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  • il y a 3 heures
Pendant 27 ans, José Luis Toribio a travaillé à la chaîne dans les usines PSA-Citroën d'Aulnay-sous-Bois. Syndicaliste, acteur des grandes grèves qui ont marqué l'histoire du site et témoin direct du déclin industriel français, il livre aujourd'hui un récit sans concession dans son ouvrage "L'Usine - Névroses d'une grève oubliée".
Dans cet entretien, il revient sur les conditions de travail à la chaîne, les luttes syndicales, les affrontements idéologiques entre organisations ouvrières et la fermeture progressive des grands sites industriels français.
De la CGT aux trotskystes, du Parti communiste à Jean-Luc Mélenchon, José Luis Toribio dresse un bilan sévère des forces qui prétendaient défendre les travailleurs. Il raconte également les grèves qui ont secoué PSA-Citroën et analyse les conséquences économiques, sociales et politiques de la désindustrialisation. Comment la France est-elle passée d'une grande puissance industrielle à un pays qui ne produit plus qu'une faible part de ce qu'il consomme ? Qui porte la responsabilité de cet effondrement ? Et la classe ouvrière a-t-elle encore un avenir dans la France du XXIᵉ siècle ?

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Transcription
00:01Générique
00:06Bonjour à tous et bienvenue dans notre Zoom aujourd'hui en compagnie de José-Louis Toribio.
00:12Bonjour, monsieur.
00:13Bonjour, monsieur.
00:14José-Louis Toribio, vous avez passé 27 ans à la chaîne des usines PSA Citroën d'Aulnes-sous-Bois en
00:20Seine-Saint-Denis
00:21et vous publiez cet ouvrage, l'usine névrose d'une grève oubliée à la manufacture de livres.
00:30Et c'est un roman sur la fin d'une usine automobile du nord de Paris.
00:34C'est en réalité votre biographie professionnelle romancée, si l'on peut dire ainsi,
00:40où vous décrivez un monde qui a disparu, dites-vous.
00:44Quel monde décrivez-vous dans votre ouvrage ?
00:47Le monde ouvrier, le monde du travail à la chaîne, les grandes usines automobiles qui disparaissent.
00:51Il n'y a plus que Poissy en région parisienne ou en Corse-aux-Chaux, mais les effectifs sont en
00:56train de fondre.
00:57D'ailleurs, quand je suis rentré à l'usine d'Aulnes-en-jeune intérimaire en 1991, il y avait 7000
01:03ouvriers.
01:04J'ai vu d'année en année les effectifs fondre jusqu'à l'annonce de la fermeture,
01:10ou quelques années avant l'annonce de la fermeture, ça descendait en dessous des 3000 personnes.
01:15Donc j'ai quand même vu des personnes s'en aller, être licenciées,
01:19ou même des personnes qui s'iraient les pompes des chefs,
01:23qui disaient toujours oui aux chefs, et c'est les premiers à partir.
01:27Parce qu'à force de toujours dire oui, le chef, il se dit, dans ces cas-là,
01:31on va les faire partir les premiers.
01:33C'est ça, donc c'est un monde qui disparaît.
01:37J'ai voulu aussi dans mon roman montrer qu'est-ce que c'est que le travail à la chaîne.
01:41Ça ressemble à Charlie Chaplin dans les toits modernes.
01:43Vous avez dû voir le film, c'est des gestes répétitifs.
01:46D'ailleurs, il y a des passages du livre où je décris mon travail à moi à la chaîne,
01:51quand je prends les portes, les gestes répétitifs, les engueulades si on coule.
01:57J'ai un collègue de boulot qui était un établi.
02:00Je ne sais pas si vous voyez ce que c'est un établi, c'est un ouvrier intellectuel
02:04qui était rentré pour faire la révolution au montage.
02:08Et j'ai décrit son poste de manière clinique.
02:11La personne, c'était un intellectuel de haut vol et il faisait un travail d'OS.
02:16Et d'ailleurs, quand il a lu ces passages-là, il m'a même remercié,
02:20il l'a même fait lire à son père.
02:23Vous utilisez beaucoup de métaphores concentrationnaires
02:27pour évoquer le milieu, votre milieu professionnel.
