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  • il y a 25 minutes
Le caporal-chef Anicet Girardin, mort ce mercredi 22 avril, quatre jours après avoir été blessé au Liban, était déployé depuis le 23 janvier dernier. Il était casque bleu et faisait partie du 132e régiment d'infanterie cynotechnique de Suippes (Marne). Jean-Marie Bockel, dont le fils militaire est mort pour la France au Mali en 2019, était en direct sur BFMTV ce 22 avril.

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Transcription
00:00Bonsoir Jean-Marie Bockel. Ancien ministre, ancien sénateur, ancien maire de Mulhouse,
00:04vous avez perdu votre fils qui était engagé lui aussi dans l'armée, c'était au Mali en 2019.
00:11Ce coup de fil, ce moment-là, c'est quelque chose qu'on oublie, je suppose, jamais.
00:15Jamais. Moi aussi, bien sûr, je m'incline et je salue son engagement.
00:21Je pense beaucoup, évidemment, aux familles, à ses proches.
00:25Donc, c'est vrai que c'est un moment extrêmement dur.
00:31Je dois dire que la personne qui l'annonce, pour moi, c'était un major, un sous-officier.
00:37Elle l'a fait avec beaucoup de dédicatesse.
00:41Il l'appelait d'ailleurs chez ma belle fille, qui avait aussi eu ce choc terrible.
00:49Et dans ces moments-là, oui, l'armée est une grande famille.
00:54Comme toute institution, elle a ses qualités, ses défauts, il y a des personnalités diverses.
01:00Mais c'est une grande famille.
01:02Et dans ces moments-là, bien sûr, il y a les mots.
01:06Il faut des mots du plus haut niveau de l'État, le chef de l'État, les chefs militaires, les
01:12camarades, les amis.
01:14Mais le plus important, si je pense à ce que j'ai vécu, ce n'est pas tellement les mots.
01:21C'est une forme de présence, d'empathie.
01:23Et on n'est pas seul.
01:25On a en face de soi des gens qui comprennent, qui ne jugent pas.
01:31Voilà, tout ça.
01:32Et après, évidemment, il y a la question du sens, quoi.
01:38Le fait de rappeler qu'ils sont morts pour la France, que ça n'est pas rien.
01:42Emmanuel Macron a parlé tout à l'heure de sacrifice.
01:45On voit...
01:46Est-ce que ce sont des choses dont vous aviez parlé avec votre fils, dont on voit l'image à
01:53l'antenne, M. Bockel ?
01:54Est-ce que ce sont des choses dont on parle facilement quand on est père d'un soldat ?
01:58Le risque, le danger de revenir blessé un jour, ou pire encore ?
02:03Ou est-ce que c'est une sorte de non-dit ?
02:04On le sait, mais on préfère ne pas en parler.
02:06Les deux.
02:07C'est-à-dire qu'en fait, on en parle.
02:09Ils nous en parlaient assez facilement.
02:15Et en riant.
02:16En disant, voilà, j'ai fait la photo, qu'on fait toujours au cas où.
02:23Et on pense, lui comme nous...
02:24Ça, c'est la photo qu'on fait au cas où on disparaît ?
02:27Devant le drapeau français ?
02:28Oui.
02:29Et il pensait, en disant cela, lui comme nous, en l'écoutant.
02:33Oui, enfin, ça n'arrivera pas.
02:35Enfin, en tout cas, on l'espère.
02:38Voilà.
02:39Donc, on en parlait, bien entendu.
02:42Et on l'avait à l'esprit.
02:44Moi-même, mon épouse, donc sa maman, on avait des contacts téléphoniques.
02:49Donc, parfois, il nous disait, ben là, on va...
02:54Il avait une expression humoristique aussi.
02:58Enfin, pour dire que pendant quelques jours, il n'y aurait pas de nouvelles.
03:01Enfin, tout ça, quand nos enfants sont en OPEX, on le vit.
03:05Mais voilà, c'est...
03:09Bon, on peut en parler, oui.
03:10Vous, c'était il y a 7 ans, c'était il y a 6 ans.
03:16Qu'est-ce qu'on dit dans ces cas-là à la famille ?
