17:59je ne dis pas
01:17:59que c'est le cas,
01:18:00mais je dis
01:18:00que c'est souvent
01:18:01ce qu'on dit,
01:18:03des critiques littéraires,
01:18:04on dit
01:18:04que la droite
01:18:05et l'extrême droite
01:18:06usent énormément.
01:18:08Il y a ce côté-là.
01:18:10Il y a aussi
01:18:12un côté
01:18:12de faire venir
01:18:15les gens
01:18:16à travers
01:18:17ces idées.
01:18:18On va voir
01:18:19avec les résultats
01:18:20des municipales,
01:18:21par exemple,
01:18:23les rues…
01:18:24Les municipales
01:18:252026,
01:18:26là,
01:18:26de mars 2026.
01:18:27Exactement.
01:18:29Les municipalités
01:18:30ont la responsabilité
01:18:31des noms
01:18:32d'écoles primaires
01:18:33et des noms
01:18:34de rues.
01:18:34Eh oui.
01:18:35On voit déjà
01:18:36qu'à Perpignan,
01:18:38c'est à l'œuvre
01:18:38de mettre
01:18:39des personnes
01:18:40qui sont pile-poil
01:18:41dans cette ambivalence.
01:18:42Par exemple ?
01:18:43Alors,
01:18:44j'ai oublié le nom.
01:18:45Ah oui, pardon.
01:18:46Je suis désolé.
01:18:46Mais je crois
01:18:47que c'est quelqu'un
01:18:48qui est très important
01:18:48en sport équestre
01:18:52et qui,
01:18:53en même temps,
01:18:54a été engagé,
01:18:55je crois,
01:18:56à la milice.
01:18:57Oui.
01:18:58Super.
01:18:58Mais donc,
01:18:59on est dans
01:18:59toujours un peu
01:19:00cette ambivalence
01:19:01comme s'il y avait
01:19:04toujours deux faces
01:19:06et donc la complexité,
01:19:08etc.
01:19:09En même temps,
01:19:10on se doute
01:19:10que ce serait compliqué
01:19:12pour une mairie,
01:19:13y compris l'extrême droite,
01:19:15de mettre le nom
01:19:17de, je ne sais pas moi,
01:19:19Pierre Laval.
01:19:20Oui.
01:19:21Ou Louis-Ferdinand Céline.
01:19:22On n'en a pas
01:19:22de lycée Céline.
01:19:23Ou Philippe Pétain,
01:19:25etc.
01:19:26L'indignité nationale,
01:19:27c'est ça aussi.
01:19:28On ne peut pas donner
01:19:29votre nom
01:19:29à une voie,
01:19:31une école
01:19:32ou un lieu
01:19:34auquel la République
01:19:36se réfère.
01:19:37Alors,
01:19:38on peut
01:19:38s'amnistier.
01:19:40Donc,
01:19:40on peut,
01:19:40donc après,
01:19:41là,
01:19:41ça serait des procédures.
01:19:43C'est déjà un rapport
01:19:43de force au conseil municipal.
01:19:46Des procédures.
01:19:47Et là,
01:19:47sur ça,
01:19:48on va être moins
01:19:49dans l'explicite
01:19:50de Brasillac.
01:19:51Mais il faudrait
01:19:53rentrer en détail
01:19:53pour voir s'il n'y a pas
01:19:54tout un tas
01:19:55de dog-wistle,
01:19:56donc,
01:19:56pour traduire,
01:19:57de clin d'œil.
01:19:58Plus discret,
01:19:59en quelque sorte.
01:20:00Ou,
01:20:02ceux qui savent lire
01:20:03se reconnaîtront.
01:20:05Exactement.
01:20:06Alors,
01:20:07vous proposez,
01:20:08à la fin de votre livre,
01:20:09une ouverture
01:20:10sur le stigmate
01:20:11tel qu'il peut être construit
01:20:14aujourd'hui.
01:20:15vous proposez les exemples
01:20:17de Bertrand Cantat,
01:20:18de Gabriel Matzneff,
01:20:21également de Karim Benzema,
01:20:22dans trois domaines
01:20:23donc assez différents.
01:20:25Et vous examinez
01:20:26cette façon
01:20:27dont le stigmate
01:20:28se construit
01:20:29à l'intérieur
01:20:30d'un rapport
01:20:30de force sociale
01:20:32assez complexe.
01:20:34ça m'a évoqué
01:20:35la prise de parole
01:20:36d'Adèle Haenel
01:20:37en 2019
01:20:38sur le plateau
01:20:39de Mediapart
01:20:39où elle disait
01:20:40aujourd'hui
01:20:40je peux disqualifier
01:20:42pour ne pas dire
01:20:43cancel
01:20:45mon agresseur
01:20:46parce que
01:20:47je suis plus puissante
01:20:48que lui
01:20:49dans le domaine
01:20:50du cinéma.
