00:00...
00:14Merci d'être fidèle à Préface, le rendez-vous des livres qui font l'actualité.
00:18Le plaisir d'accueillir aujourd'hui Stéphanie Pérez.
00:20Bonjour Stéphanie.
00:20Bonjour Philippe.
00:21Merci d'avoir accepté cette invitation.
00:22On vous connaît bien sûr en journaliste reporter.
00:25On vous voit notamment pour France Télévisions sur toutes les zones où le monde va mal.
00:30Et depuis plusieurs années maintenant, vous faites le choix de nous raconter par la fiction,
00:34par le roman, des situations que vous avez pu voir ou en tout cas qui vous inspirent
00:37puisque vous êtes aussi une grande lectrice.
00:39Il y a eu Le Gardien de Téhéran, il y a eu La Ballerine de Kiev.
00:42L'actualité aussi aujourd'hui, c'est Le Berger d'Alep.
00:45Pourquoi avoir choisi justement l'écriture fictionnelle puisque vous auriez pu en tant que journaliste
00:50raconter les faits authentiques ?
00:52Non, vous choisissez le roman, la fiction.
00:54Et en quoi est-ce néanmoins une continuité de votre métier de reporter ?
00:57Oui, en fait, moi, je le vois vraiment comme le prolongement de mon activité de reporter
01:02parce qu'en fait, à un moment donné, pour moi, le journalisme ne suffit plus.
01:07J'ai besoin d'aller au-delà du reportage strictement factuel parce qu'il y a toute
01:14une partie d'émotion, d'intime, que moi, je ne peux pas laisser filtrer dans mes reportages
01:21et que j'ai envie de poser par écrit.
01:23Donc, en fait, c'est quelque part logique dans mon parcours de reporter.
01:28C'est-à-dire qu'il y a la face officielle et puis il y a la face, la partie
01:32plus intime
01:33qui passe par l'écriture et par plus de ma personnalité dans mes livres.
01:39Dans vos romans.
01:39Néanmoins, le système est toujours un petit peu le même, c'est-à-dire que pour écrire
01:42vos romans, vous partez d'une situation que vous avez vue, que vous avez connue, que
01:46vous avez peut-être retransmise en image dans le reportage.
01:51Mais il y a toujours des faits authentiques qui vous donnent envie de raconter une histoire
01:54derrière.
01:54Oui, il y a toujours.
01:55En fait, c'est souvent une rencontre.
01:57Le gardien de Téhéran, c'était le gardien du musée qui m'a inspiré mon premier roman.
02:02La ballerine de Kiev, c'était les danseurs de l'opéra de Kiev.
02:04Et le berger d'Alep, c'est un chien que j'ai rencontré en Syrie, dont j'ai rencontré
02:09les maîtres en Syrie.
02:11Ces maîtres m'ont raconté son histoire et à partir de là, je me suis dit, voilà,
02:14ça y est, j'ai mon nouveau personnage.
02:17Nous allons être sur deux temporalités puisque les toutes premières pages sont en
02:202023.
02:20Il y a un tremblement de terre à Alep, cette ville mythique de la Syrie.
02:24Et puis après, on va remonter en 2016 où là, nous allons faire connaissance avec
02:27un chien, un chien qui va être le fil conducteur de votre roman.
02:30Il s'appelle Zahattar.
02:32Zahattar, il a été recueilli par Ahmad.
02:34Ahmad, c'est un personnage qui a fait un refuge pour les animaux.
02:37Parce que c'est vrai, on n'en parle pas, mais dans tous les conflits, il y a ces victimes
02:40collatérales que sont les animaux.
02:42Et ce chien Zahattar que l'on va suivre va finalement être une sorte de rayon de soleil
02:47pour bien des gens dans cette ville d'Alep complètement martyrisée.
02:50Comment en est cette envie de raconter l'histoire du chien ?
02:53Donc, en fait, comme je vous disais, Zahattar, je l'ai rencontré.
02:58J'ai rencontré ses maîtres.
