00:00J'ai envie de vous dire, comment vous commencez la rencontre avec le mort ?
00:05Vous arrivez, vous l'observez, vous le regardez, comment est-ce qu'on parle avec un mort ?
00:09Je crois que je fais comme tous les gestes.
00:10On commence par faire le tour de la pièce, pour voir dans quelle ambiance il vivait,
00:15quel était son niveau de vie, s'il était malade, s'il y a des médicaments sur la table,
00:18on a déjà un indice, on fait le tour de la pièce.
00:21On trouve aussi parfois une douille, on trouve aussi parfois des projectiles,
00:24une arme à feu, un couteau, donc ça vaut la peine de faire le tour.
00:28Ensuite, on s'intéresse au cadavre, on le déshabille et on l'examine,
00:31de la tête au pied, des pieds à la tête, sur les deux faces,
00:34avec beaucoup, beaucoup de circonspections, avec une belle lampe frontale pour un bel éclairage.
00:38Vous lui parlez ?
00:39Non, non, il ne va pas me répondre.
00:41Je sais, mais c'est le raisonnement à voix haute, quoi.
00:44Ah non, je ne fais pas ça, je ne parle pas.
00:47Vous ne dites pas, tiens, il t'est arrivé un drôle de truc, là.
00:49Non, par contre, je parle parfois aux policiers, en leur disant,
00:53tiens, tu vois, là, il y a ça, il y a ça, il y a ça, ça, c'est important,
00:55non, on va faire le tour, on verra après ce que ça peut avoir comme sens,
00:59mais c'est peut-être un élément décisif.
01:01Ce qui est génial, c'est l'humour, c'est la meilleure arme pour parvenir à surmonter les scènes de
01:04crime.
01:05Vous écrivez, c'est de la mort que nous nous amusons,
01:07voire de ces circonstances, mais jamais du mort lui-même, c'est important.
01:10Chez nous, chez nous tous, il n'y a pas que moi,
01:12chez tous les médecins légistes, France, Belgique, c'est interdit.
01:15On ne peut pas sourire de la mort.
01:17On doit sourire, on doit même rire de la mort.
01:20Je dis toujours, il faut rire de la mort avant qu'elle ne nous sourie,
01:23mais rire de la manière de mourir, rire de la mort en soi, mais pas rire du mort.
01:27Et la médecine légale, vous écrivez, n'est pas un métier triste.
01:29Vous l'égayez d'une certaine manière.
01:31Ah non, pas du tout. Moi, je ne trouve pas ça.
01:32Ce n'est pas sinistre.
01:33C'est sinistre quand on s'est tous égaux, des enfants, quoi.
01:36Ça, il n'y a personne qui rigole.
01:38Objectivement, c'est le moment où, en salle d'autopsie,
01:40on sent qu'il y a une espèce de chape de plomb qui tombe,
01:43on ne se parle même pas.
01:44Ce sont des autopsies silencieuses.
01:47Ça ne arrive jamais, ça.
01:48Normalement, lors d'une autopsie, on se connaît.
01:51Liège, là où je travaille, c'est une petite ville.
01:53Je connais tous les policiers,
01:54je connais tous les intervenants de scènes de crime.
01:56On connaît nos vies.
01:57Je suis allé au mariage de certains, à l'enterrement d'autres.
02:00Mais enfin, ceux-là, on ne les voit plus.
02:01Mais voilà, ça crée quand même une émulation.
02:04Donc, en salle d'autopsie, c'est une salle de partage.
02:06On se raconte nos vies, on parle de nous.
02:08Parfois, je ne me sens pas inconfortable avec la mort.
02:10Ce n'est pas quelque chose qui me dérange.
02:11Et même la raconter, raconter la mort des autres,
02:14les circonstances de la mort des autres,
02:15ce n'est pas vraiment un truc qui me dérange.
02:17J'ai l'impression qu'on est un peu...
02:18Et Pauline, maintenant, qui va y venir aussi,
02:20parce qu'elle va prendre de l'âge aussi.
02:23Est-ce que c'est normal qu'on réagisse comme ça ?
02:27– Totalement.
02:28Mais on est gens normaux.
02:30On n'est pas psychopathes parce qu'on n'a pas peur de la mort.
02:34Le truc que l'on doit faire, vous comme moi,
02:36à un moment donné, ça va régler notre problème avec la mort.
02:38Sans quoi ce métier-là, vous ne sauriez pas le faire,
02:40moi, je ne saurais pas faire le mien.
02:41– Mais comment on le règle, les des mois ?
02:42– Il n'y a pas de recette.
02:44Il n'y a pas de recette, c'est la confrontation.
02:46À force de voir des morts, je me suis rendu compte que la mort existait.
02:49Parce que dans notre société, elle est plutôt masquée.
02:52On ne la voit pas.
02:52On ne la voit pas, on n'en parle à peine.
02:54– Elle est tabou.
