Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 8 heures
L'entreprise américaine d'analyse de données vient de publier un manifeste qui formalise son ambition : devenir l'épine dorsale technologique de l'Occident. Décryptage avec Olivier Tesquet (Télérama) et Asma Mhalla (New York University). Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20/le-grand-entretien-du-dimanche-17-mai-2026-4070126

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Et un grand entretien ce matin pour une plongée au cœur d'une entreprise,
00:05l'une des plus puissantes et les plus secrètes de la planète.
00:08Un vrai système politique, un monstre économique.
00:12Cette entreprise a un véritable projet idéologique,
00:15on pourrait même dire un projet de civilisation formellement effrayant.
00:21Elle vient de publier un manifeste récemment sur lequel nous allons revenir.
00:25Le nom de cette entreprise, Palantir, spécialisée dans l'analyse de données,
00:30une entreprise américaine qui a passé des contrats avec les agences gouvernementales
00:34les plus sensibles partout dans le monde, la CIA, la DGSI en France parmi d'autres.
00:39Question réaction, amis auditeurs, au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France.
00:46Et deux invités pour y voir plus clair dans cette entreprise, Palantir,
00:52Olivier Tesquet, bonjour.
00:53Bonjour.
00:54Bonjour.
00:54Et bienvenue, vous êtes journaliste à la cellule enquête de Télérama,
00:57co-auteur de Apocalypse Nerds aux éditions Divergence.
01:01Vous connaissez par cœur ce système Palantir parce que c'est un système.
01:06Et avec nous en duplex depuis les Etats-Unis et New York, Asma Mala.
01:10Bonjour.
01:11Bonjour.
01:12Bonjour.
01:12Merci d'être avec nous Asma, vous êtes politiste, chercheuse associée à l'université de New York
01:17et autrice de cyberpunk aux éditions du Seuil.
01:21Vous connaissez très bien les questions de géopolitique de l'IA.
01:26Merci à tous les deux d'être avec nous.
01:27Avant d'en venir à ce manifeste absolument flippant et je pèse mes mots publiés par Palantir,
01:34Première question, Olivier Tesquet, Palantir, d'où vient ce nom ?
01:39Oui, parce que le nom ne doit pas grand-chose au hasard.
01:41Palantir, ça vient du Seigneur des Anneaux.
01:43Alors, c'est une obsession assez récurrente à la fois dans l'extrême droite et chez les patrons de la
01:47tech.
01:47Alors, chez les patrons de la tech d'extrême droite encore plus, l'obsession pour l'univers de Tolkien.
01:52Et dans le Seigneur des Anneaux, dans le folklore, le Palantir ou les Palantiris,
01:56parce qu'il y en a plusieurs, il y en a sept,
01:58c'est des pierres de vision qui permettent de voir à distance et qui donc sont à la fois très
02:05dangereuses
02:05puisqu'elles sont très addictives, elles proposent un pouvoir considérable et surtout elles ne montrent pas tout.
02:11Les pierres de vision du Seigneur des Anneaux montrent ce qu'on veut bien voir, ce qu'on a envie
02:16de montrer,
02:16ce qui en vérité correspond assez bien à la promesse marketing de Palantir.
02:20Ce sont des boules de cristal.
02:23Palantir, ça signifie qu'il voit de loin et qu'il voit tout.
02:27C'est l'œil de Sauron qui est l'incarnation du mal et ça n'est donc pas du tout
02:32un hasard.
02:34Premier élément à prendre en compte.
02:37Deuxième élément pour comprendre d'où vient la légende et la réputation et la puissance de Palantir,
02:44la traque de Ben Laden. Expliquez-nous pourquoi.
02:47Alors, c'est un peu le mythe fondateur de l'entreprise, c'est-à-dire,
02:50est-ce qu'ils ont ou n'ont pas participé à la traque et l'élimination d'Oussama Ben Laden
02:55?
02:55Et en fait, ça entre en résonance directement avec l'histoire de l'entreprise.
02:58C'est-à-dire que Palantir est peut-être l'entreprise totémique du 21e siècle.
03:02C'est-à-dire, c'est une entreprise du 11 septembre.