01:20:51J'ai plus de force
01:20:53que lui.
01:20:53Et vous,
01:20:54vous raffinez
01:20:55un peu cette chose-là
01:20:56au point que
01:20:57on a l'impression
01:20:58de trouver
01:20:59la recette
01:21:00d'un cocktail
01:21:01Molotov symbolique
01:21:02à la fin de votre livre.
01:21:03Comment on s'y prend
01:21:04pour disqualifier
01:21:06quelqu'un
01:21:07de façon durable
01:21:09de façon efficace
01:21:11et sans qu'il récupère
01:21:13ça comme un capital
01:21:15en quelque sorte ?
01:21:16Effectivement
01:21:17par-delà
01:21:18la discussion
01:21:19distinguer l'artiste
01:21:20de son oeuvre
01:21:21qui est un absolu
01:21:22dont chacun fera
01:21:23ce qu'il veut
01:21:24qui est un absolu
01:21:25en même temps
01:21:26qui est socialement construit
01:21:27c'est-à-dire
01:21:27qu'à part une oeuvre
01:21:28absolument anonyme
01:21:29a priori
01:21:30il y a un nom
01:21:31et bon
01:21:31on sait souvent
01:21:32plus ou moins
01:21:33de choses
01:21:33de la personne
01:21:35en question
01:21:35avant d'ouvrir
01:21:36le bouquin
01:21:36d'écouter sa musique
01:21:38de voir le film
01:21:40etc.
01:21:41Sur ça
01:21:42il y a l'idée
01:21:42que c'est socialement
01:21:43construit
01:21:43et finalement
01:21:44s'il y a cette tension
01:21:46entre l'oeuvre
01:21:46et l'artiste
01:21:48c'est qu'il y a
01:21:49quelque chose
01:21:50souvent de la sphère
01:21:51privée
01:21:51qui est venue
01:21:53fêler
01:21:56briser
01:21:57l'image publique
01:22:00parce que
01:22:01c'est rarement
01:22:01deux choses liées
01:22:02et donc
01:22:03effectivement
01:22:04dans la continuité
01:22:05du bouquin
01:22:05je montre
01:22:06comment certaines personnes
01:22:08résistent
01:22:09à cet
01:22:12achoppement
01:22:12entre le privé
01:22:13et le public
01:22:14et donc
01:22:15le lire à l'envers
01:22:16c'est la lecture
01:22:17que vous en proposez
01:22:18quels éléments
01:22:19je l'endosse
01:22:20complètement volontiers
01:22:22pour être vu
01:22:23le premier point
01:22:25c'est à quel point
01:22:26justement
01:22:26la faute reprochée
01:22:28est proche
01:22:29de l'activité
01:22:29en question ou pas
01:22:30les écrivains collaborateurs
01:22:32il y a une coïncidence
01:22:33parfaite
01:22:34entre leur profession
01:22:35leur statut social
01:22:36écrivain
01:22:37journaliste
01:22:37et ce qu'ils font
01:22:39et qu'il aurait reproché
01:22:40c'est à dire
01:22:40ils mettent leur plume
01:22:41donc leur profession
01:22:42au service de la collaboration
01:22:44par contre
01:22:45Bertrand Cantat
01:22:46il n'y a pas grand rapport
01:22:48chanteur
01:22:49et asséné
01:22:50des coups mortels
01:22:51à Marie Trintignant
01:22:52et distinct
01:22:53de ses chansons
01:22:55Gabriel Matzneff
01:22:56lui de nouveau
01:22:56on retrouve
01:22:57pour les écrivains
01:22:58un collaborateur
01:22:58il intègre sa pédophilie
01:23:00à l'intérieur
01:23:01de ses écrits
01:23:02Karim Benzema
01:23:03lui c'est un enjeu
01:23:04de vestiaire
01:23:05puisqu'il a contribué
01:23:06au chantage
01:23:06à la sextape
01:23:07à l'encontre
01:23:08de son coéquipier
01:23:09en équipe de France
01:23:10Mathieu Valbuena
01:23:11donc là on est un peu
01:23:12dans un entre deux
01:23:12donc première question
01:23:14le lien entre
01:23:15ce pourquoi la personne
01:23:16est connue
01:23:16et la faute reprochée
01:23:17plus il y a proximité
01:23:19plus a priori
01:23:20ça va être difficile
01:23:21de distinguer
01:23:22une fois encore
01:23:23l'auteur de l'oeuvre
01:23:25deuxième point
01:23:26et là on rejoint
01:23:27la prise de parole
01:23:27d'Aden Lennel
01:23:28pardon
01:23:29la prise de parole
01:23:30d'Aden Lennel
01:23:31c'est
01:23:32les rapports de force
01:23:34sur tel ou tel sujet
01:23:35y a-t-il des mobilisations sociales
01:23:37alors mobilisation sociale
01:23:38ça ne veut pas forcément dire
01:23:38des gens dans la rue
01:23:40etc