03:18Vous nous avez dit tout à l'heure, les mots comptent, mais les actes comptent peut-être encore plus.
03:22Qu'est-ce qu'on dit à une famille qui vient de perdre un jeune homme de 31 ans ?
03:28D'abord, on apprécie d'être informé.
03:33Ensuite, on est sensible au fait que l'institution prend les choses en main.
03:39Je vous donne un exemple que j'ai vécu de deux manières, d'ailleurs, je peux le dire.
03:44C'est celui de l'arrivée des corps, du ou des, là, c'était 13 camarades, en l'occurrence.
03:51Et donc, le moment d'intimité que peuvent avoir les familles, juste après l'arrivée des corps,
03:59donc à Persy ou dans un autre hôpital d'instruction des armées.
04:03Et figurez-vous que vous rappeliez mes fonctions précédentes,
04:07quand j'étais secrétaire d'État à la Défense,
04:10j'étais à l'arrivée des corps pour les morts de 2008, en Afghanistan, dans le Jbine.
04:1910, 11, tu es.
04:23Et c'est un moment fort.
04:24Ensuite, je me souviens également, comme membre du gouvernement,
04:28j'accompagnais le Premier ministre de l'époque, l'accueil des familles.
04:33Et quelques années plus tard, je suis dans les familles.
04:38C'est autre chose.
04:40Et moi, j'ai des...
04:41Si vous voulez, dans le moment d'intimité,
04:44où on est dans une petite salle avec le cercueil,
04:48il y a pour chaque famille un militaire, là.
04:51En l'occurrence, c'était le gouverneur militaire de Paris de l'époque.
04:55On a chanté ensemble.
04:57Qu'est-ce que vous avez chanté ?
05:05Les chances coûtent.
05:08On entend votre émotion.
05:09Je vais vous laisser quelques secondes, évidemment, M. Bouckel.
05:13On a des formules un peu toutes faites.
05:15Parfois, ces jours-là, en général, la France est en deuil, l'armée est en deuil.
05:20Mais dans l'armée française, en ce moment,
05:23quand arrive une nouvelle comme celle-ci,
05:25qui arrive quelques jours après une autre très mauvaise nouvelle,
05:27c'est le deuxième mort au Liban,
05:29troisième soldat français tué depuis le début de la guerre,
05:32l'information circule immédiatement.
05:35Oui, il y a un élan, je dirais, de solidarité,
05:39sur toutes les bases, dans tous les régiments.
05:43On a perdu l'un d'entre nous.
05:46C'est un élan qui est digne.
05:51On respecte l'engagement.
05:53On respecte, évidemment, les familles.
05:57Et on se dit et on en parle.
06:00Il faut en parler autour de soi.
06:02Quand on est le chef, on n'élu de pas le sujet.
06:07Cette préparation, comme vous l'indiquez, M. le ministre,
06:11cette préparation qui doit non pas guider l'action,
06:15bien au contraire, mais qui doit être présente
06:17pour se dire, voilà, je peux être amené à donner ma vie pour notre pays.
06:22Et je le fais sciemment.
06:23Et d'autant plus de mérite,
06:27il faut le reconnaître, peut-être qu'on ne le fait pas assez,
06:31je dirais, en temps normal, en temps de paix,
06:33vers tous ces jeunes qui s'engagent pour leur pays.
06:36Ça ne paraît pas naturel dans les périodes...
06:39Pardon, vous dites en temps normal, en temps de paix.
06:42Trois soldats français tués en temps de paix.
06:44Est-ce qu'on est tout à fait en temps de paix ?
06:45Non, mais justement, c'est ce que je voulais souligner.
06:48C'est que la guerre pour la paix, la bataille pour la paix,
06:51c'est la bataille au quotidien des militaires.
06:53C'est pour ça qu'on est militaire.
06:55Moi, je n'ai pas été militaire pour faire la guerre.
06:57S'il faut la faire, on la fait.
06:59Mais c'est surtout pour gagner la paix.
07:01Pour gagner la paix.
07:02Et ces gens-là, qui plus est, avec un casque bleu...
