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  • il y a 20 heures
Ils s’appelaient Farinelli, Carestini, Caffarelli... On s'évanouissait en entendant leurs voix virtuoses, ils jouaient des rôles de femmes et d’hommes, ils sont emblématiques de la musique baroque italienne : connaissez-vous les castrats ? Ces chanteurs qui ont subi une castration, enfant, au nom de la musique. Le contreténor Philippe Jaroussky, spécialiste de leur répertoire, revient sur cette histoire tragique.

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Musique
Transcription
00:00Ils s'appelaient Farinelli, Carestini, Caffarelli.
00:03On s'évanouissait en entendant leur voix virtuose.
00:06Ils jouaient des rôles de femmes et d'hommes.
00:08Connaissez-vous les castras ?
00:10Ces chanteurs qui ont subi une castration enfant au nom de la musique.
00:14Les castras sont aussi les premières pop-stars.
00:18Elles sont adulées.
00:19Le destin tragique donnait aussi à ces voix une émotion particulière
00:24parce que la seule façon d'exister pour eux était de chanter.
00:29Puisque ces voix n'existent plus,
00:31vous entendrez dans cette vidéo des voix de contre-ténor ou de mezzo-soprano
00:35qui reprennent le répertoire des castras.
00:40Dans le dictionnaire de l'Académie française, on définit ainsi les castras.
00:44Chanteur qu'on achèterait dès l'enfance
00:46pour lui conserver une voix semblable à celle des enfants ou des femmes.
00:49Cette pratique était répandue en Italie au XVIIe et XVIIIe siècle.
00:53Les enfants étaient castrés entre 7 et 12 ans avant la mue.
00:56Ils subissaient en termes médicals une orchidectomie,
01:00c'est-à-dire une suppression des testicules.
01:02Il faut savoir que ça ne fonctionnait pas toujours.
01:05Non seulement ils perdaient leur capacité à procréer,
01:08mais qu'ils perdaient aussi leur voix.
01:10Et même quand ils réussissaient finalement à faire une carrière sur les scènes d'opéra,
01:15ça les mettait quand même aussi très à part.
01:18Ils n'avaient évidemment pas le droit de se marier par exemple.
01:20Et donc c'était un petit peu finalement des dieux sur scène
01:23et un petit peu des parias dans la vie courante.
01:26Cette mutilation change leur voix et leur corps.
01:29Concrètement, la castration avant la puberté
01:31empêche le développement du larynx.
01:33Ils restent plus haut et la voix reste aiguë.
01:36Mais la croissance, elle, continue.
01:38Certains castras sont même plus grands que la moyenne.
01:40Le très célèbre Farinelli faisait près de 2 mètres.
01:44Les castras gardent donc le timbre d'un jeune garçon,
01:46mais avec une cage thoracique d'adulte et la puissance vocale d'un adulte.
01:52Ça leur donnait une très très très grande aisance au niveau du souffle
01:57qui pouvait provoquer justement une forme d'extase
01:59parce qu'on se demandait comment ils pouvaient arriver à chanter aussi longtemps sans respirer.
02:09L'engouement pour les castras se diffuse en Italie pour plusieurs raisons.
02:12D'abord, les castras remplaçaient les femmes.
02:14Car dans les états sous l'autorité du pape,
02:17les femmes étaient interdites sur les scènes de théâtre et dans les chœurs d'église.
02:20C'est aussi l'avènement d'un opéra qui donne les premiers rôles aux castras.
02:24On recherche leur voix virtuose.
02:29Il y avait enfin un facteur économique.
02:32De nombreux castras venaient de familles modestes.
02:34On repérait les enfants souvent dans des chorales, chorales d'église justement.
02:38C'était une façon aussi pour les parents d'échapper à la pauvreté.
02:41Et ça peut paraître étrange, mais beaucoup des castras étaient un peu bad boys sur les bords.
02:46J'ai lu souvent que certains se battaient en duel à l'épée.
02:49C'est vrai qu'on a une image peut-être du castra avec ses perruques, ses mouchoirs, un tout petit
02:55peu efféminé.