02:30Est-ce que finalement, vous avez des regrets sur la disparition de ce monde ?
02:36Un monde qui était dur, un monde professionnel qui était dur.
02:39Vous l'expliquez tout au long de votre ouvrage.
02:41Oui, c'était un monde très dur.
02:43D'ailleurs, il y a plein de collègues de boulot qui faisaient le comparatif avec Papillon.
02:47D'ailleurs, quand j'ai lu le bouquin d'Henri Charrière,
02:50ça m'a quand même donné l'idée d'écrire le livre sur Olney.
02:54Parce que lui, dans son livre, il raconte les petites histoires des bagnards.
02:58Lui, d'ailleurs, il met tout pour lui.
03:00Je crois que ça a été écrit avec quelqu'un d'autre.
03:02Moi, mon livre, il n'a été écrit que par moi.
03:04J'ai voulu faire le distributeur de plats, l'art lequin.
03:08Et les histoires qu'on m'a raconté de la chaîne, d'ailleurs, je les raconte.
03:12Et d'ailleurs, les histoires que je raconte, dans les autres livres, on n'a jamais les raconté.
03:16Et c'était un univers de souffrance concentrationnaire.
03:19Mais il y a quand même des fêtes dans mon livre.
03:21D'ailleurs, il y a un passage où l'ortho, le portugais, il s'en va.
03:24Et c'est quand même assez cocasse.
03:26On montre quand même que des fois, il y avait des beuveries dans des fêtes, des beuveries.
03:32Il n'y avait pas que de la souffrance au travail.
03:34Donc, c'est quand même quelque chose de marquant.
03:38Ce n'est pas un pleurs ni char.
03:39Il y a quand même des ouvriers qui relèvent la tête, qui font la fête.
03:44Il y a des nostalgiques, par exemple, comme l'ortho.
03:46Quand il me dit, tu ne peux pas être un vrai communiste.
03:49Alors, d'ailleurs, à l'époque, est-ce que je l'étais vraiment ?
03:51Je pense que j'ai toujours été anarchiste.
03:54Mais il me disait, tu ne peux pas critiquer Georges Marchais.
03:57Bon, Georges Marchais, c'était quand même une figure sympathique.
04:00Il n'y a qu'à voir comment Pierre Douglas le brocardait.
04:03Et puis, c'est quand même autre chose que les hommes politiques qu'on a eus maintenant.
04:07Même Robert Rue, c'était quand même assez triste.
04:10Qu'est-ce que vous retenez, justement, Georges Marchais ?
04:13Il est connu pour avoir prononcé ce discours contre l'immigration,
04:18en disant qu'il fallait stopper l'immigration régulière et irrégulière,
04:21parce que cela prenait le travail des Français, disait-il, dans son discours,
04:25avant les années 80.
04:27Je crois que c'était en 79.
04:28Je crois qu'il a dit ça.
04:29Il a dit d'autres choses aussi.
04:30Il était contre la peine de mort.
04:31Après, si, si, je crois qu'à bout d'un moment, il était quand même assez nationaliste.
04:37Donc, comme Maurice Thorez, c'est quand même des personnes qui arboraient le drapeau tricolore.
04:43C'est quand même une autre époque.
04:46Des staliniens purs ?
04:47Écoutez, oui, il y a des staliniens purs.
04:50D'ailleurs, les trotskistes, ou même d'autres courants d'extrême-gauche,
04:53les ont toujours taxés d'être nationalistes.
04:55Donc, maintenant, je crois que Roussel, il dit à peu près la même chose maintenant.
05:01Mais après, moi, la politique, je vous en parle avec vous pour vous faire plaisir,
05:05mais ce n'est pas vraiment mon truc.
05:07Après, un tel, il peut dire quelque chose.
05:09Après, autre chose, des fois, un tel, il va dire une phrase.
05:12On va la sortir de son contexte.
05:14Donc, c'est une époque quand même.
05:16Les années 70-80, ça n'a rien à voir avec l'époque dans laquelle on vit.
05:20Donc, voilà, c'est ça.