02:59En fait, le maître de Zahattar, c'était mon traducteur en Syrie.
03:04Un soir, il nous a invité à dîner avec l'équipe et il nous a dit, il faut qu'on
03:08vous présente Nova, qui est le vrai chien de l'histoire.
03:12Et on va vous raconter l'histoire de Nova parce que Nova, en fait, elle nous a sauvés.
03:16Elle nous a sauvés la vie.
03:17Elle a sauvé la vie de ma mère et elle a sauvé la vie de notre immeuble.
03:21J'ai dit, ah, ça, attention, là, il y a une petite lumière qui s'est allumée.
03:26Et donc, effectivement, ils m'ont raconté l'histoire de ce chien qui est arrivé dans
03:30l'immeuble.
03:30Au départ, la maîtresse de maison ne voulait pas de cet animal parce qu'elle estimait
03:35qu'en temps de guerre, il n'y avait vraiment pas besoin de s'occuper d'un chien
03:38en plus d'une famille.
03:40Et en fait, ce chien a réussi à se faire aimer.
03:42Et par la famille, et par les habitants de l'immeuble.
03:45Et surtout, très important, dans cet immeuble, il y a des habitants chrétiens, il y a des
03:50habitants musulmans qui entretiennent des relations très méfiantes.
03:54Eh bien, il a réussi à faire le lien.
03:56Et là, je me suis dit, magnifique, point de départ.
04:00Alors, on va suivre Zahatar, mais c'est vrai qu'on va retrouver aussi toute une galerie
04:04de personnages qui sont tous très attachants parce qu'il y a Maya, Maya qui a eu une vie
04:08formidable, qui a été enseignante et puis qui est veuve et qui ne se remet pas
04:12de son veuvage.
04:13C'est son fils, Elias, qui se dit, pour peut-être réveiller ma mère en ce temps de guerre,
04:17peut-être que d'avoir un chien à la maison, ce serait une nouvelle compagnie.
04:19Au début, ça va être un peu conflictuel.
04:21Et puis, en fait, ça va être la passion entre Zahatar et cette mère de famille, Maya.
04:26Et puis, il y a tous les autres personnages de l'immeuble, ce qui est aussi l'occasion
04:30pour vous de nous raconter ce qu'est la situation au quotidien dans Alep dans ces années
04:34de 2016, 2017, en pleine guerre.
04:38Toutes les situations que l'on peut croiser, les chrétiens, les musulmans, ces gens qui
04:42s'entredéchirent et comment un chien peut peut-être essayer de renouer tout ça.
04:45Mais la volonté de la romancière, c'est aussi de raconter les faits, les faits authentiques.
04:49Oui, mais pour le coup, je voulais parler de la Syrie, mais pas de façon géopolitique
04:54parce que la Syrie, c'est un conflit qui est éloigné.
04:56On ne comprend pas toujours ce qui s'est vraiment passé pendant la guerre civile
05:01parce que c'était assez complexe.
05:02Et donc, moi, j'ai voulu rentrer dans la guerre de façon intime.
05:05Et rentrer dans la guerre de façon intime, c'est rentrer dans un immeuble,
05:09c'est s'installer avec ses habitants dans le quotidien des gens.
05:12Il fait froid, il n'y a pas d'électricité.
05:14On a peur parce qu'il y a des bombardements quotidiens.
05:17On se méfie des voisins parce que c'est un conflit communautaire
05:20et qu'avant la guerre, il n'y avait pas de problème entre les communautés.
05:23Mais maintenant, tout le monde se méfie les uns des autres.
05:26Et en fait, il y a ce chien qui va, lui, circuler d'un étage à l'autre
05:31et faire le lien et faire en sorte que finalement,
05:34ces habitants qui se demandent quel est le sens de leur existence
05:38quand tout s'effondre autour d'eux,
05:41finalement, ce chien va leur permettre de ne pas perdre leur humanité.
05:44Et je trouvais que c'était assez beau à décrypter comment un animal
05:50peut permettre aux hommes de ne pas perdre leur humanité.