01:23:41le sujet est-il
01:23:42dans l'air du temps
01:23:43c'est pour ça
01:23:43qu'on a pu voir
01:23:44rétrospectivement
01:23:45de manière ahurie
01:23:46Matzneff se répandre
01:23:47sur ces sujets
01:23:48sur des plateaux
01:23:49de télévision
01:23:50dans les années 80
01:23:51etc
01:23:52donc où en est
01:23:53le rapport de force
01:23:53sur tel ou tel sujet
01:23:56et voilà
01:23:57demain
01:23:58est-ce que
01:23:59les enjeux écologiques
01:24:00par exemple
01:24:01seront reprochés
01:24:03à tel ou tel artiste
01:24:04viandard
01:24:05il y a des questions
01:24:06qui se posent
01:24:06sur les tournées
01:24:07de musiciens
01:24:08sur les déplacements
01:24:09de clubs de football
01:24:10etc
01:24:10donc voilà
01:24:12et donc là
01:24:13effectivement
01:24:13des enjeux
01:24:14plus contemporains
01:24:15liés aux violences
01:24:16sexistes et sexuelles
01:24:17notamment
01:24:18donc
01:24:19la production
01:24:20l'image
01:24:21et la faute
01:24:22de les rapports de force
01:24:23liés à la faute
01:24:24en question
01:24:25troisième point
01:24:28est-ce que
01:24:28la personne
01:24:30qui est accusée
01:24:31en quelque sorte
01:24:32est-ce qu'elle est entourée
01:24:34pour faire un film
01:24:35pour faire un disque
01:24:36pour faire un livre
01:24:37on ne le fait jamais
01:24:38tout seul
01:24:38on a besoin d'un éditeur
01:24:40on a besoin
01:24:40de la belle
01:24:42pour jouer au football
01:24:43on a besoin
01:24:44d'un club de foot
01:24:45etc
01:24:45donc est-ce que
01:24:46la personne
01:24:46est lâchée
01:24:47par les structures
01:24:48qui lui permettent
01:24:49d'exister
01:24:49ou pas
01:24:50et là
01:24:50c'est directement
01:24:51au quatrième point
01:24:52c'est où en est aussi
01:24:53cette personne
01:24:54par exemple
01:24:55Karim Benzema
01:24:56et c'est pour ça
01:24:56que ça a fait autant de débats
01:24:58a été exclu
01:24:58de l'équipe de France
01:24:59entre 2015
01:25:00et 2021
01:25:01au moment où
01:25:02il était au fait
01:25:02de sa gloire
01:25:03avec un des plus grands clubs
01:25:05du monde
01:25:06le Real Madrid
01:25:07donc il y a ces enjeux-là
01:25:09inversement
01:25:09Gabriel Matzneff
01:25:10est quelqu'un
01:25:11qui vit suspendu
01:25:12à des aides éditoriales
01:25:14etc
01:25:14et donc
01:25:15c'était facile
01:25:16en quelque sorte
01:25:17de s'en défaire
01:25:18donc il y a la question
01:25:20du soutien
01:25:21troisième point
01:25:22mais quatrième point
01:25:22est-ce que les personnes
01:25:23sont encore capables
01:25:25de rappeler
01:25:26pourquoi elles ont été
01:25:27connues
01:25:28de faire
01:25:29de performer
01:25:31de briller
01:25:32à nouveau
01:25:33dans leurs disciplines
01:25:34respectives
01:25:35et le cinquième point
01:25:36qui me semble
01:25:37très important
01:25:38surtout de manière
01:25:39particulièrement contemporaine
01:25:40mais ça valait déjà
01:25:41pour ces auteurs
01:25:42à l'époque
01:25:43leurs défenseurs
01:25:44et leurs défenses
01:25:44organisées souvent
01:25:45crient à la mort sociale
01:25:47et pourtant
01:25:48quand on regarde
01:25:49la plupart des temps
01:25:50beaucoup de ces personnes
01:25:53retrouvent
01:25:53des moyens
01:25:54de s'exprimer
01:25:54au niveau artistique
01:25:56pour rester dans le cas
01:25:56des artistes
01:25:58et on l'a vu
01:25:59pour les écrivains
01:26:00collaborateurs
01:26:01leur mise au banc
01:26:02n'a été finalement
01:26:03contemporaire
01:26:04Merci
01:26:05et bien voilà donc
01:26:06un bel exemple
01:26:06de la façon
01:26:07dont le travail
01:26:08d'historien
01:26:09sur le passé
01:26:10tel qu'il se présente
01:26:11dans ce livre
01:26:12peut servir
01:26:13de boîte à outils
01:26:14pour des luttes futures
01:26:15Merci beaucoup Tristan Rouquet
01:26:17et à bientôt
01:26:18à tous sur Orserie
01:26:19Merci
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