05:21L'industrie française ne représente aujourd'hui plus que 10% du PIB
05:26contre une trentaine dans les années 70.
05:29Est-ce que vous avez de la colère contre ces politiques
05:32qui ont organisé la désindustrialisation de la France ?
05:36Quelque part, oui.
05:37Comme je vous le dis, c'est un monde qui a disparu.
05:39Mais après, contre le progrès, on ne peut rien faire.
05:41Si le machinisme, il développe plus de travail,
05:45quelque part, il faut que ceux qui travaillaient dans les usines,
05:47ils puissent rebondir et se recaser ailleurs.
05:49Donc, moi, j'espère, je pense quand même que les salariés d'Aulnay,
05:53ils ont réussi soit à se recaser dans d'autres usines du groupe
05:56ou soit à trouver du travail ailleurs.
05:58Après, c'est un monde qui disparaît.
06:00C'est la puissance de la France.
06:02S'il y a un pays qui est plus industrialisé,
06:05maintenant, c'est la Chine qui tient le haut du pavé de l'industrie.
06:09Donc, on ne peut rien faire contre le progrès.
06:12Après, moi, dans mon livre L'usine,
06:14je raconte quand même la plus longue grève du XXIe siècle,
06:18où là, c'est quand même des ouvriers de toutes les nationalités,
06:21de toutes les tendances…
06:22– 2013.
06:23– Oui, oui, qui se sont quand même battus
06:24contre la fermeture d'abord de l'usine,
06:27après pour des reclassements
06:28ou pour avoir quand même des bonnes indemnités.
06:32Donc, là, c'est le patron qui a mis le feu à l'usine quand même.
06:36C'est… voilà, moi, je ne sais pas si vous suiviez…
06:38– Comment vous avez mené, justement, ce mouvement de grève en 2013 ?
06:43– Eh bien, écoutez, c'est des irréductibles.
06:45Ils ont… quand ils ont vu que l'usine allait fermer…
06:49Quand ils ont annoncé, là, comme je vous dis,
06:51après, c'est quand même il y a 13 ans.
06:54Après, le livre, il s'appelle quand même
06:56« Névrose d'une grève oubliée ».
06:57Donc, ça veut quand même dire que le narrateur,
06:59il ne peut pas se souvenir de tout.
07:01Donc, il va faire des interprétations.
07:03Mais j'ai souvenir que c'est au ferrage des irréductibles,
07:06que j'appelle, ou des francs-tireurs, ou des marginaux
07:09qui se sont regroupés au ferrage pour lancer la grève.
07:13Après, elle a pris de manière minoritaire
07:15et l'usine s'est arrêtée assez vite.
07:18Et après, dans la grève, il y a eu plusieurs tendances
07:21qui se sont dessinées.
07:22Il y avait les syndicats, il y avait les francs-tireurs,
07:27les marginaux, et puis il y avait ceux qui faisaient la grève
07:30pour s'amuser et pour en découdre avec le patron.
07:34D'ailleurs, les casseurs, les plus grands casseurs
07:36que j'ai vus dans la grève,
07:38ce ne sont même pas les gauchistes,
07:39ce sont des ouvriers qui, toute leur vie,
07:41ont dit « oui, chef »,
07:42ils ciraient les pompes du chef.
07:43Et après, quand l'usine, ils allaient la fermer,
07:47ils étaient tellement énervés
07:48que c'est eux qui cassaient tout.
07:50Donc, ce ne sont même pas les jeunes de banlieue.
07:52C'est quand même quelque chose de paradoxal.
07:55C'est le bon ouvrier qui disait « oui, chef »,
07:58il a été tellement écœuré de se faire foutre à la porte.
08:00Mais au moins, celui-là, il aura quand même relevé la tête.
08:03Même s'il aura tout cassé, comme il disait,
08:05il aura quand même relevé la tête,
08:06parce que dans mon roman,
08:07il y a quand même des ouvriers que je dis « les rats ».
08:10Ils sont dans les caniveaux,
08:12et ils attendent que ça se passe en ayant peur,
08:16en dénigrant les grévistes.
08:18Voilà, quoi.