03:04Le constat de Peter Thiel et Alex Karp, à l'époque, les deux cofondateurs de l'entreprise
03:08sur lesquels on aura l'occasion de revenir,
03:09c'est que les services de renseignement ont failli à leur mission,
03:13n'ont pas été capables de protéger les États-Unis,
03:15et que donc, eux, avec leur entreprise, avec ces pierres de vision informatique,
03:20vont être capables de prévenir et d'identifier les menaces.
03:24Et évidemment, quel meilleur mythe fondateur dans ces conditions-là
03:27que la traque de l'ennemi numéro un des États-Unis après les attentats du 11 septembre ?
03:30Après les attentats du 11 septembre, il faut rappeler que Palantir,
03:34ce sont des logiciels, ce sont des traitements de big data.
03:38Et il y a un logiciel en particulier qui, là aussi, fait référence à la pop culture,
03:43c'est Gotham.
03:45Gotham, comme Gotham City, la ville de Batman.
03:47Et c'est donc ce logiciel qui aurait permis de traiter un nombre incalculable
03:53de data à travers le monde pour mettre la main sur Ben Laden.
03:56Reste le mystère.
03:58Mais Asma, vous êtes en duplex avec nous depuis New York.
04:03Palantir, pour vous, qu'est-ce que ça représente comme entreprise ?
04:07Je disais qu'elle était secrète.
04:09Elle est à la fois publique, puisqu'elle est cotée en bourse.
04:14Oui, oui, absolument.
04:15Alors, si vous me permettez, Ali, la présentation était parfaite.
04:21Sauf que vous tombez tous dans le panneau.
04:23C'est-à-dire précisément ça, le marketing de la peur.
04:26Et à force de présenter Palantir comme quelque chose de secret,
04:31de dangereux, qui mènerait une guerre civilisationnelle,
04:35c'est exactement, exactement l'objectif précisément du manifeste de CARP,
04:41qui n'est pas d'ailleurs aussi extraordinaire que ça.
04:43Et on pourrait le détricoter ligne à ligne.
04:45On va le faire.
04:46Oui, je crois ce qu'il faut avoir en tête.
04:49En gros, si on dézoome un tout petit peu.
04:52Et c'est assez intéressant d'être d'ailleurs aux Etats-Unis actuellement,
04:55parce que le manifeste, à part la presse progressiste type New York Times,
05:01en gros, les think tanks ici, les milieux n'en ont pas tellement parlé,
05:05ne l'ont pas commenté.
05:07Pourquoi je dis ça ?
05:08Parce que le sujet essentiel, c'est la question de l'infrastructure,
05:11pas tellement de l'incarnation.
05:13Si ce n'est pas Palantir, ce sera magrandmère.ia ou une autre entreprise.
05:17Et d'ailleurs, c'est très intéressant,
05:20parce que dans la séquence, il y a eu, je ne sais pas si vous vous souvenez,
05:22mais en février dernier, toute la dispute
05:25entre une autre boîte d'IA qui s'appelle Anthropik et le Pentagone précisément.
05:30Et qu'est-ce que ça vous raconte ?
05:31Très vite, qui a récupéré les contrats ?
05:34Ça va être OpenAI, donc Sam Altman qui ont lancé le chat GPT,
05:39mais aussi Elon Musk avec Grock.
05:41Et donc, en fait, ce sont des hydres à plusieurs têtes.
05:43Et donc, si ce n'est pas l'un, c'est l'autre.
05:45Et ce qu'il faut absolument avoir en tête, quand je parle d'infrastructure,
05:48c'est ce que ça raconte comme la transformation de l'État
05:52dans cette fusion civile-militaire.
05:53Alors, on va y venir.
05:55Dans des implications stratégiques, sécurité, technologie.
05:58Et quand on a mis le cadre, à ce moment-là,
06:00vous comprenez que Palantir est un acteur parmi d'autres.
06:03Son manifeste, le manifeste de Carpe, est sorti en 2026.
06:06N'allez pas trop vite, pas plus vite que la musique, Asma Mala.
06:09Non, mais c'est important.
06:10Non, mais Asma, Asma Mala, j'aimerais vraiment être tombée dans le panneau
06:14parce que ce serait une très, très bonne nouvelle.
06:16Parce qu'il faut continuer à présenter cette entreprise.
