00:00Bonjour Franck Yer. Bonjour. Alors récemment le chef du bureau de cyber défense des forces armées de votre pays, la
00:06Côte d'Ivoire,
00:07affirmait que, je le cite, les terroristes sont omniprésents sur le web. Alors vous qui êtes à la tête du
00:13Cyber Africa Forum depuis bientôt 10 ans,
00:15vous diriez que enfin les états prennent conscience de ce phénomène ? Je pense effectivement qu'on peut relever que
00:22les états africains,
00:23en particulier depuis quelques années, se rendent compte de l'importance du phénomène qu'est la cybercriminalité
00:31et tous les risques, on va dire, liés à la cybersécurité de façon générale. Néanmoins, certains exemples encore assez très
00:40récents
00:40nous démontrent qu'il y a encore une marge de manœuvre assez importante en termes de mise en œuvre d
00:45'action
00:45pour pouvoir être pleinement efficace et opérationnel sur ce volet-là.
00:49Par exemple, quel volet vous diriez qu'il faudrait développer ?
00:53Un des volets les plus importants et sur lequel justement le Cyber Africa Forum s'est positionné depuis quelques années
00:59maintenant
00:59est d'abord la sensibilisation. Le fait de ne pas savoir quels sont les risques exacts que les entreprises en
01:05cours
01:05est un fléau aujourd'hui qu'il faut continuer de combattre. Même si aujourd'hui on a de plus en
01:11plus d'informations
01:12et de plus en plus de sensibilisation, les acteurs publics et privés tendent encore à penser, surtout en Afrique,
01:18que cette menace est encore assez éloignée d'eux. Au-delà de ça, il faut aussi continuer
01:23dans la formation du capital humain et puis surtout investir dans les infrastructures qui nous permettront
01:29de nous défendre. Je pense qu'au cours des dernières années, là où l'Afrique a quand même fait un
01:34bon
01:35qualitatif assez important est sur le volet de la gouvernance avec la mise en place dans plusieurs pays africains
01:40d'agences nationales de la sécurité des systèmes d'information, d'agences de protection des données
01:45à caractère personnel et puis de la régulation aussi qui va avec, avec des lois de lutte contre la cybercriminalité
01:51et pour la cybersécurité, il faut maintenant aller encore un peu plus loin sur les autres volets cités précédemment.
01:57C'est justement ce que la cyberdéfense ivoirienne soulignait également, cette nécessité de se doter d'outils
02:03actualisés et de suffisamment d'agents pour surveiller ces outils.
02:07Quelle est votre analyse plus poussée sur l'état actuel de la lutte contre le terrorisme en ligne dans la
02:12sous-région ?
02:12Malheureusement, le terrorisme en ligne prend de plus en plus de place dans la sous-région.
02:17Le biais numérique devient aujourd'hui aussi un vecteur pour ces acteurs-là dans les crimes et dans leurs actions
02:25malveillantes qu'ils mènent.
02:27Donc il faut accroître encore plus la surveillance.
02:30On peut voir qu'à travers la propagation des fake news, il y a un vrai aspect de lutte informationnelle
02:37sur le volet numérique.
02:38Et puis en plus de ça, avec l'émergence et la démocratisation de l'intelligence artificielle,
02:43on a un risque encore plus accru parce que ça donne encore plus de moyens justement à ces personnes-là
02:49de pouvoir arriver à leur fin.
02:50Alors vous soulevez une vraie question. On va prendre un exemple concret.
02:54Comment lutter par exemple contre Boko Haram qui recrute à travers des simples jeux en ligne ?
02:59C'est très compliqué. Je pense que la réponse aujourd'hui ne peut pas être qu'en ligne.
03:03Le terrorisme et le recrutement justement de ces personnes-là est aussi un phénomène social.
03:09C'est-à-dire comment est-ce qu'aujourd'hui on arrive à proposer des opportunités aux personnes les plus
03:14vulnérables
03:15et qui seraient susceptibles de répondre à ces annonces-là puissent avoir d'autres horizons
03:19qui les empêcheraient de pouvoir avoir recours à ces pratiques-là.
03:23Dans ce genre de pays comme le Nigeria ou le Kenya où le taux de pénétration d'intelligence est aussi
03:27important,
03:28est-ce que vous connaissez des moyens, vous avez constaté des moyens pour lutter contre les tentatives de groupes terroristes
03:35pour le recrutement en ligne ?
03:36Aujourd'hui la réponse, que ce soit au Nigeria, que ce soit dans d'autres pays africains, elle ne peut
03:41être que coordonnée.
03:43Parce qu'aujourd'hui c'est vrai que ces groupes-là peut-être opèrent au Nigeria mais peuvent être dans
03:48d'autres pays de la sous-région.
03:49On sait que dans la région sahélienne, c'est une région où ces groupes-là s'aiment avec des déclinaisons
03:55on va dire différentes.
03:55Donc la vraie réponse aujourd'hui que les pays essaient d'apporter doit passer à travers une coopération sous-régionale
04:02encore plus accrue.
04:03Le problème qu'on a, c'est que même au niveau des États de la sous-région, il peut y
04:08avoir des divergences de vues qui rendent peut-être un peu plus compliquées cette coopération.
04:13En Côte d'Ivoire par exemple, comme je le disais, je sais que le gouvernement, depuis quelques années maintenant, dans
04:18le nord de la Côte d'Ivoire,
04:19qui a pu être touché par ces groupes terroristes-là, a mis en place et a renforcé son programme social
04:24pour justement apporter de l'aide aux populations qui étaient les plus en ligne directement avec ces groupes terroristes-là
04:32pour éviter justement que la jeunesse soit comptée d'aller vers ce type d'initiative.