08:19– Vous commencez, monsieur, votre ouvrage
08:21par régler vos comptes avec les syndicats.
08:24Vous les citez, FO, CFDT, CFTC et la CGT,
08:29vous les mettez tous dans le même panier, ces syndicats-là ?
08:32– Tout à fait, quand même.
08:35Tous les syndicats que vous avez dit,
08:37dont je parle de la CSL, l'ancienne CFT,
08:39c'est quand même des syndicats maison.
08:42À Olney, le patron achetait les syndicats
08:45pour retenir les ouvriers.
08:47– Est-ce que c'est un phénomène généralisé
08:50de voir des patrons corrompre des syndicats ?
08:54– Oui et non.
08:55Je pense que oui, les syndicats sont quand même
08:58subventionnés par le patron.
09:00Ils sont quand même là pour jouer les médiateurs.
09:03Mais il faut des médiateurs,
09:04parce que s'il n'y a pas de médiateurs,
09:06les gens vont tout casser, tout brûler.
09:10Après, pour moi, la figure du syndicalisme,
09:13c'est Jules Durand, je crois qu'il s'appelait Jules Durand.
09:15C'est quand même un syndicaliste du Havre
09:18qui a fini fou.
09:21Et lui, il n'avait pas d'heures de délégation,
09:24ce n'était pas un bureaucrate.
09:26Il était d'Auclair au Havre
09:27et lui, il défendait vraiment sincèrement
09:30ses collègues de travail.
09:32Et voilà.
09:33Donc lui, c'est une figure.
09:34Là, c'est le vrai syndicalisme.
09:36Après, le syndicalisme, oui,
09:38la France, c'est l'un des pays les plus riches du monde.
09:40Ils subventionnent les syndicats.
09:43Mais c'est comme il faut des avocats
09:44pour défendre les personnes qui ont commis une bêtise.
09:49Donc il faut quand même que les syndicats défendent les salariés.
09:54Vous tirez beaucoup sur les trotskistes.
09:57Vous les qualifiez de sectaires, de donneurs de leçons.
10:00Qu'est-ce qu'ils avaient ?
10:01Quelle était leur idéologie à ces gens-là
10:04quand vous les rencontriez à l'usine ?
10:05Oui, non, mais écoutez, ils se prenaient pour les meilleurs.
10:08Et on ne pouvait pas discuter avec eux.
10:11Ils écoutaient même pour ce qu'on disait.
10:13C'était…
10:15Moi, je dis même dans le livre, c'est des néo-staliniens.
10:17Je suis même pas sûr que les staliniens du PS, du PC, pardon,
10:21ils étaient comme ça.
10:22Eux, ils étaient les meilleurs.
10:23Et en plus, ils voulaient diriger la grève.
10:26Il y a quand même eu des…
10:28Comment dire ?
10:28Vous voyez dans le livre, il y a quand même eu Sud,
10:31le syndicat Sud et la CGT qui se tapaient dessus
10:34alors qu'ils auraient dû s'unir quand même
10:36pour défendre que la grève se passe dans les meilleures conditions.
10:40C'est les plus révolutionnaires, les trotskistes,
10:42par rapport aux staliniens ?
10:44Ben oui, ils se disent révolutionnaires.
10:46Oui, les staliniens, le PC, il dit quand même
10:48qu'il est dans l'appareil d'État.
10:51Il a été au gouvernement alors que les trotskistes,
10:52ils se disent qu'ils sont pour la révolution.
10:55Mais c'est les mots vagues pour la révolution.
10:58Après, quand ils dirigent les grèves,
11:00il est dirigé exactement pareil que le Parti communiste
11:03les avait dirigés.
11:04D'ailleurs, le comité de grève qu'il y avait à Olney,
11:06c'était… Dans toutes les grèves, il y a un comité de grève.
11:09Les trotskistes, ils disent qu'il n'y a que nous
11:10qui faisons des comités de grève.
11:12Je ne sais pas si ça vous parle, mais dans toutes les luttes,
11:14il va forcément y avoir des gens qui vont s'organiser.
11:17Sinon, on ne peut rien faire.
11:20Donc, c'est ça, quoi.
