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  • il y a 6 minutes
Philippe Boxho est le légiste le plus célèbre de la toile. Il est suivi par des milliers de personnes sur les réseaux. Avec lui, "les morts ont la parole". C’est le titre de son dernier livre. 

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Transcription
00:00J'ai envie de vous dire, comment vous commencez la rencontre avec le mort ?
00:05Vous arrivez, vous l'observez, vous le regardez, comment est-ce qu'on parle avec un mort ?
00:09Je crois que je fais comme tous les gestes.
00:10On commence par faire le tour de la pièce, pour voir dans quelle ambiance il vivait,
00:15quel était son niveau de vie, s'il était malade, s'il y a des médicaments sur la table,
00:18on a déjà un indice, on fait le tour de la pièce.
00:21On trouve aussi parfois une douille, on trouve aussi parfois des projectiles,
00:24une arme à feu, un couteau, donc ça vaut la peine de faire le tour.
00:28Ensuite, on s'intéresse au cadavre, on le déshabille et on l'examine,
00:31de la tête au pied, des pieds à la tête, sur les deux faces,
00:34avec beaucoup, beaucoup de circonspections, avec une belle lampe frontale pour un bel éclairage.
00:38Vous lui parlez ?
00:39Non, non, il ne va pas me répondre.
00:41Je sais, mais c'est le raisonnement à voix haute, quoi.
00:44Ah non, je ne fais pas ça, je ne parle pas.
00:47Vous ne dites pas, tiens, il t'est arrivé un drôle de truc, là.
00:49Non, par contre, je parle parfois aux policiers, en leur disant,
00:53tiens, tu vois, là, il y a ça, il y a ça, il y a ça, ça, c'est important,
00:55non, on va faire le tour, on verra après ce que ça peut avoir comme sens,
00:59mais c'est peut-être un élément décisif.
01:01Ce qui est génial, c'est l'humour, c'est la meilleure arme pour parvenir à surmonter les scènes de
01:04crime.
01:05Vous écrivez, c'est de la mort que nous nous amusons,
01:07voire de ces circonstances, mais jamais du mort lui-même, c'est important.
01:10Chez nous, chez nous tous, il n'y a pas que moi,
01:12chez tous les médecins légistes, France, Belgique, c'est interdit.
01:15On ne peut pas sourire de la mort.
01:17On doit sourire, on doit même rire de la mort.
01:20Je dis toujours, il faut rire de la mort avant qu'elle ne nous sourie,
01:23mais rire de la manière de mourir, rire de la mort en soi, mais pas rire du mort.
01:27Et la médecine légale, vous écrivez, n'est pas un métier triste.
01:29Vous l'égayez d'une certaine manière.
01:31Ah non, pas du tout. Moi, je ne trouve pas ça.
01:32Ce n'est pas sinistre.
01:33C'est sinistre quand on s'est tous égaux, des enfants, quoi.
01:36Ça, il n'y a personne qui rigole.
01:38Objectivement, c'est le moment où, en salle d'autopsie,
01:40on sent qu'il y a une espèce de chape de plomb qui tombe,
01:43on ne se parle même pas.
01:44Ce sont des autopsies silencieuses.
01:47Ça ne arrive jamais, ça.
01:48Normalement, lors d'une autopsie, on se connaît.
01:51Liège, là où je travaille, c'est une petite ville.
01:53Je connais tous les policiers,
01:54je connais tous les intervenants de scènes de crime.
01:56On connaît nos vies.
01:57Je suis allé au mariage de certains, à l'enterrement d'autres.
02:00Mais enfin, ceux-là, on ne les voit plus.
02:01Mais voilà, ça crée quand même une émulation.
02:04Donc, en salle d'autopsie, c'est une salle de partage.
02:06On se raconte nos vies, on parle de nous.
02:08Parfois, je ne me sens pas inconfortable avec la mort.
02:10Ce n'est pas quelque chose qui me dérange.
02:11Et même la raconter, raconter la mort des autres,
02:14les circonstances de la mort des autres,
02:15ce n'est pas vraiment un truc qui me dérange.
02:17J'ai l'impression qu'on est un peu...
02:18Et Pauline, maintenant, qui va y venir aussi,
02:20parce qu'elle va prendre de l'âge aussi.
02:23Est-ce que c'est normal qu'on réagisse comme ça ?
02:27– Totalement.
02:28Mais on est gens normaux.
02:30On n'est pas psychopathes parce qu'on n'a pas peur de la mort.
02:34Le truc que l'on doit faire, vous comme moi,
02:36à un moment donné, ça va régler notre problème avec la mort.
02:38Sans quoi ce métier-là, vous ne sauriez pas le faire,
02:40moi, je ne saurais pas faire le mien.
02:41– Mais comment on le règle, les des mois ?
02:42– Il n'y a pas de recette.
02:44Il n'y a pas de recette, c'est la confrontation.
02:46À force de voir des morts, je me suis rendu compte que la mort existait.
02:49Parce que dans notre société, elle est plutôt masquée.