02:56On avait des gens, au contraire, qui avaient pour la plupart des personnalités très très très fortes et qui n
03:01'hésitaient pas à se bagarrer.
03:03Mais la castration ne suffisait pas à faire de ses enfants des chanteurs.
03:07Ils doivent suivre une formation musicale poussée.
03:09Ils entrent dans des conservatoires.
03:11Ceux de Naples sont alors les plus réputés.
03:13Ils étudiaient avec les grands maîtres.
03:16On pense évidemment à Nicola Porpora qui est le plus connu.
03:19Nicola Porpora a été le professeur du castra Farinelli.
03:23Il y a des trainings très difficiles.
03:24On a évidemment le mythe de cette fameuse feuille de Porpora où, en gros, tant qu'on n'avait pas
03:29dominé cette feuille d'exercice avec des vocalises, des tris, on n'avait pas le droit de chanter un air.
03:35L'ornementation devait être maîtrisée à la perfection, mais aussi et surtout le souffle.
03:40Toute l'école repose sur le travail du souffle.
03:44On sait qu'ils s'entraînaient, par exemple, devant des miroirs sans bouger.
03:49Ils s'entraînaient aussi devant des bougies allumées.
03:51Il ne fallait pas que la flamme bouge du tout.
03:56C'était vraiment cette contrôle du souffle.
03:58L'air ne passait presque pas entre les cordes.
04:00Elle servait juste un minimum à faire vibrer.
04:02Du coup, il fallait évidemment énormément d'années.
04:04En général, les castras commençaient leur carrière vers l'âge de 15-16 ans.
04:08La plupart des castras pouvaient commencer notamment à Rome dans des rôles féminins pour après, en fonction de l'évolution
04:14de leur voix, chanter des caractères masculins.
04:18Les castras inspirent les grands compositeurs baroques.
04:22Endel, Monteverdi.
04:26Dans le répertoire de Farinelli, par exemple, on trouve…
04:29Giacomelli, l'Amerope, avec le fameux air Sposa non Miconosi, qui est un magnifique erlan.
04:38L'art des castras, je dirais, ne se résume pas à la virtuosité.
04:43Il se résume aussi à la beauté des airs lents, à la sensualité, la profondeur de leur voix qui ne
04:49pouvait que émouvoir le public.
05:01Le polyphémo de Porpora, avec ce fameux « Alto Giove », qui reste un des airs les plus magnifiques qu
05:09'on ait écrits pour un castra.
05:18Les castras sont aussi les premières pop stars.
05:22Elles sont adulées.
05:24Souvent, ils sont évidemment aussi très très bien habillés, magnifiquement mis en valeur sur scène.
05:30Ils suscitent beaucoup de convoitises.
05:32Les femmes cherchent leur compagnie.
05:35Alors, on peut penser aussi, c'est parce qu'elles ne risquent pas d'avoir d'enfants.
05:38C'est peut-être un petit peu pratique.
05:40Oui, ils ont une sexualité.
05:42On le sait.
05:43On sait que la castration leur permettait quand même d'avoir une sexualité.
05:52À la fin du XVIIIe siècle, les castras passent de mode, déjà au niveau musical.
05:56Vers 1780, 90, la musique se tourne vers autre chose.
06:07L'écriture vocale change et c'est à ce moment-là probablement que le castras trouve peut-être moins sa
06:12place.
06:12Plus ça va, plus on tourne un petit peu le dos à cette virtuosité qu'on trouve un petit peu
06:17gratuite,
06:17où on trouve qu'il y a beaucoup de notes un peu peut-être vides, d'un vrai sens.
06:24Et puis surtout, le regard sur la mutilation change.
06:27Le XVIIIe siècle est aussi le siècle des Lumières.
06:30Les penseurs, philosophes, s'opposent à cette tradition.
06:33Entre-temps, il y a eu quand même la déclaration des droits de l'homme.
06:35Et je suis convaincu que ça a mis un terme.
06:38C'est-à-dire que toutes ces nouvelles idées ont mis un terme au fait qu'on ne pouvait pas
06:41priver quelqu'un de son intégrité physique
06:44sur l'autel de l'art, sur l'autel de la musique.
06:48Les castras sont de plus en plus rares.