11:22Vous tapez beaucoup sur l'appareil bourgeois
11:24à la solde du Grand Capital.
11:26Et en vous lisant, José-Louis Storibio,
11:29on a l'impression que le Parti communiste
11:31et les syndicats faisaient partie
11:33de cette structure de l'appareil bourgeois.
11:36C'est ce que je vous ai dit.
11:38Ce n'est pas qu'ils faisaient partie,
11:39c'est qu'ils font toujours partie.
11:40Ils font partie…
11:42Tous les partis politiques en France
11:43sont quand même subventionnés par la bourgeoisie…
11:47– Par l'État, oui.
11:48– Par l'État, voilà.
11:49Je dis la bourgeoisie, mais par l'État,
11:50vous faites bien de me le dire.
11:53Donc, ils sont quand même pour que le système continue.
11:55Après, maintenant, on ne va pas dialoguer.
11:58Il y a quand même des troubles qui se passent dans le monde.
12:01Donc, maintenant, même l'intelligence artificielle,
12:03ça peut changer la donne.
12:04On ne sait pas si ça sera en bien ou en mal,
12:06mais les structures, elles sont tenues.
12:08Je vous ai dit, Jules Durand ou Marcel Durand,
12:10j'ai oublié son prénom exact.
12:12Lui, c'était un syndicaliste.
12:14Il n'était pas acheté ou même subventionné.
12:19On l'a quand même arrêté
12:20et on lui a quand même collé un meurtre
12:23qu'il n'a jamais commis.
12:24Et il a fini fou.
12:25Quand il a été libéré, c'était le Dreyfus du pauvre.
12:29Quand il a été libéré, il allait faire le discours de sa vie
12:34et la personne, elle est devenue folle en prison
12:40parce qu'il était quand même cagoulé.
12:42Quand son père allait le voir, comme tous les condamnés à mort,
12:45donc il allait faire le discours de sa vie
12:47et il a dit des trucs complètement incohérents.
12:50Il est devenu fou.
12:51Donc, c'est ça.
12:54Vous dites que vous êtes éloigné du trotskisme,
12:56du marxisme pour rejoindre l'anarchisme.
13:00Vous disiez qu'au début de cet entretien
13:02que finalement vous n'aviez été qu'anarchiste dans votre vie.
13:06Qu'est-ce qui vous attire justement dans ce courant de pensée ?
13:08Écoutez, moi, comme j'avais lu un livre quand j'étais adolescent de Bougalkoff,
13:13il y a le Christ qui dit « Tout pouvoir est une violence ».
13:17Donc moi, je pense quand même que je suis quand même contre…
13:20Je suis pour que l'individu, il puisse s'autogérer lui-même.
13:24Mais moi, je me déclare quand même anarchiste, mais philosophique.
13:27Parce que c'est impossible.
13:29C'est impossible que dans un groupe humain,
13:31les gens, ils s'entendent, forcément, ils vont se taper dans la tête.
13:35Moi, je dirais plutôt…
13:36Je me définirais plutôt anarchiste essuie-glace comme Jean-Pierre Melville,
13:40un coup à droite, un coup à gauche.
13:42Et on essaye quand même d'être le trublion, le trouble-fait, le franc-tireur.
13:47Après, je sais très bien que quand il y a des grèves,
13:49même l'État, il faut qu'il fonctionne.
13:51Mais il faut quand même qu'il y ait des électrons,
13:54des marginaux qui distribuent les plats
13:58pour essayer quand même de faire que tout ne se passe pas comme prévu.
14:06Vous évoquiez un petit peu tout à l'heure vos conditions de travail
14:10lors de votre carrière.
14:11J'imagine que ces conditions avec le progrès technique ont évolué.
14:14Est-ce que vous pouvez revenir sur la difficulté
14:17d'être à la chaîne dans une usine comme PNSA Citroën ?
14:21Écoutez, dans l'un des travails que j'ai fait dans ma vie,
14:23c'était d'assembler la carrosserie avec des pinces manuelles.
14:28Donc, c'est quand même un boulot assez difficile.
14:30Même quand il fait chaud, on doit mettre un tablier.