06:20Il y a donc deux fondateurs, deux hommes de premier plan,
06:23qui ont donc fondé l'entreprise et publié ce manifeste.
06:27Olivier Tesquet, présentez-les-nous.
06:29Alors, il y a Alex Carpe.
06:30Il y a Alex Carpe et puis il y a Peter Thiel.
06:32Alors, je ne sais pas par lequel des deux...
06:34Commençons par Peter Thiel.
06:35Commençons par Peter Thiel parce que c'est le plus connu.
06:38En fait, c'est celui aussi dans cet hydre à plusieurs têtes.
06:41Je suis d'accord avec Asma sur le fait que Palantir n'est pas la seule des entreprises
06:44de la Silicon Valley qui aujourd'hui soit alignée avec l'administration Trump.
06:47Il y en a un certain nombre.
06:48Par contre, c'est peut-être de toutes celles-ci, celles qui assument, revendiquent,
06:52et personne n'est dupe de la promesse marketing, mais elle mérite d'être auscultée,
06:56qui assument une dimension de projet politique.
06:58Encore une fois, Palantir, c'est une théorie de l'État.
07:01C'est une théorie de capture de l'État.
07:03C'est la tête droite.
07:04Peter Thiel, c'est la tête droite, présentée comme ça.
07:06Parce que souvent, on se dit, en tout cas, la perception, c'est Peter Thiel,
07:10c'est le milliardaire libertarien qui, depuis 20 ans, nous décline sur tous les tons
07:14que la démocratie et la liberté ne sont plus compatibles, dont toutes les entreprises...
07:18Il a fait des conférences sur l'antéchrist, il parle régulièrement de l'apocalypse,
07:22c'est le créateur de PayPal, c'est le créateur également,
07:25l'un des premiers investisseurs de Facebook.
07:28Et en fait, ce qu'il faut voir avec Peter Thiel, c'est que...
07:31Très proche de Musk.
07:31Très proche de...
07:33Et puis, alors, très proche aussi de l'administration de Trump,
07:35puisque J.D. Vence, vice-président des États-Unis, est un produit manufacturé,
07:39si j'ose dire, de Peter Thiel, puisqu'il a travaillé pour l'un de ses fonds d'investissement.
07:43Ce qu'il faut voir avec Thiel, c'est que tous ses investissements
07:47dans le champ entrepreneurial sont le prolongement de sa théorie politique,
07:52c'est-à-dire que...
07:53Ou de concepts philosophiques.
07:55Le premier investissement extérieur dans Facebook,
07:57c'est la théorie myéutique du désir de René Girard dans le champ de l'entreprise.
07:59On peut trouver ça délirant, mais quand on regarde...
08:02Il a suivi les cours de René Girard à Stanford en Californie.
08:04Alors, il n'a pas suivi les cours de René Girard, mais il a organisé un colloque en 2004
08:08où a participé René Girard.
08:10Et quelques semaines après ce colloque, se passent deux événements fondateurs
08:13qui sont, un, l'investissement dans Facebook,
08:17et deux, la sortie de la phase prototypage, on va dire, de Palantir,
08:21où il emmène Alex Karp, qui est censé être le good cop, c'est-à-dire que Peter Thiel
08:28serait le bad cop libertarien nostalgique de l'Afrique du Sud, de l'Apartheid.
08:33Et puis, de l'autre côté, on aurait Alex Karp, qui lui défend la démocratie,
08:38qui se revendiquait, même lorsqu'il était étudiant, se revendiquait marxiste,
08:42qui revendique d'avoir fait une thèse, alors il a longtemps dit,
08:44avec Jürgen Habermas, c'était plutôt dans l'orbite de Jürgen Habermas,
08:48et qui, en fait, au fil du temps, se révèle comme,
08:51alors ils se sont rencontrés tous les deux à Stanford,
08:53et se révèle comme, finalement, parfaitement raccord avec le bad cop qu'est Peter Thiel.
09:00Et on voit, depuis que Trump est revenu au pouvoir,
09:03que Karp embrasse de plus en plus la rhétorique trumpiste,
09:06et aujourd'hui se manifeste, pour moi, c'est jamais que le prolongement
09:10de tout ce que dit et écrit l'administration Trump depuis des mois.