06:50Le dernier d'entre eux chante dans le chœur de la chapelle Sixtine.
06:53Il s'appelle Alessandro Moreschi, il est surnommé l'Ange de Rome et il est le seul castra dont la
06:58voix a été enregistrée.
06:59Vous l'entendez ici, nous sommes en 1902.
07:11A la base, l'équipe était venue pour enregistrer la voix du pape.
07:15Et puis ils se sont dit, on va quand même enregistrer un castra.
07:17Alors quand on l'écoute maintenant, ça paraît très bizarre.
07:21Il faut se dire que l'enregistrement est très vieux, que le castra n'était plus au sommet de sa
07:27carrière.
07:27Mais ce qu'on entend, c'est cette idée de tenorino.
07:31On a l'impression d'entendre Caruso qui chante plus haut, une quinte au-dessus.
07:40Et puis, on est quand même happé par une émotion très très grande.
07:48Parce qu'on sent qu'effectivement, il y a une tragédie derrière.
07:52Et que la puissance émotionnelle des castras était liée aussi à leur histoire.
08:00La voix de castra disparaît donc, avec cet enregistrement.
08:04Mais le répertoire est redécouvert et retravaillé par d'autres voix aujourd'hui.
08:08Alors il y a deux options.
08:10Les voix de femmes.
08:11On a vu ces 20 dernières années, beaucoup de mezzo-sopranos, de sopranos,
08:15s'emparer de ce répertoire qui était injustement oublié.
08:19Et puis, les contre-ténors.
08:26C'est vrai que ça m'arrive encore qu'on me décrive comme une voix de castra.
08:31On ne dit jamais castra, mais une voix de castra.
08:34Alors, pour avoir une voix de castra, il faut être un castra.
08:37Donc, ça ne fonctionne pas.
08:38Un contre-ténor, pour moi, c'est ce qui définit le mieux les voix d'hommes aigus.
08:43Parce que ça ne détermine pas une tessiture.
08:50C'est-à-dire que ça détermine une émission.
08:52C'est-à-dire qu'on chante principalement en voix de tête.
08:55Contrairement aux baritons et aux ténors qui chantent principalement en voix de poitrine.
08:59Et donc, on va utiliser approximativement le même registre
09:03que celui d'une femme mezzo-soprano.
09:06En tant que contre-ténor,
09:08Philippe Jarouski s'est approprié le répertoire des castras,
09:10ce qui nécessite des recherches et de l'imagination.
09:13C'est très difficile de dire comment on le chante.
09:16Il faut avoir connaissance de comment il travaillait,
09:18regarder les partitions.
09:20Le travail qui est primordial, je crois, effectivement,
09:23c'est le travail sur le souffle.
09:25Même si on peut prendre certaines libertés avec la respiration,
09:29c'est-à-dire que maintenant, ça arrive de respirer au milieu d'une vocalise,
09:32de prendre des respirations un peu plus de confort,
09:34plus que ce qui ne le faisait.
09:36Mais c'est toujours plus intéressant d'en gommer certaines
09:38et d'essayer d'évoquer l'art des castras par le travail de souffle,
09:42le côté très tenu de la voix.
09:47En tentant de chanter la musique des castras,
09:50on s'approprie leur imaginaire.
09:52Moi, par exemple, quand je chante Carestini,
09:54je l'imagine quand même sur scène.
09:55J'ai tellement lu sur lui,
09:57je sais ses couleurs de voix.
09:58C'est vrai que si, par exemple, je chante un air de Carestini,
10:02je ne vais pas chanter exactement qu'un air de Farinelli.
10:05Il y a des petites micro-choses qui changent en fonction d'écriture, déjà,
10:10mais en fonction de l'imaginaire que j'ai, du personnage, de sa couleur de voix.
10:14Et si ça se trouve, je me trompe complètement.
10:17Et c'est ça aussi qui est intéressant et qui fascine, je pense.
10:21C'est le fait qu'on ne puisse plus les entendre.
10:23Donc, chaque auditeur, chaque chanteur se crée un imaginaire
10:27de qu'est-ce qui était un castrat.
10:29Et le mystère, finalement, restera entier.

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