02:54– Oui, elle est mort, mais quand vous arrivez,
02:56le cercle est fermé, vous ne voyez pas le corps.
02:58Alors que dans les dizaines d'années qui viennent de s'écouler,
03:02moi, chaque fois que j'allais voir un mort chez lui,
03:05pas comme médecin légiste, mais comme membre de la famille
03:08ou sympathisant, ami de la famille,
03:10le corps était bien visible et on pouvait se rendre compte qu'il était mort.
03:13Et on se rendait compte de ce qu'était la mort.
03:15C'est extrêmement prenant.
03:17– Qui est-ce que vous auriez aimé autopsier dans l'histoire ?
03:20– Napoléon, Napoléon, je suis sûr qu'il n'est pas mort intoxiqué à l'arsénic
03:24et j'aimerais bien trouver de quoi il est mort.
03:27– C'est quoi votre hypothèse ?
03:28– Une défaillance multisystémique.
03:30Il s'est laissé aller, à mon avis.
03:32– Et qui est-ce que vous ne pourriez jamais autopsier ?
03:34– Personne.
03:37– Vos parents ?
03:38– Ah oui, oui, de ce côté-là.
03:39Oui, je pensais qu'on parlait de l'histoire.
03:41Non, mes parents, mes amis, les gens que je connais,
03:44ça, c'est pas possible.
03:44– Moi, vous pourriez autopsier ? Ou Pauline ?
03:47– Maintenant que je vous connais un peu ?
03:49Maintenant que je vous connais un peu, ça va être difficile.
03:51Franchement, je ne le ferai pas.
03:52Il faut garder, quand on autopsie, une neutralité.
03:55La neutralité, c'est non seulement être neutre,
03:57et moi, je sais que je le serais si je vous autopsiais,
03:59mais il faut en donner aussi l'apparence.
04:02En Belgique, c'est obligatoire.
04:03Et l'apparence de la neutralité est perdue
04:05dès lors que l'on connaît la personne.
04:07Parce qu'il y a un petit soupçon, le moindre,
04:09qui permettrait de dire, ouais, mais enfin,
04:11ils se sont rencontrés avant, ça fait la deuxième ou troisième fois
04:13qu'on se voit, nous deux en plus.
04:15Ils se connaissent, ils ont parlé ensemble,
04:16donc ils ont sympathisé.
04:17Donc, il aura tendance à peut-être démontrer des choses
04:20qui ne seraient pas démontrées de la même manière
04:22par un autre légiste.
04:23Donc, on ne le fait pas.
04:24– Est-ce que le métier de médecin légiste
04:26manque de candidats, de vocations ?
04:27Et quelles sont les qualités requises
04:29pour exercer comme vous le faites ?
04:31– Il faut être médecin.
04:31– D'abord.
04:32– Ça, c'est une première qualité.
04:33Et la deuxième, être observateur,
04:35terriblement observateur.
04:37La médecine légale, c'est la science du petit indice,
04:39de la petite trace sur le corps
04:41qui doit orienter.
04:43– C'est dans vos bouquins,
04:45mais racontez-nous quand même une histoire.
04:47Vous découvrez un jour un truc
04:49que personne n'avait vu.
04:50– C'est un bonhomme qui est mort.
04:52On m'appelle en me disant,
04:53écoute, on ne comprend pas la cause du décès.
04:55Il est aux urgences d'un hôpital.
04:57On ne comprend pas de quoi il est mort.
04:59On n'a pas eu le temps de le faire passer à la radio.
05:01Il arrive, il est couché sur son brancard.
05:03Il n'y a pas de sang sur le brancard.
05:05Il meurt.
05:05Et le parquet est inquiet.
05:07Il me demande d'aller le voir.
05:08– Quel âge ?
05:08– C'est un homme de 25, 26 ans.
05:10Je n'ai pas encore raconté dans mes livres ça.
05:12C'est inédit.
05:13– C'est que pour nous ?
05:14– Oui.
05:14Et c'est en déshabillant le corps
05:16et en le retournant
05:17que j'avais qu'une balle de 22.
05:19C'est un petit calibre.
05:19C'est du 5,58 mm de diamètre.
05:22C'est vraiment petit.
05:24Ça sort rarement du corps.
05:25La balle était rentrée dans le dos.
05:27Elle lui avait percé le cœur.
05:28Elle s'est arrêtée sur une côte devant le cœur.
05:30Personne n'avait rien vu.
05:32Et c'est grâce à mon examen qu'on l'a vu.
05:34Sans doute les pompes funèbres l'auraient vue
05:35en préparant le corps.
05:37Pas sûr.
05:38Parce que comme c'était un indigent,
05:40il y a des chances qu'on l'aurait pris comme ça de la table
05:42avec le drap, mis dans le cercueil,
05:45fermé le cercueil, terminé.
05:46– Donc là, ça va orienter l'enquête.
05:48Donc on est sur la piste criminelle.
05:49– Ah, c'est une piste criminelle.