02:52On ne la voit pas.
02:52On ne la voit pas, on n'en parle à peine.
02:54– Elle est tabou.
02:54– Oui, elle est mort, mais quand vous arrivez,
02:56le cercle est fermé, vous ne voyez pas le corps.
02:58Alors que dans les dizaines d'années qui viennent de s'écouler,
03:02moi, chaque fois que j'allais voir un mort chez lui,
03:05pas comme médecin légiste, mais comme membre de la famille
03:08ou sympathisant, ami de la famille,
03:10le corps était bien visible et on pouvait se rendre compte qu'il était mort.
03:13Et on se rendait compte de ce qu'était la mort.
03:15C'est extrêmement prenant.
03:17– Qui est-ce que vous auriez aimé autopsier dans l'histoire ?
03:20– Napoléon, Napoléon, je suis sûr qu'il n'est pas mort intoxiqué à l'arsénic
03:24et j'aimerais bien trouver de quoi il est mort.
03:27– C'est quoi votre hypothèse ?
03:28– Une défaillance multisystémique.
03:30Il s'est laissé aller, à mon avis.
03:32– Et qui est-ce que vous ne pourriez jamais autopsier ?
03:34– Personne.
03:37– Vos parents ?
03:38– Ah oui, oui, de ce côté-là.
03:39Oui, je pensais qu'on parlait de l'histoire.
03:41Non, mes parents, mes amis, les gens que je connais,
03:44ça, c'est pas possible.
03:44– Moi, vous pourriez autopsier ? Ou Pauline ?
03:47– Maintenant que je vous connais un peu ?
03:49Maintenant que je vous connais un peu, ça va être difficile.
03:51Franchement, je ne le ferai pas.
03:52Il faut garder, quand on autopsie, une neutralité.
03:55La neutralité, c'est non seulement être neutre,
03:57et moi, je sais que je le serais si je vous autopsiais,
03:59mais il faut en donner aussi l'apparence.
04:02En Belgique, c'est obligatoire.
04:03Et l'apparence de la neutralité est perdue
04:05dès lors que l'on connaît la personne.
04:07Parce qu'il y a un petit soupçon, le moindre,
04:09qui permettrait de dire, ouais, mais enfin,
04:11ils se sont rencontrés avant, ça fait la deuxième ou troisième fois
04:13qu'on se voit, nous deux en plus.
04:15Ils se connaissent, ils ont parlé ensemble,
04:16donc ils ont sympathisé.
04:17Donc, il aura tendance à peut-être démontrer des choses
04:20qui ne seraient pas démontrées de la même manière
04:22par un autre légiste.
04:23Donc, on ne le fait pas.
04:24– Est-ce que le métier de médecin légiste
04:26manque de candidats, de vocations ?
04:27Et quelles sont les qualités requises
04:29pour exercer comme vous le faites ?
04:31– Il faut être médecin.
04:31– D'abord.
04:32– Ça, c'est une première qualité.
04:33Et la deuxième, être observateur,
04:35terriblement observateur.
04:37La médecine légale, c'est la science du petit indice,
04:39de la petite trace sur le corps
04:41qui doit orienter.
04:43– C'est dans vos bouquins,
04:45mais racontez-nous quand même une histoire.
04:47Vous découvrez un jour un truc
04:49que personne n'avait vu.
04:50– C'est un bonhomme qui est mort.
04:52On m'appelle en me disant,
04:53écoute, on ne comprend pas la cause du décès.
04:55Il est aux urgences d'un hôpital.
04:57On ne comprend pas de quoi il est mort.
04:59On n'a pas eu le temps de le faire passer à la radio.
05:01Il arrive, il est couché sur son brancard.
05:03Il n'y a pas de sang sur le brancard.
05:05Il meurt.
05:05Et le parquet est inquiet.
05:07Il me demande d'aller le voir.
05:08– Quel âge ?
05:08– C'est un homme de 25, 26 ans.
05:10Je n'ai pas encore raconté dans mes livres ça.
05:12C'est inédit.
05:13– C'est que pour nous ?
05:14– Oui.
05:14Et c'est en déshabillant le corps
05:16et en le retournant
05:17que j'avais qu'une balle de 22.
05:19C'est un petit calibre.
05:19C'est du 5,58 mm de diamètre.
05:22C'est vraiment petit.
05:24Ça sort rarement du corps.
05:25La balle était rentrée dans le dos.
05:27Elle lui avait percé le cœur.
05:28Elle s'est arrêtée sur une côte devant le cœur.
05:30Personne n'avait rien vu.
05:32Et c'est grâce à mon examen qu'on l'a vu.
05:34Sans doute les pompes funèbres l'auraient vue
05:35en préparant le corps.
05:37Pas sûr.
05:38Parce que comme c'était un indigent,
05:40il y a des chances qu'on l'aurait pris comme ça de la table
05:42avec le drap, mis dans le cercueil,
05:45fermé le cercueil, terminé.
05:46– Donc là, ça va orienter l'enquête.
05:48Donc on est sur la piste criminelle.