09:13En tout cas, cette double tête, c'est aussi un bon argument de vente au départ,
09:16un bon argument marketing pour vendre à tout le monde,
09:18mais Olivier Tesquet, si on regarde le côté technique, le fonctionnement,
09:21il y a, par exemple, l'exemple de ICE, la police anti-immigration de Trump,
09:27alors qu'il a été fondé bien avant, qui a été fondé par Barack Obama,
09:30et de son fonctionnement et de son contrat avec Palantir,
09:33parce que ça permet, Palantir, d'aider ICE à devenir un Amazon Prime des êtres humains.
09:39Le vocabulaire est celui-là, quand même.
09:41Alors ça, c'est l'expression utilisée par Todd Lyons, patron de ICE,
09:47il y a déjà plusieurs mois.
09:48Et il s'appuie sur Palantir pour ça ?
09:50Il s'appuie beaucoup sur les outils de Palantir,
09:51il ne s'appuie pas que sur les outils de Palantir,
09:54mais en fait, ce qu'il faut voir, et l'exemple de ICE me semble être particulièrement révélateur
09:59de justement cette théorie de l'État,
10:00c'est que dans les outils qui sont développés,
10:02il y a des contrats qui existaient déjà, avec des outils qui existaient déjà,
10:05qui existaient sous Bush, qui existaient sous Obama, etc.
10:08Et puis, il y a des outils qui sont développés là maintenant spécifiquement.
10:10Et je pense notamment à l'un d'entre eux qui s'appelle Immigration OS,
10:13et rien que le nom, en fait, traduit l'ambition.
10:15C'est-à-dire, qu'est-ce que c'est un OS ?
10:17C'est un système d'exploitation.
10:18Donc Immigration OS, c'est-à-dire,
10:20qu'est-ce qu'on a dans le téléphone, dans nos ordinateurs ?
10:22On va avoir un système d'exploitation propriétaire
10:23qui va permettre d'expulser les corps indésirables des États-Unis.
10:26Puisque c'est ça, en fait.
10:27Et de cibler exactement qui sont-ils, où sont-ils.
10:29Et donc, en fait, de faire des catégories d'indésirables.
10:33Et d'ailleurs, à cet égard,
10:34on peut considérer que le manifeste de Palantir et de Carpe,
10:37et d'ailleurs, on pourrait peut-être débattre de la terminologie manifeste,
10:40parce que ça lui donne une dimension programmatique,
10:42mais il ne fait que décrire ce que fait déjà Palantir
10:45dans un cadre opérationnel de privatisation d'un État punitif.
10:50C'est-à-dire que Palantir crée déjà des catégories
10:53qui permettent de désigner ceux qui doivent rester sur le territoire
10:58et puis ceux qui sont considérés comme les fameuses cultures régressives
11:00dont parle Carpe dans le territoire.
11:01Il agrège les données issues de données d'arrestations,
11:04d'historiques judiciaires, de données biométriques.
11:06Et c'est vrai que ça peut permettre de construire
11:08un portrait complet d'une personne
11:10et de localiser même cette personne.
11:12C'est une entreprise qui a été fondée par et avec la CIA à ce moment-là.
11:17Et de nombreux pays dans le monde ont passé des contrats avec Palantir,
11:20l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Japon, la Corée du Sud,
11:23l'Australie, le Brésil, la France.
11:25Comment expliquer qu'il y a donc une entreprise
11:30qui est sollicitée par des États
11:32pour déléguer la maîtrise ou la surveillance
11:35ou le contrôle des populations ?
11:40En fait, ce qui est en train de se passer
11:42de façon historique et structurelle,
11:44si on laisse de côté un tout petit peu l'incarnation
11:47et Palantir en est l'exemple,
11:49c'est que vous avez aujourd'hui une privatisation
11:53des briques régaliennes de ce qu'on appelle l'État-nation ou l'État-moderne.
11:57Et ça, c'est une tendance qui est absolument structurelle
12:00et qui a commencé il y a très longtemps en réalité.
12:03Donc, à partir du moment où vous vous dites
12:04que vous avez aujourd'hui une innovation de l'État
12:07qui est externalisée vers des structures
12:09qui sont beaucoup plus innovantes, beaucoup plus agiles,
12:11parce que justement, elles vont chercher de l'argent sur le marché,
12:14dans le cas occidental ou dans le cas américain en tout cas,
12:16c'est très facile, si vous voulez,
12:19de trouver des solutions sur étagères
12:21que vous payez et qui sont très efficaces.
