00:00C'est important, c'est cette année que vous avez vécue dans ces geôles algériennes.
00:0546 611, c'est quoi ?
00:0746 611, c'est mon numéro d'écrou.
00:10En prison, quand vous rentrez en prison, votre nom, votre prénom, votre identité,
00:15vous les oubliez, ça n'a aucune valeur.
00:18Vous êtes un numéro d'écrou.
00:20Et vous appartenez à un quartier.
00:22Moi, j'étais dans le quartier de haute sécurité,
00:25c'est-à-dire accusé de terrorisme, d'espionnage, d'atteinte à la sûreté de l'État.
00:28Enfin bref, toute une litanie de grief.
00:31C'était ça mon identité.
00:33Terroriste, espionnage, 46 611.
00:3746 611, c'est comme ça qu'on vous appelait.
00:39On vous appelait aussi, vous aviez un autre surnom qui est le titre du livre.
00:43Les autres prisonniers, ils vous appelaient la légende.
00:46Pourquoi ?
00:47Je ne sais pas, je crois qu'ils ont fait un transfert sur moi.
00:51Ils se sont dit, cet homme est l'opposant du régime.
00:54Donc du coup, c'est notre copain.
00:56Quelque part, il est de notre côté.
00:58Derrière lui, il a la France, il a l'Europe, il a le monde entier.
01:02Et forcément, ça va faire tomber le régime.
01:04Vous dites que la prison change un homme.
01:06En quoi vous avez changé ?
01:08Qu'est-ce qui a changé chez vous après cette année en détention ?
01:11Les prisonniers m'ont expliqué la chose.
01:12Quand on arrive, les premiers temps, on est soi-même.
01:15Je suis bonhomme sans salle, dans une prison, face à un État.
01:20Et puis très rapidement, on devient, l'identité disparaît.
01:24Je suis 46, c'est 11, quartier de haute sécurité.
01:28Et puis avec le temps, les mois passant, on se transforme, on devient la prison.
01:35On fait partie de la prison.
01:36La prison, vous travaille de l'intérieur.
01:38Pendant tout le temps que vous passez là, vous abandonnez beaucoup de choses,
01:41votre identité, vos rêves, vos ambitions.
01:44À mon âge, malade, qu'on allait à 5 ans, je me suis dit, c'est fini, je vais mourir
01:48ici.
01:49Donc j'étais déjà dans ma tombe.
01:51J'ai essayé de m'adapter à cette idée.
01:53C'est très difficile de savoir.
01:55Vous vous êtes préparé à mourir en prison ?
01:57Oui, on y pense tous les jours.
02:00Il faut s'accrocher à quelque chose.
02:01Mais quoi ? C'est que la mémoire se vide.
02:03On n'a plus de vocabulaire, on n'a plus de mots.
02:05On a des relations très primitives avec ses voisins.
02:09C'est bonjour, comment tu as bien dormi ?
02:10Est-ce que tu restes du pain ? Est-ce que si ?
02:13Du coup.
02:14Vous parlez notamment des humiliations, des coups que vous avez subis en prison.
02:18Vous évoquez notamment un gardien qui s'appelle Abdallah, je crois,
02:21qui a été particulièrement violent avec vous.
02:23Oui, il était violent, on va dire, naturellement.
02:26Pas spécialement avec moi.
02:28D'accord.
02:28Il était naturellement.
02:28Qu'est-ce qu'il vous faisait ?
02:29Il bousculait tout le monde, il frappait tout le monde, des coups de pied.
02:32Bon, je crois qu'il était malade.
02:35On ne faisait pas attention à ça, on dit, il est malade.
02:38Vous parlez de l'attente, de l'ennui en prison.
02:42Et vous parlez de la colère quand votre femme, qui venait vous voir tous les quelques temps, n'est plus
02:49venue.
02:49Et là, c'était le pire.
02:51Ah oui, c'est terrible.
02:53Je crois qu'on le tient en prison, on ne le tient que par sa famille.
02:58Mon épouse passait me voir tous les 15 jours, une demi-heure, au parloir, donc c'est par téléphone, on
03:04communique par téléphone.
03:06Et tout s'organise autour de ce moment où ma femme va venir.
03:10J'y pensais déjà une semaine avant, ma femme arrive, et puis ensuite, elle s'en va.
03:15Et je retombe petit à petit dans l'état de prisonnier qui attend le mardi suivant.
03:20Je vivais comme ça, d'un mardi à l'autre.
03:23En cellule, vous n'aviez droit qu'à un seul livre au début, c'était, je crois, Notre-Dame de
03:27Paris.
03:28Non, non, on n'a pas droit au livre, non, non, c'était les trafics de prison.
03:32Oui, mais vous avez un livre, c'est celui-là.
03:33Oui, je passe ma vie à lire, comme vous tous, et donc ça me manquait terriblement.
03:37Les livres étaient interdits de vous pour ?
03:38Non, c'est interdit, il y a une librairie, mais une bibliothèque, il n'y a pas de livres,
03:44il y a surtout des livres religieux, le Coran, ce n'est pas ma tasse de thé, donc voilà.
03:52Et donc, j'ai lancé une sorte d'appel comme ça au secours, en prison,
03:56mais s'il vous plaît, trouvez-moi quelque chose à lire.
03:58Et un jour, on m'a ramené à Notre-Dame de Paris, à le bonheur.
04:01Je l'ai lu quatre fois de suite.
04:03Mais de manière clandestine.
04:04Après, on m'a ramené à... Vraiment, j'ai un coup de...
04:08C'est un de mes auteurs favoris, Monterland.
04:11Je ne sais pas, on arrive à vivre avec soi-même, ce qui est extrêmement difficile.
04:14On peut vivre avec les autres, c'est plus facile.
04:16Vivre avec soi-même, c'est extrêmement difficile.
04:18Il faut s'occuper.
04:19Oui, c'est ça, en fait. C'est l'ennui qui est insupportable.
04:22Extrêmement long. Une journée en prison, c'est pratiquement un mois dehors.
04:26Ça fait six mois que vous êtes sorti.
04:27Quand vous repensez à cette année-là, quelle est l'image qui vient ?
04:30C'est que depuis que je suis sorti, je pense souvent à mes copains en prison.
04:35J'ai trouvé des gens formidables qui m'ont beaucoup aidé,
04:38parce que moi, je n'ai pas l'habitude de la prison.
04:40Mais en face de moi, il y avait des gens qui ont fait beaucoup de prison.
04:44Des repris de justice, des gens condamnés à mort, des gens condamnés à perpétuité.
04:50J'ai beaucoup appris avec eux.
04:52Et je dois dire que quand je suis parti, c'était un peu...
04:56Je perdais ma nouvelle famille.
04:58J'essaie de m'en faire une ici aujourd'hui.
05:00Apparemment, ça a l'air d'être très difficile.
05:03Bon, alors, vous avez envie d'en parler, donc on va en parler.
05:05Non, non, non, on ne va pas en parler.
05:06C'est vrai que j'avais l'impression de perdre quelque chose d'important.
05:11Et j'ai vraiment envie de savoir ce qu'ils sont devenus.
05:13Merci.
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