14:33Et quand on appuie sur les pinces manuelles pour assembler la carrosserie,
14:37il y a des étincelles qui giclent, donc on se les prend dans les vêtements.
14:41C'est quand même des boulots très pénibles.
14:42D'ailleurs, l'établi que je cite dans mon livre,
14:46ils tapaient quand même avec la paume de la main
14:49sur des éléments plastiques pour les fixer aux portes.
14:52Ils se bousillaient les mains.
14:53Il y a plein de personnes là-bas, ils ont été handicapés,
14:56ils se sont retrouvés handicapés à vie.
14:58Et le patron, quand ils étaient handicapés à vie,
15:01il ne leur donnait pas des bons postes.
15:02Des fois, il est licencié.
15:04Donc, c'est quand même quelque chose…
15:06C'est un monde qui disparaît.
15:08Il y a une nostalgie, mais c'est le progrès.
15:10Je ne vais pas être contre le progrès non plus.
15:12Ce qu'il faut, c'est que maintenant, ils soient bien réguliers.
15:15Donc, bien réguliers.
15:16Moi, c'est même pour anarchistes que je me dis, c'est anarch.
15:19Il faut qu'il y ait des anarchs qui, quand même,
15:21qui fassent les troubles faites.
15:22Et que, comme en Suisse, par exemple, moi, je sais que je connais un Suisse.
15:27Il m'a dit, le pays le plus anarchiste du monde, c'est la Suisse.
15:30Il s'autogère lui-même.
15:31Est-ce que, pour vous, est-ce qu'il y a un président en Suisse ?
15:33Il n'y en a pas.
15:34Il s'autogère, il font des votations.
15:37– La démocratie directe, on évoque souvent dans l'anarchisme.
15:41– D'ailleurs, les communards, quand ils n'ont pas été fusillés
15:46au moment de la répression de la commune,
15:49il y en a beaucoup, ils ont atterri en Suisse.
15:51Et en Suisse, pour eux, ils étaient heureux là-bas.
15:53Ils se disaient, mais là, c'est l'anarchie.
15:56On décide, il y a des votations.
15:58Après, on ne dit pas…
16:00Après, je vais souvent en Suisse.
16:01Je sais qu'on a la nostalgie d'un pays.
16:04On se dit que c'est mieux à côté que chez nous.
16:06Il doit forcément y avoir de la corruption aussi,
16:08mais ce n'est pas la même chose.
16:09À l'heure, Carles Puig demande, il avait bien dit une fois
16:13que si l'Espagne fonctionnait comme la Suisse,
16:15la Catalogne ne demanderait jamais son indépendance.
16:18Donc, c'est ça.
16:20– Oui, l'indépendantiste de Barcelone.
16:22– Oui, oui.
16:23– Et vous racontez aussi, en 2012, lors de cette grève,
16:26avoir été soutenu par Jean-Luc Mélenchon.
16:29Est-ce qu'il est, à vos yeux, aujourd'hui, un bon représentant
16:32de ce qu'il reste de la classe, de la cause ouvrière ?
16:36– Écoutez, pour moi, c'est un homme politique qui,
16:38comme dirait Émile Zola, il gagne des rentes à coups de phrase.
16:41Est-ce que c'est vraiment…
16:44Personnellement, moi, je ne vote pas.
16:46Après, s'il y a des personnes qui veulent voter pour Jean-Luc Mélenchon
16:48ou même pour quelqu'un d'autre, que ça soit Jordan Bardella,
16:51c'est leur droit.
16:52Moi, je…
16:53Voilà.
16:54Donc, après, est-ce que c'est un bon représentant ?
16:57Pour moi, personnellement, non.
16:59– Et vous revenez aussi sur les figures de ces grands patrons,
17:03si je puis dire, de la CGT, Henri Krasouiki et Bernard Thibault.
17:08Quelle action vous revenez, vous retenez de leur présidence
17:13quand ils étaient à la CGT ?
17:14– Bernard Thibault, je ne l'ai pas connu.
17:16Je sais que la première carte CGT que j'ai prise dans ma vie…
17:19D'ailleurs, je l'ai prise à Olney pour vous dire la répression qu'il y avait.