12:24Et ce qui est encore plus intéressant,
12:26c'est le paradoxe dans lequel,
12:27en tout cas du côté des démocraties libérales,
12:29on tombe parce qu'une fois de plus,
12:32si demain ce n'est plus Palantir,
12:35ce n'en sera une autre.
12:36Et d'ailleurs, c'est intéressant de voir l'inflation
12:37du nombre de start-up en France
12:39qui sont toutes les start-up françaises,
12:41les Palantirs français, les Palantirs allemands,
12:44les Palantirs britanniques.
12:45Exactement, comme si tout ça s'était absolument banalisé
12:48et sans qu'on ne voit plus où est exactement le problème
12:51qui est un problème de confiscation du régalien
12:54et donc de privatisation.
12:55Justement, Olivier Tesquet, l'illustration,
12:57c'est l'introduction en bourse de Palantir
12:59qui date de 2020, juste après le Covid,
13:01juste au moment du Covid.
13:03Les actionnaires, ce qu'ils achètent
13:04quand ils achètent Palantir,
13:06la cote a monté de 15 milliards au moment de l'introduction
13:09à 15 milliards, de 15 milliards à 400 aujourd'hui.
13:13Donc, explosion, ils n'achètent pas que les parts d'une entreprise.
13:16Ce qu'ils achètent, c'est un projet de société,
13:18c'est l'idée que Palantir, c'est le squelette,
13:22le système nerveux de l'ordre mondial à venir.
13:25Oui, tout à fait.
13:26En fait, ils achètent une espèce de promesse eschatologique.
13:28Alors expliquez-nous ça, parce que c'est une expression que vous avez utilisée.
13:31Ça, c'est l'obsession de Thiel, notamment,
13:35avec cette obsession de la fin des temps,
13:36l'antéchrist, etc.
13:38Alors évidemment, il ne faut pas prendre...
13:38L'apocalypse.
13:39L'apocalypse, il ne faut pas prendre tout ça pour argent comptant.
13:41Il faut entendre l'apocalypse au sens de l'apocalypse
13:43telle que la mobiliserait quelqu'un qui fait du capital risque,
13:45ce qui est le métier...
13:46Et c'est le projet de société du manifeste.
13:48Voilà, et je vais y venir.
13:49C'est-à-dire que l'apocalypse, selon un capital risqueur,
13:53c'est juste...
13:54L'apocalypse, techniquement, c'est le temps qu'il reste
13:55entre maintenant et sa fin.
13:56Donc, c'est une fenêtre d'opportunité.
13:58Donc, c'est un moment où...
13:59C'est un délai.
13:59C'est un délai.
14:00Mais donc, c'est un délai qu'on peut faire fructifier.
14:02Et donc, c'est exactement ce qu'il fait avec Palantir.
14:05Et là où je rejoins Asma, c'est qu'aujourd'hui,
14:08on voit bien que c'est une recomposition de l'État-nation,
14:10un dépassement de l'État-nation,
14:12conceptualisé, encore une fois, par un Peter Thiel
14:15depuis très longtemps.
14:16Et d'ailleurs, Alex Carpe avait fait un livre,
14:19La République technologique.
14:20Oui, La République technologique.
14:22On ne dit pas les républiques des citoyens,
14:23c'est la République technique.
14:25Tout à fait.
14:25Et où la délibération est éliminée.
14:29C'est-à-dire que le propos d'Alex Carpe,
14:31qui n'avait rien de très révolutionnaire,
14:32c'était de dire que les entreprises de la Silicon Valley
14:34avaient, je cite, une dette morale vis-à-vis des États-Unis,
14:37parce qu'elles étaient nées notamment de la cuisse du secteur
14:40et du complexe militaire ou industriel
14:42après la Deuxième Guerre mondiale.
14:43Et qu'il fallait en finir avec ce qu'il appelle
14:45les caprices de la culture capitaliste tardive,
14:48les applications pour se faire livrer à manger, etc.
14:50et se reconcentrer sur le régalien, l'important, etc.