05:53Et c'est effectivement, c'est lui qui va être le fil entre chaque habitant
05:58et le fil entre chaque étage.
05:59Alors forcément, la question que tout le monde va vous poser,
06:02vous-même, avez-vous un chien ?
06:03Comment avez-vous fait pour vous emparer de ce personnage
06:06et pour le rendre aussi attachant et le rendre aussi vrai ?
06:09Alors, j'ai eu un chien auquel j'étais très attachée quand j'étais petite.
06:13Et puis après, j'ai fait pour le coup, j'ai pris ma casquette de journaliste.
06:16Donc, j'ai fait ma petite enquête.
06:18Je me suis documentée beaucoup sur les chiens.
06:21J'ai rencontré des propriétaires de chiens.
06:23J'ai posé des questions aux vrais propriétaires du chien.
06:26Et puis après, j'ai aussi laissé mon imagination.
06:30Je me suis autorisée de laisser aller un peu mon imagination
06:35et faire de ce chien un peu plus qu'un chien.
06:38Parce que Zatar, il est unique.
06:39Donc, voilà, il a des particularités qui lui sont propres
06:45et que, pour le coup, j'ai inventé complètement.
06:48Mais voilà, je voulais, par exemple, que ce soit un chien mélomane.
06:52La musique est très présente dans le livre.
06:54Bon, ça, par exemple, c'est vraiment le fruit de mon imagination.
06:57et je suis assez émue encore maintenant
07:01quand je relis certaines pages de Zatar écoutant du piano.
07:05La toute dernière page est très importante
07:07parce que, je le disais en préambule,
07:08le roman est en deux temporalités, 2016-2023.
07:11Mais dans les dernières pages, vous nous racontez
07:12que la Syrie, ça ne s'arrête pas à cette histoire-là,
07:16que la Syrie aujourd'hui est toujours dans une situation très complexe.
07:19Que peut apporter un roman tel que celui-ci
07:22dans la compréhension que nous avons de ce que vit la Syrie aujourd'hui ?
07:26Moi, ce que je trouve intéressant dans ce type de roman,
07:30c'est qu'encore une fois, j'emmène le lecteur dans la vie du quotidien.
07:35C'est-à-dire qu'il n'y a pas seulement question de Bachar al-Assad
07:39ou du nouveau pouvoir islamiste.
07:41Non, là, on va rentrer dans la vie des habitants
07:44pour comprendre en quoi, justement, changer de pouvoir,
07:48en quoi la dictature pouvait vraiment être insupportable
07:51pour une grande majorité de Syriens,
07:55en quoi ça a pu apporter un soulagement,
07:58la chute de cette dictature,
08:00mais en quoi aussi le nouveau pouvoir,
08:03qui est un pouvoir islamiste,
08:06arrive avec beaucoup d'incertitudes sur ses réelles intentions.
08:09Donc, au moins, j'ai l'impression que je donne des clés,
08:12mais des clés très personnelles.
08:14On n'est pas dans un traité de géopolitique,
08:17on n'est pas dans le monde diplomatique.
08:19Moi, je veux que le lecteur, à l'arrivée,
08:23ait vécu cette guerre civile,
08:25ait vécu ce questionnement, mais de façon intime.
08:29Et je pense que c'est comme ça,
08:31en donnant des clés,
08:33qu'après, le lecteur peut aussi poursuivre son propre chemin
08:36et aller se documenter davantage encore derrière.
08:39Dans vos romans, Stéphanie Pérez,
08:40vous nous racontez le monde et ses chaos,
08:42et puis surtout, vous nous rappelez que ce ne sont pas que des images
08:44dans le poste de télévision,
08:45que ce sont des gens qui souffrent
08:47et vous leur redonnez une vie et une humanité.
08:50Votre actualité, c'est ce très, très beau roman.
08:52Ça s'appelle Le Berger d'Alep
08:53et vous êtes publié aux éditions Récamie.
08:55Merci beaucoup.
09:10Sous-titrage Société Radio-Canada
09:12Sous-titrage Société Radio-Canada
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