00:00Cette semaine, on va au cinéma pour voir un film qui dure 3h15.
00:03Oui, c'est long, mais ça en vaut la peine.
00:05C'est Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli.
00:07Plus jamais ça, car la guerre ne résout rien.
00:12À la table-là, il y a ma petite-fille Corinne.
00:15Elle ne grandira pas dans une Europe déchirée par les conflits armés entre les peuples.
00:19Je voudrais raconter comment on en est arrivé là.
00:26Au début des années 30, mon père et Otto étaient des pacifistes convaincus.
00:30L'Allemagne veut la paix.
00:32Je crois qu'il faut maintenir le dialogue avec Hitler.
00:36Xavier Giannoli a placé son film sous le signe de Victor Hugo.
00:39Le titre Les rayons et les ombres, c'est un titre d'un recueil de poèmes de Victor Hugo.
00:42Dans ce film, il en extrait un des poèmes qui s'appelle Sagesse.
00:46Il y a une longue citation du poème qui est lue pendant le film.
00:50Je ne vais pas vous la dire in extenso, parce que je ne m'en souviens pas très bien.
00:52Mais il y a quand même ce qu'il dit, en gros, c'est que tout homme sur Terre a
00:56deux faces, le bien et le mal.
00:58Tout blâmer, c'est ne rien comprendre.
00:59C'est un peu le propos du film, c'est-à-dire de pointer que le manichénisme n'a pas
01:04de raison d'être dans ce film.
01:05Au contraire, on va aller chercher la complexité en toutes choses,
01:08ce qui est très courageux pour une période aussi complexe que la collaboration.
01:12Il va aller chercher à travers trois personnages,
01:15pas forcément ce qu'il faut sauver chez eux,
01:17mais d'essayer de comprendre pourquoi ils sont arrivés dans cette position-là.
01:21Alors, Xavier Gennoli dit qu'il n'essaye pas d'orchestrer leur défense.
01:26Il est effectivement dans une ligne d'ambivalence, de complexité, etc.
01:30Il y a quand même deux, trois moments où on sent qu'il aimerait bien les sauver, ces personnages.
01:34Je pense à un moment où le personnage de Dujardin, Jean Luchère,
01:39n'est pas à son bureau, comme c'est opportun au moment où son collaborateur fait un édito dégueulasse d
01:46'antisémitisme, etc.
01:48Sur l'aveuglement des personnages, le film est assez gentil.
01:54Il ne le sera pas toujours et il est vraiment passionnant dans les tergiversations, les questions qu'il pose.
02:01Qu'est-ce que c'est que l'aveuglement ?
02:02Alors, l'aveuglement dans ces années noires et puis peut-être l'aveuglement aujourd'hui.
02:06C'est les années sombres, ce n'est pas pour ça qu'il faut faire un film sombre.
02:09C'est un film avec beaucoup de couleurs, beaucoup d'énergie, beaucoup de rythme.
02:13En termes de mise en scène, on n'est pas si loin de ce que peut faire Scorsese dans Casino.
02:17Et puis à d'autres moments, forcément, il y a les Allemands qui sont en France,
02:21il y a pas mal de sexe aussi dans cette histoire-là.
02:22On est chez les derniers de Visconti.
02:24Le film est très différent, par exemple, de Laissez-passer de Tavernier,
02:27qui était un film merveilleux sur le cinéma français pendant l'Occupation.
02:32Ce film-ci est très différent parce qu'il y a à la fois l'histoire de la presse,
02:36à la fois la collaboration, et il ne montre jamais ce qu'on a vu
02:41dans moult films français sur l'Occupation.
02:44Mais tout le monde a ça en tête pendant ces images de soirées,
02:48de ces femmes sublimes en robe de soie, on boit du champagne, on mange du caviar.
02:53Et vous, vous le savez, pendant le film qu'on est en 1942,
02:56que les gens crèvent de faim, qu'il y a la rafle du Veldiv,
02:59que la France crève, il y a le STO.