14:53Mais ce qu'il dit quand il dit ça,
14:54c'est aussi mettre en scène sa dépendance vis-à-vis de la commande publique.
14:58Parce que s'il n'y a pas la commande publique
14:59pour ces joyeux libertariens qui veulent dépasser l'État-nation,
15:02il n'y a peut-être pas 400 milliards de capitalisation boursière.
15:06C'est-à-dire qu'aujourd'hui, Palantir a besoin de ses contrats avec des États.
15:10Juste avant d'y venir, Olivier Tesquet, malgré tout, Alex Carp l'avait développé.
15:15Il l'a dit très clairement, la vocation des géants de la tech,
15:18ça n'est pas de créer l'iPhone.
15:20D'ailleurs, il dénonce ce qu'il appelle la tyrannie des applications
15:25puisque les mots sont dévoyés de leur sens,
15:27qui ont orienté l'innovation vers des usages de confort,
15:30les nôtres, ceux qu'on utilise avec notre pouce sur notre écran,
15:35mais de servir l'État.
15:37Et par quoi est-ce que ça passe, justement ?
15:39Parce que les ingénieurs de la Silicon Valley auraient développé
15:42une allergie au pouvoir d'État, à la chose militaire.
15:45Ils étaient incapables de mettre leur génie au service de la survie de l'Occident.
15:50Je vous cite, c'est ce que dit, formule Alex Carp.
15:53Oui, tout à fait.
15:54Et c'est pour ça qu'il y a un projet idéologique.
15:57Le manifeste, en fait, ne vient que reformuler dans une autre langue
16:01ce que Carp avait déjà écrit dans ce livre,
16:04dont la publication était passée relativement inaperçue,
16:07mais qui traduit, comme dans le cas de Thiel,
16:09une ambition d'être perçue comme des intellectuels.
16:11C'est pour ça, alors.
16:12Est-ce qu'on leur rend service quand on débat en ces termes intellectuels de ces entreprises ?
16:16Moi, je pense qu'il faut faire les deux.
16:17Il faut à la fois ausculter la théorie politique
16:19et puis ausculter les bilans comptables.
16:20Quand je parle, Palantir, c'est ce que je fais.
16:23J'ai Carl Schmitt d'un côté,
16:24et puis j'ai le bilan comptable du dernier trimestre de l'autre.
16:27Je pense qu'on a besoin des deux pour comprendre ce qui se passe.
16:30Moi, si je peux faire un parallèle historique qui peut peut-être nous éclairer.
16:32Vous savez à quoi me fait penser Palantir ?
16:34Ça me rappelle un peu les compagnies d'État du XVIIIe siècle.
16:36C'est-à-dire que quand vous aviez les compagnies des Indes...
16:38Des Indes, les grandes compagnies de l'expansion coloniale capitalistique.
16:43Qu'elles soient néerlandaises, britanniques, françaises, etc.
16:45Et en fait, je pense pour plusieurs aspects.
16:47C'est qu'on avait des compagnies d'État qui, par charte royale,
16:52se voyaient octroyer un pouvoir.
16:53Donc elles avaient la possibilité...
16:54Voir un monopole.
16:55Voir un monopole.
16:55Elles pouvaient lancer des guerres,
16:58elles pouvaient battre monnaie,
17:00Contreler des populations, réduire d'autres en esclavage.
17:03Et la différence...
17:04Il y a deux aspects à ça.
17:05Le premier, c'est qu'il y avait là-dedans des gens qui se sont enrichis conscienceusement.
17:11Les nababs, comme on les appliquait ensuite,
17:12dont on craignait qu'ils monnayent leur position au Parlement britannique.
17:16Ce qui est une toute ressemblance avec...
17:18Tartill, Edivet, ça serait sûrement fortuite.
17:21Et par contre, la vraie différence,
17:22ou ce qui peut sembler comme différence,
17:23c'est que ces compagnies d'État opéraient sur des territoires lointains,
17:28qui étaient des colonies, pour représenter l'Empire aux confins du monde.
17:31Là, ce qui se passe, c'est que les colonies lointaines,
17:34maintenant, c'est l'Union Européenne.
17:36Et c'est là où ça fait un peu bizarre.