17:23Pour prendre la carte CGT, il y avait un délégué
17:25qui distribuait des tracts à l'entrée de l'usine.
17:28Si on était catalogué CGT, on était viré tout de suite.
17:31Donc, pour prendre ma carte à la CGT, j'ai pris un bout de papier,
17:34j'ai mis mon numéro de téléphone, je l'ai plié en deux,
17:36je lui ai serré la main, il a récupéré comme ça mon numéro de téléphone.
17:39C'était en 96.
17:41Après, Krasouiki, c'est quand même un ancien résistant,
17:43ce n'est pas la même chose que Bernard Thibault.
17:45Bernard Thibault, il est lié à l'appareil d'État
17:48et ce n'est pas forcément quelqu'un qui est très sympathique.
17:50D'ailleurs, dans le livre, j'évoque quand même, à un moment donné,
17:53il est sur le parking d'Olney, il dit qu'il est pour 1 500 euros bruts.
17:59Et moi, je dis quand même net, net, je gueule net.
18:01Il l'entend très bien, il maintient quand même qu'il veut 1 500 bruts.
18:05Donc, ça veut sous dire que même s'il est pour 1 500 bruts,
18:07il pourrait quand même dire net pour faire plaisir à l'un de ses syndiqués.
18:11– Et puis, peut-être pour terminer, José-Louis Toribio,
18:15cet ouvrage, quand on le lit, il y a évidemment cette tournure de phrases.
18:21Vous êtes un fan de Céline.
18:23Pourquoi avoir choisi, ou alors c'est peut-être votre style,
18:26d'écrire un peu comme lui ?
18:28– Écoutez, quand j'ai lu Voyage au bout de la nuit
18:31et après, plutôt Mort à crédit et même les bouquins qu'il a écrits après,
18:35il y a quand même un style.
18:37Pour moi, mes deux écrivains préférés sont Proust et Céline.
18:41Après, pour le travail à la chaîne d'Aulnay,
18:43je ne vois pas comment on pouvait écrire à la Marcel Proust,
18:46même si je rends quand même hommage à Marcel Proust dans mon livre,
18:50mais je pense quand même que le style célinien,
18:53il va complètement avec le travail à la chaîne.
18:56J'ai même une amie qui, quand elle a lu mon livre…
18:58– Oui, les cadences du travail, j'ai une amie, elle a lu le livre
19:01et elle a dit que des fois, par moments, elle était essoufflée.
19:03Parce que c'est des phrases courtes et qui montent quand même.
19:07Les déflagrations du travail ou les déflagrations d'une vie.
19:11Donc, c'est ça.
19:12Après, Céline, c'est quand même…
19:14– Le grand styliste.
19:15– C'est un des pauvres.
19:16– Pardon ?
19:17– Le grand styliste littéraire du XXe siècle.
19:19– Tout à fait, je suis d'accord avec vous.
19:21C'est le plus grand styliste, quelqu'un qui…
19:23C'est reconnu, que ce soit par tout le monde.
19:26– Et vous êtes également un amoureux de Pierre Drieux,
19:29la Rochelle que l'on aime, évidemment.
19:30– Il est cité dans le livre, il est cité dans le livre.
19:33« L'extrême civilisation engendre l'extrême barbarie »,
19:37c'est quand même une phrase hautement philosophique
19:39et qui a médité surtout dans la période actuelle.
19:42– Ça fera plaisir à Marcel Bild, grand fan de cet auteur.
19:48Merci à vous, monsieur.
19:49Je rappelle le titre de votre ouvrage,
19:51« L'usine névrose d'une guerre oubliée ».
19:55– Grève, grève.
19:56C'est vrai que la guerre et la grève, c'est la même chose, mais là, c'est…
19:58– L'absence révélateur, névrose d'une grève oubliée.
20:00– Mais là, c'est plutôt une guerre dans le livre.
20:02C'est une grève et une guerre, quand même.
20:03– À retrouver sur la boutique de TV Liberté, comme d'habitude.
20:06Merci, monsieur.
20:07– Je vous en prie, monsieur, c'est moi qui vous remercie.
20:09– Sous-titrage Société Radio-Canada
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