05:50Il n'y a personne qui se déballe dans le dos pour se suicider.
05:53– Bien sûr.
05:53– Donc d'office, c'est une piste criminelle.
05:55– Un vieux flic m'a raconté il y a très longtemps
05:57que quelqu'un s'était suicidé avec une arme à 22 longs rufles,
06:00effectivement, tout petit,
06:01et qu'on ne retrouvait pas la balle.
06:03Il y avait un orifice d'entrée dans la tête,
06:04il n'y a pas d'orifice de sortie.
06:05On avait retrouvé la balle dans le pied.
06:06Qu'elle avait suivi, il vivait encore un peu,
06:09il a dû mettre un moment à mourir,
06:10que le sang circulait, qu'on avait retrouvé la balle dans le pied.
06:12C'est vrai ? Ça peut être possible ?
06:13– Dans le pied, c'est difficile.
06:14Par contre, ce que j'ai déjà eu,
06:16c'est un type qui se prenait une balle dans le cœur, une 22.
06:19La balle s'est ralentie en entrant dans la horte
06:22et elle a suivi le chemin de l'or.
06:23Je l'ai retrouvé pas exactement dans le pied,
06:25je l'ai trouvé cru peuplité.
06:27– Dans la jambe sonnette ?
06:28– Dans la jambe, en suivant le trajet des vaisseaux sanguins
06:31à l'endroit où la balle était devenue trop grosse pour passer.
06:34– Qu'est-ce que vous faites de cette collection privée de cadavres ?
06:36Est-ce que certains éclairent les autres ?
06:38Est-ce que vous continuez à apprendre à chaque autopsie ?
06:40– On apprend tout le temps.
06:43La vie est finie quand on a fini d'apprendre.
06:45On apprend tout le temps.
06:46Chaque autopsie est l'occasion ou de confirmer quelque chose
06:49qu'on a déjà vu ou d'apprendre quelque chose
06:51qu'on n'a pas encore vu et qui permet d'attirer l'attention.
06:54Ça s'appelle l'expérience.
06:55L'expérience, elle vient avec le temps.
06:56Elle ne vient pas d'un claquement de doigts,
06:58elle vient avec le temps.
06:59– Vous gardez des trucs, des objets ?
07:01Vous avez un musée ?
07:02– Alors non, mais il y avait un musée.
07:05– Vous n'avez pas le droit de conserver ?
07:06– Non, c'est des pièces et convictions.
07:08À l'époque, c'était faisable.
07:09On avait un musée, c'est-à-dire qu'à l'époque,
07:11on n'avait pas de photos, il n'y avait pas de dia.
07:13On était au 19e siècle.
07:14Et au 19e siècle, pour conserver des pièces anatomiques
07:17pour montrer aux étudiants,
07:19on avait le droit de conserver des morceaux de cadavres
07:21même s'ils n'avaient pas donné le raccord préalable.
07:24Ça, c'est venu plus tard,
07:25avec la loi sur le consentement éclairé.
07:27On était en 2002.
07:28Mais avant ça, c'était faisable.
07:30Moi, je n'en ai jamais fait,
07:31mais j'avais et j'ai toujours chez moi,
07:33enfin à l'Institut de médecine légale,
07:34des bocaux.
07:35Notamment un, j'en parle dans mon dernier bouquin,
07:37d'un type qui s'est fait transpercer le thorax et le cœur
07:40avec un pieu en bois
07:41parce que son voisin pensait que c'était un vampire.
07:45Un vampire ?
07:46Oui.
07:47Il est toujours dans ma salle d'autopsie.
07:48Ils sont en Belgique, ça ?
07:49Oui, oui.
07:50Ouf.
07:50Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot.
07:52Vous avez le même en France, vous pouvez croire.
07:54Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot.
07:55Tous les matins en entrant dans ma salle d'autopsie,
07:57je le vois.
07:58Il est là.
07:58On est tellement habitués à le voir qu'on ne le voit plus.
08:00Vous ne lui parlez même pas, lui.
08:02Je ne parle pas au morceau de cadavre.
08:03Mais vous vous êtes tout dit.
08:05Alors pour l'avoir si souvent côtoyé, la mort,
08:08est-ce que vous en avez peur ?
08:09Non, pas du tout.
08:10J'ai peur de la manière de mourir.
08:12C'est ce que je disais.
08:13Pour faire la métier que vous faites et le mien,
08:14il faut avoir réglé son problème avec la mort.
08:16Il ne faut plus en avoir peur.
08:18On peut avoir peur de la manière de mourir,
08:20ça c'est normal.
08:20Personne n'a envie de mourir en souffrant.
08:22Donc c'est logique.
08:23Mais avoir peur de mourir, c'est stupide
08:25parce que de toute façon, on va mourir.
08:28Merci d'être venu.
08:28Merci d'avoir répondu à nous.
08:29Avec plaisir.
08:29Merci de me avoir.
08:30C'est toujours un bonheur de vous avoir avec nous.
08:32Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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