17:37Mais par contre, ça nous renseigne sur la perception américaine de l'Europe,
17:42qui ressemble quand même beaucoup à une sorte de dominion britannique.
17:46Asma Malak, quand les cofondateurs de Palantir publient ce manifeste mi-avril,
17:51ce manifeste en 22 points,
17:52qui ne vous a pas surpris, vous le dites,
17:54parce qu'en fait, ça formalise simplement l'idéologie qui était défendue jusqu'ici,
17:58cette idée de dissuasion fondée sur l'IA et pas sur le nucléaire,
18:01cette idée de participation des entreprises de la tech à la défense.
18:05Est-ce qu'au fond, ils ont vocation à remplacer l'État ?
18:08Je pense à ça parce que Peter Thiel, à un moment, avait fait une blague
18:10en disant finalement, Palantir, ce n'est pas la façade de la CIA,
18:13c'est la CIA qui est la façade de Palantir.
18:16Oui, et en réalité, il n'a pas tort.
18:18Et ce qui est intéressant dans les premiers points, disons, du manifeste,
18:22là où ils sont très concrets, c'est qu'en effet,
18:25on a une fusion aujourd'hui de l'État avec des entreprises méga-corporatives,
18:31on va dire ça comme ça.
18:33La question que vous me posez, c'est une question de prospective.
18:35Est-ce qu'à la fin, il y a une des deux têtes qui va manger l'autre mois ?
18:38Est-ce que c'est l'objectif ?
18:39Exactement, j'avais appelé ça Big State dans TechnoPoïtique,
18:42qui était mon premier essai sur la question, sur la nouvelle théorie de l'État.
18:47Et ça, je ne saurais pas vous dire, parce qu'en même temps,
18:50ce qui s'est passé, l'administration américaine aujourd'hui n'est plus du tout dupe,
18:53c'est-à-dire dans les milieux aujourd'hui de sécurité,
18:56vraiment quand vous parlez très concrètement de Palantir,
18:58personne ne vous dit que ce sont des afro-fachos.
19:01La vraie question aujourd'hui stratégique dans l'appareil d'État américain,
19:05Pentagone et toutes les agences aujourd'hui régaliennes,
19:08c'est plutôt de dire quel est notre backup.
19:10Si demain on a un problème de clause contractuelle pour x, y raisons,
19:13et ça c'est l'enseignement d'Entropique,
19:16quelles sont les autres entreprises, et ils sont en train de développer aussi des stacks,
19:20c'est-à-dire des briques technologiques au sein, en propre de l'armée.
19:24Et donc c'est un bras de fer qui est assez mutagène, chaotique,
19:27mais qui est aussi parti pour durer parce que les entreprises extérieures
19:31sont du reste beaucoup plus agiles et innovantes.
19:34Ce qui explique que des GSI, qu'on a en France par exemple un grand discours sur la souveraineté,
19:39qui confine au souverainisme d'ailleurs.
19:41Il y a beaucoup de questions d'auditeurs d'ailleurs sur la raison pour laquelle l'État français
19:44peut contener ses renseignements sur l'entreprise américaine.
19:47J'aimerais juste, si vous permettez, juste faire une remarque.
19:53On vient de juste terminer, vous savez, la visite officielle de Donald Trump en Chine,
19:58où il rentre tout juste là.
19:59Et vous remarquerez qu'il n'y était pas.
20:01Dans tous les grands patrons.
20:03Peter Thiel.
20:04Et Alex Carp.
20:05Et pourquoi ?
20:06Et c'est absolument pas un hasard.
20:07Alors que les plus grands patrons américains de la tech l'ont accompagné.
20:10Absolument.
20:11Pourquoi ?
20:11Parce que précisément, le positionnement de Palantir, contrairement aux autres,
20:15n'était pas d'aller faire de la négo commerciale.
20:18L'enjeu de Palantir aujourd'hui, c'est que c'est une entreprise régalienne, privée,
20:23qui joue et dont le fond de commerce est la rivalité géostratégique avec la Chine.
20:28Et ce qui est très vrai aussi depuis les États-Unis,
20:30c'est que l'Europe est un mot, le mot Europe,
20:32qui n'est pratiquement, pratiquement jamais prononcé,
20:35sauf quand c'est un peu folklorique ou quand c'est un marché à conquérir.