07:04J'ai porté un casque bleu en Bosnie.
07:06Je sais ce que c'est d'être pris à partie
07:10entre des opposants qui respectent tout, sauf la paix.
07:16Mais on ne peut pas maintenir la paix, ça n'existe pas.
07:18Et pourtant, c'est ce qu'on essaie de faire.
07:20D'apporter quelque chose aux populations.
07:23Ces gens-là, ils apportaient quelque chose.
07:25La finule.
07:25Bien sûr que c'est compliqué.
07:27Mais ils sont avec leur dévouement,
07:30avec leur sens de l'aide à ceux qui souffrent.
07:34C'est ça aussi les vraies valeurs de nos armées.
07:37Et c'est exactement ce qu'ils étaient en train de faire.
07:39C'est pour ça que c'est plus que respectable
07:41qu'ils aient donné leur vie dans ces conditions.
07:44Je reviens vers vous.
07:45Jean-Marie Bockel, vous avez vécu cette expérience.
07:48Vous êtes là ce soir pour en parler avec, je trouve, beaucoup de courage.
07:51À la famille de ce jeune homme, vous dites quoi ?
07:53Comment on traverse ça ?
07:56La vie forcément continue.
07:59Il y a des enfants.
08:00Je rencontre parfois des familles.
08:03Ça m'est arrivé à Pau récemment de rencontrer une maman
08:05qui était présente également parmi les familles des 13 soldats tués.
08:10Je l'ai vue avec ses enfants qui avaient grandi.
08:14Mais ça, c'est dans un deuxième temps.
08:16Il y a d'abord le temps du deuil.
08:17C'est très important, ce moment-là.
08:20Et puis, on est occupé parce qu'on est dans une sorte de bulle
08:24où l'institution ne nous laisse pas tomber.
08:27Mais quand cette bulle éclate, il se passe quoi ?
08:29Après ?
08:30Après, il faut aller de l'avant et l'institution est présente
08:35à travers différents services, à travers notamment les régimes, les unités.
08:39Et il y a aussi des associations.
08:42Il se trouve que j'ai été sollicité après cela en 2020
08:46pour présider une association qui avait été créée en son temps
08:49il y a 35 ans par l'amiral.
08:50Donc ça, d'après la guerre en Yougoslavie,
08:53il commençait à y avoir des morts en OPEX.
08:56Et notre association, Solidarité des Frances,
08:58d'ailleurs, en temps de paix ou de paix relative,
09:02nous avons chaque année un temps fort de lien armée-nation
09:05avec le colis de Noël envoyé aux soldats
09:08en opération extérieure, en mer, en sentinelle,
09:12avec des dessins d'enfants des écoles.
09:14C'est extrêmement touchant.
09:15Mon fils, par exemple, ce n'était pas un gros cadeau,
09:18les cadeaux des familles ou de l'institution.
09:20Mais on le garde, celui-là.
09:21Mais voilà, on le garde.
09:22Et puis, on traverse des hauts et des bas.
09:28Nous, par exemple, nous organisons,
09:30au niveau de notre association,
09:32mais beaucoup de choses se font par ailleurs,
09:34des séminaires pour les mamans,
09:36des séminaires pour les veuves.
09:37On fait, à partir de cette année, des séminaires pour les papas.
09:41On s'occupe des fratries.
09:43Il faut qu'à côté du travail social,
09:46il y ait aussi une dimension d'aide, de soutien des familles.
09:50Les enfants qui deviennent pupilles de la nation,
09:51c'est le cas de mon petit-fils.
09:53Il y a aussi, à côté de l'institution,
09:55ce travail au quotidien d'associations, de bénévoles.
10:00Ça compte.
10:01Et moi, je le vois un peu des deux côtés,
10:03à la fois du côté de l'association qui s'engage,
10:05et c'est pour moi aussi une manière de continuer,
10:07et du côté des familles qui ne se sentent pas oubliées.
10:11Ça compte, je reprends ce que vous venez de dire.
10:13Elsa Vidal, Ulysse Gosset, à mes côtés.
10:15Ulysse, vous avez une question, je crois ?