05:49– Ah, c'est une piste criminelle.
05:50Il n'y a personne qui se déballe dans le dos pour se suicider.
05:53– Bien sûr.
05:53– Donc d'office, c'est une piste criminelle.
05:55– Un vieux flic m'a raconté il y a très longtemps
05:57que quelqu'un s'était suicidé avec une arme à 22 longs rufles,
06:00effectivement, tout petit,
06:01et qu'on ne retrouvait pas la balle.
06:03Il y avait un orifice d'entrée dans la tête,
06:04il n'y a pas d'orifice de sortie.
06:05On avait retrouvé la balle dans le pied.
06:06Qu'elle avait suivi, il vivait encore un peu,
06:09il a dû mettre un moment à mourir,
06:10que le sang circulait, qu'on avait retrouvé la balle dans le pied.
06:12C'est vrai ? Ça peut être possible ?
06:13– Dans le pied, c'est difficile.
06:14Par contre, ce que j'ai déjà eu,
06:16c'est un type qui se prenait une balle dans le cœur, une 22.
06:19La balle s'est ralentie en entrant dans la horte
06:22et elle a suivi le chemin de l'or.
06:23Je l'ai retrouvé pas exactement dans le pied,
06:25je l'ai trouvé cru peuplité.
06:27– Dans la jambe sonnette ?
06:28– Dans la jambe, en suivant le trajet des vaisseaux sanguins
06:31à l'endroit où la balle était devenue trop grosse pour passer.
06:34– Qu'est-ce que vous faites de cette collection privée de cadavres ?
06:36Est-ce que certains éclairent les autres ?
06:38Est-ce que vous continuez à apprendre à chaque autopsie ?
06:40– On apprend tout le temps.
06:43La vie est finie quand on a fini d'apprendre.
06:45On apprend tout le temps.
06:46Chaque autopsie est l'occasion ou de confirmer quelque chose
06:49qu'on a déjà vu ou d'apprendre quelque chose
06:51qu'on n'a pas encore vu et qui permet d'attirer l'attention.
06:54Ça s'appelle l'expérience.
06:55L'expérience, elle vient avec le temps.
06:56Elle ne vient pas d'un claquement de doigts,
06:58elle vient avec le temps.
06:59– Vous gardez des trucs, des objets ?
07:01Vous avez un musée ?
07:02– Alors non, mais il y avait un musée.
07:05– Vous n'avez pas le droit de conserver ?
07:06– Non, c'est des pièces et convictions.
07:08À l'époque, c'était faisable.
07:09On avait un musée, c'est-à-dire qu'à l'époque,
07:11on n'avait pas de photos, il n'y avait pas de dia.
07:13On était au 19e siècle.
07:14Et au 19e siècle, pour conserver des pièces anatomiques
07:17pour montrer aux étudiants,
07:19on avait le droit de conserver des morceaux de cadavres
07:21même s'ils n'avaient pas donné le raccord préalable.
07:24Ça, c'est venu plus tard,
07:25avec la loi sur le consentement éclairé.
07:27On était en 2002.
07:28Mais avant ça, c'était faisable.
07:30Moi, je n'en ai jamais fait,
07:31mais j'avais et j'ai toujours chez moi,
07:33enfin à l'Institut de médecine légale,
07:34des bocaux.
07:35Notamment un, j'en parle dans mon dernier bouquin,
07:37d'un type qui s'est fait transpercer le thorax et le cœur
07:40avec un pieu en bois
07:41parce que son voisin pensait que c'était un vampire.
07:45Un vampire ?
07:46Oui.
07:47Il est toujours dans ma salle d'autopsie.
07:48Ils sont en Belgique, ça ?
07:49Oui, oui.
07:50Ouf.
07:50Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot.
07:52Vous avez le même en France, vous pouvez croire.
07:54Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot.
07:55Tous les matins en entrant dans ma salle d'autopsie,
07:57je le vois.
07:58Il est là.
07:58On est tellement habitués à le voir qu'on ne le voit plus.
08:00Vous ne lui parlez même pas, lui.
08:02Je ne parle pas au morceau de cadavre.
08:03Mais vous vous êtes tout dit.
08:05Alors pour l'avoir si souvent côtoyé, la mort,
08:08est-ce que vous en avez peur ?
08:09Non, pas du tout.
08:10J'ai peur de la manière de mourir.
08:12C'est ce que je disais.
08:13Pour faire la métier que vous faites et le mien,
08:14il faut avoir réglé son problème avec la mort.
08:16Il ne faut plus en avoir peur.
08:18On peut avoir peur de la manière de mourir,
08:20ça c'est normal.
08:20Personne n'a envie de mourir en souffrant.
08:22Donc c'est logique.
08:23Mais avoir peur de mourir, c'est stupide
08:25parce que de toute façon, on va mourir.
08:28Merci d'être venu.
08:28Merci d'avoir répondu à nous.
08:29Avec plaisir.
08:29Merci de me avoir.
08:30C'est toujours un bonheur de vous avoir avec nous.
08:32Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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