20:39Et vous venez de répondre à Rémi, l'auditeur,
20:41qui posait justement la question de l'Europe
20:43et de savoir où était l'Europe de là-dedans.
20:45Olivier Tescré ?
20:46Juste, je rebondis sur la question de la Chine.
20:48Alors effectivement, ils n'y étaient pas,
20:49mais ils n'y étaient pas pour une très bonne raison,
20:50c'est que Palantir, depuis le début,
20:52explique qu'ils vendent leurs solutions,
20:53mais ils ne les vendent pas aux ennemis des États-Unis
20:55ou aux rivaux systémiques des États-Unis.
20:56Il y a déjà j'ajouterais que dans toutes les représentations,
20:59toutes les mises en scène de servilité de la tech américaine
21:03depuis que Trump est revenu au pouvoir,
21:06Thiel et Carpe ne sont jamais apparus.
21:07C'est-à-dire que les fameux dîners à la Maison-Blanche
21:09avec les promesses d'investissement mirifiques dans l'IA, etc.
21:12Où on voit Tim Cook, où on voit Mark Zuckerberg,
21:15ils ne sont jamais là.
21:16Ils n'étaient pas là, mais parce qu'ils étaient là en 2016.
21:17Qui était le premier milliardaire rallié à Trump en 2016 ?
21:20C'était Peter Thiel.
21:21Quand il est dans l'équipe de transition de Trump en 2016,
21:24donc il a, encore une fois, si on voit ça avec un logiciel de capital risqueur,
21:28il est entré sur le marché bien avant les autres.
21:30Juste sur la question de la France,
21:32est-ce qu'on a intérêt à essayer de s'en débarrasser de ce contrat ?
21:34Même si c'est très intégré, même si c'est très difficile,
21:36même s'il y a une forme de dépendance ?
21:38Juste un tout petit truc que je voulais dire avant,
21:40c'est que où était Alex Carpe,
21:42quelques jours avant justement cette visite de Trump en Chine ?
21:45Il était en Ukraine.
21:46Il était en Ukraine avec Zelensky.
21:48Alors, en plus, quand on voit la position américaine vis-à-vis de l'Ukraine aujourd'hui,
21:52mais j'en reviens à ma comparaison avec les compagnies d'État.
21:55Les compagnies d'État avaient une certaine autonomie vis-à-vis des États,
21:57ce qui créait des tensions.
21:58Et il a fourni ses plateformes aux forces armées ukrainiennes
22:01pour le renseignement, la planification opérationnelle, le ciblage par Thierry.
22:04Il peut y avoir à un moment un point de tension avec l'administration américaine,
22:09avec un désaccord stratégique sur le soutien ou pas qu'il faudrait accorder à l'Ukraine.
22:13Sur la France, je reviens juste rapidement sur les conditions dans lesquelles ça a été fait.
22:19C'est-à-dire qu'en 2015, au moment des attentats, parce que Palantir est une entreprise
22:22qui capitalise sur les crises, on avait besoin, d'exit le patron de la DGSI, Patrick Calvard,
22:27à l'époque, d'une solution pour traiter des données qu'on ne pouvait pas traiter.
22:29Donc, on a choisi cette solution temporaire.
22:32Aujourd'hui, le contrat a été renouvelé pour la troisième fois à la fin de l'année dernière.
22:35Donc, on voit qu'il y a une dépendance qui s'est installée.
22:38Est-ce qu'un Palantir français résoudra le problème ?
22:39J'en suis pas complètement certain, parce que tout ce qu'on vient de dire,
22:42c'est pas juste une question d'entreprise.
22:43Si on met un logo Made in France dessus, c'est un pansement sur une jambe de bois.
22:46Merci Asma Amala, merci Olivier Tesquet d'avoir été avec nous.
22:51Et c'est vrai qu'on aurait pu parler du rôle de Palantir dans l'opération
22:55qui a conduit à l'enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas en 2026
23:00et sur lequel avait enquêté le Wall Street Journal sur le totalitarisme technologique.
23:05En tout cas, c'était passionnant de parler de cette entreprise Palantir avec vous deux.
23:10Merci et bonne journée.
23:11Merci beaucoup.
Commentaires

Recommandations