03:03Et toute cette violence-là, elle est comme finalement dans la tête,
03:07dans les bagages du spectateur, et un peu peut-être dans le corps
03:11de ces protagonistes qui sont des gens malades.
03:14La tuberculose tient un rôle extrêmement important.
03:16Ce sont des gens dont l'organisme est en train de pourrir de l'intérieur.
03:20Et là-dessus, le film est assez saisissant.
03:22Une très bonne surprise du film, c'est Jean Dujardin.
03:25On sait que c'est un excellent acteur comique.
03:27Moi, il ne m'a pas toujours convaincu dans ses rôles dramatiques.
03:29Alors là, c'est un rôle vraiment pas comique du tout,
03:32extrêmement dramatique.
03:32Et il est vraiment étonnant parce que le personnage de Jean Lucherm,
03:35ce n'est pas quelqu'un de très sympathique à la base.
03:38Et puis, Jean Dujardin, il le joue avec une certaine impassibilité
03:41qui est assez troublante, mais assez juste, je trouve.
03:44Et puis, Jean Dujardin, il arrive avec tout ce qu'il est,
03:46sa persona en tant qu'acteur, quoi.
03:48Et donc, quelqu'un de plutôt sympathique.
03:49Ce qui fait qu'on n'arrive pas totalement à le haïr tout le temps du film, quoi.
03:53Et donc, ça permet vraiment de jouer sur l'ambiguïté du personnage
03:56de manière très intelligente.
03:57Et puis, il y a une révélation.
03:59Alors, on sent que la sympathie, s'il y en a une,
04:02de Gian Oli pour ses personnages,
04:04il va à Corinne Luchère.
04:06Il est peut-être un peu trop gentil avec elle à certains moments
04:08sur son aveuglement auquel elle a l'air...
04:10Voilà, on dit que ce n'est pas de sa faute.
04:12C'est un peu la faute de son père si elle a dérivé autant.
04:15C'était peut-être un petit peu plus compliqué que ça.
04:17C'est quasiment son premier rôle à l'écran.
04:19On ne l'a vu que dans de toutes petites apparitions
04:21dans deux, trois films auparavant.
04:22C'est Nastia Golubeva,
04:24qui ne ressemble pas beaucoup à la vraie Corinne Luchère,
04:27mais ce n'est pas grave.
04:29On y croit vraiment quand elle joue les essais
04:32du premier rôle de Corinne Luchère.
04:33C'est un très, très beau moment
04:34où c'est la naissance d'une actrice de cinéma
04:37et la naissance d'une actrice qui joue une actrice de cinéma.
04:39C'est quelque chose d'assez vertigineux.
04:41Elle porte vraiment le film de bout en bout.
04:43Et bravo au département Coiff-Mac,
04:45Coiffure et Maquillage,
04:46parce que c'est vrai qu'elle correspond vraiment
04:48à l'idée qu'on se fait d'une star de ces années-là.
04:51La scène d'essai dont parlait Samuel,
04:54où elle va décrocher son premier film,
04:57est une scène, et là non plus,
04:58ça ne peut pas être innocent,
05:00où elle crie, vous êtes tous les mêmes,
05:02je suis innocente.
05:03Et elle la répète, elle la répète,
05:05et on la voit à l'écran.
05:07Et ça crée ce truc,
05:08cette empathie avec cette toute jeune femme
05:12dont l'aveuglement coupable
05:13sera néanmoins, évidemment,
05:15questionné et par le film et par l'histoire,
05:18puisqu'elle a été frappée de 10 ans
05:19d'indignité nationale.
05:21Les rayons et les ombres,
05:22Paris gonflé, Paris gagnant,
05:24c'est un grand bravo.
05:25Les rayons et les ombres, c'est très bien.
05:27On nous traitera, mon père et moi,
05:29de salauds, de collabos.
05:31Mais quand est-ce qu'on devient une collabos ?
05:33Tout ça, c'est ta faute, moi, j'ai rien fait !
05:35J'ai rien à la justifier.
05:43Rien !
05:44Il a choisi de trahir.