04:37Il y a aussi une filière qui, on le sait, est difficile à surveiller, celle de l'argent mobile.
04:43Les Africains sont champions mondiaux de l'emploi d'argent numérique.
04:46Plus de la moitié des comptes dans le monde sont en Afrique.
04:49En 2024, les régions Ouest et Est pesaient à elles seules près de 1000 milliards de dollars de transactions, d
04:56'après la GSM Association.
04:58Comment le préserver, ce service, tout en repérant les transactions criminelles et les transactions terroristes ?
05:03Non, effectivement, c'est très compliqué.
05:05Et vous venez justement de rappeler une des difficultés de la traçabilité des flux financiers illicites.
05:13Je pense qu'aujourd'hui, les États, en accord avec les régulateurs et les opérateurs de télécommunications
05:18qui opèrent en général ce type de solution,
05:20essaient de mettre en place de plus en plus de mesures qu'on appelle de KYC,
05:25donc de Know Your Customer,
05:26qui permettent en fait de savoir qui est derrière le compte
05:29et donc d'avoir une certaine traçabilité derrière ces échanges-là.
05:33Si ce n'est pas le cas, on aura encore plus de difficultés à savoir qui fait quoi,
05:38qui transfère de l'argent à qui.
05:39Et en fonction justement du niveau de KYC qu'on a,
05:44on a la possibilité de pouvoir transférer un certain montant d'argent.
05:48Donc c'est là où justement aussi, il ne faut pas que des jeunes se fassent instrumentaliser
05:52pour pouvoir donner leur identité,
05:55afin que des personnes mal intentionnées puissent faire des transferts d'argent à travers leur compte.
06:00Donc tout ça, ce n'est pas évident,
06:01mais comme vous voyez, tout est relié en fait en réalité.
06:05Et comme je le disais, il faut vraiment mettre l'accent sur quel est le problème social
06:10dans la vie en ce truc du mieux de tous les jours.
06:11Parce que même quand on regarde la cybercriminalité classique,
06:14les cybercriminels le faisaient aussi ou le font à but économique,
06:18pour essayer de vivre.
06:19Au-delà de la répression qui est cruciale au stade où on en est,
06:22de s'attaquer aussi aux racines des problèmes,
06:25pour essayer d'en diguer et d'avoir un effet beaucoup plus durable et pérenne dans le temps.
06:30Alors on sait que ces recrutements se passent aussi beaucoup par les réseaux sociaux.
06:34Comment se passe la coopération entre les États et les plateformes,
06:39les sociétés, notamment les GAFAM ?
06:41Les données sont quand même censées être confidentielles,
06:43qu'il y a des règles pour le droit à la vie privée, aux données personnelles.
06:46Comment est-ce que collaborent les différentes sociétés,
06:49notamment les GAFAM et les États, pour lutter contre le terrorisme en ligne ?
06:52Que ce soit le terrorisme ou la criminalité, la cybercriminalité de façon générale,
06:58la relation n'est pas forcément toujours évidente,
07:01parce que ces plateformes-là aussi se protègent par rapport aux demandes des différents États,
07:06que ce soit des États africains ou autres d'ailleurs.
07:09Et je sais qu'à quelques années, certains responsables ouest-africains
07:12du domaine de la cybersécurité disaient que lorsqu'il y avait des préjudices
07:17ou des crimes qui étaient menis sur ces plateformes-là,
07:19elles arrivaient difficilement à avoir plus de 50 ou 60% de réponses
07:25de la part de ces GAFAM-là, parce que ces GAFAM-là aujourd'hui sont tellement puissants
07:30qu'ils peuvent décider de ne pas forcément répondre à un État ouest-africain
07:35dont le PIB est inférieur à leur valorisation boursière.
07:38Donc il y a aujourd'hui un vrai problème de rapport de force
07:42entre les États et ces plateformes-là,
07:45d'où la nécessité également de coopération qui permettrait ensemble
07:50d'être un levier plus important face à ces opérateurs.
07:53Je pense aussi qu'il y a toujours la question légitime de ces plateformes
07:56de se dire à quel moment est-ce qu'on est sûr du terrorisme ou de la cybercriminalité
08:00et à quel moment on est dans une phase de restriction de liberté d'expression.
08:06Et juste pour terminer un dernier exemple, si je ne me trompe pas,
08:09c'est le président Macron lui-même qui disait qu'il y a quelques mois,
08:11il a reçu une vidéo d'un de ses homologues africains
08:14qui lui montrait une vidéo générée par l'IA d'un coup d'État en France.
08:19Il lui demandait est-ce que c'était vrai ?
08:20Ce à quoi le président Macron répondait que ce n'était pas le cas,
08:23la présidence française a demandé à Facebook d'enlever, de retirer cette vidéo.
08:27Ils avaient une réponse négative, je crois qu'ils n'avaient même pas répondu,
08:30ils n'avaient pas accédé à leur demande en disant que
08:32la vidéo ne contrevenait pas aux règles et aux principes de la plateforme.
08:37Donc si vous voyez qu'aujourd'hui, même un État comme la France,
08:39dans son rapport de force avec ces GAFAM-là, peut avoir ce type de réponse,
08:45je vous laisse imaginer pour des pays moins forts ou moins puissants économiquement,
08:50comment ça ne doit pas forcément être facile.
08:53Merci pour vos éclairages, Franck Thier.
08:55Merci beaucoup à vous.
08:55Merci.
Comments