10:16Oui, monsieur le ministre, deux morts au Liban.
10:20Votre fils est mort au Mali avec d'autres de ses camarades.
10:24Des opérations extérieures, c'est l'engagement de la France,
10:27d'une certaine manière, c'est leur engagement personnel.
10:29Mais que répondez-vous à tous ces Français qui peuvent vous dire,
10:33mais finalement, à quoi ça sert, ces morts-là ?
10:37Et par extension, est-ce qu'on reste au Liban, par exemple ?
10:41Puisqu'on est parti du Mali.
10:43Ce sont deux questions.
10:44Sur la question du Liban, il se trouve que j'ai eu l'occasion d'aller,
10:47à plusieurs reprises, dans mes fonctions de jadis,
10:52voir nos casques bleus,
10:55et ceux des autres pays, d'ailleurs,
10:57Liban, sur la Blue Line, etc.
11:01Et on doit, là, pour le coup, considérer qu'il est important,
11:05enfin, c'est mon opinion, en tout cas,
11:07de ne pas laisser tomber ce pauvre Liban,
11:10ce pauvre et magnifique Liban.
11:12Nous avons tous des amis libanais,
11:15j'allais dire même issus des différentes religions,
11:18mais on voit bien qu'ils sont libanais,
11:22ils ont envie un jour que ce pays retrouve la paix.
11:24Ce pays, c'est notre proximité.
11:26C'est aussi pour nous, donc, des enjeux de sécurité.
11:30Et puis, il y a aussi...
11:32Enfin, il y avait le mandat français autrefois.
11:35C'est une longue histoire, le Liban.
11:36Donc, par contre, la question du statut de la finule,
11:41qui va être, je crois, bientôt renouvelée, cette finule.
11:44Elle devrait disparaître cette année normalement ou s'en aller ?
11:46Qui, aujourd'hui...
11:48Oui.
11:48À la fin de l'année.
11:49À la fin de l'année.
11:50Elle pourrait être remplacée par peut-être...
11:51Il y aura peut-être autre chose.
11:53Mais en tout cas, la force, à mon avis,
11:55il y aura besoin encore, sauf miracle ou drame,
11:59mais de force d'interposition dans des endroits aussi sensibles
12:02que ce Sud-Liban.
12:05La question, et là, ça nous ramène aussi
12:09au sacrifice de ces soldats morts pour la France,
12:13cette difficulté à pouvoir riposter
12:17parce qu'on est dans une position uniquement défensive,
12:20de légitime défense,
12:21dans des théâtres aussi inflammables.
12:25C'est une question.
12:26L'autre aspect de votre question,
12:28moi, je vous réponds parce que c'est un sujet qui me touche,
12:32et c'est des questions qu'on se pose toujours.
12:35C'est la question du sens.
12:37Pourquoi sont-ils morts ?
12:40En fait, que ce soit l'Afrique et le Mali,
12:44que je connais bien,
12:45ou d'autres théâtres d'opérations,
12:49cette présence pacifique,
12:53cette présence pour éviter que des pays ne basculent
12:56dans le djihadisme, dans la terreur,
12:58on voit bien ce qui se passe dans certaines contrées aujourd'hui,
13:01elle est utile, même s'il y a des retours en arrière.
13:04Ça reste dans les mémoires.
13:06Moi, mes amis maliens, par exemple,
13:08avec qui je suis resté en contact,
13:09ne l'ont jamais oublié.
13:10Ils se souviennent de ce que la France a pu faire là-bas.
13:12Chaque fois qu'on y va,
13:13rappellent le rôle de la France.
13:15Et c'est notre proximité.
13:17On n'est pas à l'autre bout de la planète.
13:19Voilà pourquoi il ne faut, je crois,
13:22assumer notre responsabilité de puissance moyenne,
13:25avec d'autres,
13:26mais surtout dans le monde dans lequel on est.
13:28Merci beaucoup, Jean-Marie Bockel.
13:30Merci d'être venu ce soir sur ce plateau,
13:32dans ces circonstances évidemment très douloureuses
13:34pour l'armée française.
13:35Merci infiniment.
13:36Merci.
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