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00:00Prenons le temps à présent de revenir sur le sommet sur l'intelligence artificielle qui vient de se dérouler à
00:05New Delhi.
00:06Il a beaucoup été question de souveraineté, mais avec quelles conséquences, quelles décisions ont été réellement prises ?
00:13C'est ce que nous allons voir dans un instant avec notre invité Pierre Bécouche. Bonjour.
00:17Vous êtes professeur émérite en géographie et membre de l'Observatoire de l'intelligence artificielle à Paris.
00:22Je remercie beaucoup de nous apporter votre regard pour qu'on comprenne mieux quel était l'enjeu de ce sommet
00:27et ce qui a été abordé.
00:29On devait parler beaucoup de souveraineté. Est-ce que vous croyez, quand on parle de souveraineté et d'intelligence artificielle,
00:36que c'est possible que quand on voit la place qu'ont les entreprises privées, on ne peut pas dépendre
00:43d'entreprises américaines et chinoises par exemple ?
00:45Vous avez tout dit, c'est exactement ça.
00:47Non, c'est ça.
00:48La réponse est non, parce que vous avez ces deux problèmes-là. D'abord, l'avance énorme qu'ont pris
00:53les États-Unis et la Chine.
00:54On sous-estime la progression chinoise, mais elle est énorme. Et le deuxième problème, c'est effectivement la puissance des
01:01entreprises sur les pouvoirs publics.
01:04La régulation, on ne dit même plus qui va réguler. La régulation, sous-entendu, c'est une régulation publique.
01:09Mais là, compte tenu de la force des firmes, on se demande si un sommet international de chefs d'État
01:15sur la régulation de l'IA peut déboucher sur quelque chose de concret.
01:20D'autant plus que les États-Unis l'ont rappelé, sont fermes et ils ont rejeté toute gouvernance mondiale de
01:25l'IA. Avec quelles conséquences ?
01:27Les conséquences, c'est ce qu'on voit. Les conséquences sont bonnes et mauvaises. Et elles sont remarquablement bonnes.
01:38C'est ça qui est le problème. Ce qu'apporte l'IA à toute une série de secteurs d'activité
01:43est tellement énorme et inattendu qu'on se dit qu'il n'y a pas besoin de régulation puisque ça
01:47fonctionne.
01:48Vous voyez ? Et c'est énorme. L'avancée de l'IA, par exemple, dans les sciences médicales, c'est
01:55radical.
01:56Et même les avancées des systèmes LLM que chacun connaît puisque tout le monde utilise, CHAP-GPT maintenant ou Claude
02:07ou d'autres,
02:09c'est quelque chose que les producteurs de cette innovation ne prévoyaient pas il y a quelques années, il y
02:16a 3-4 années, ils ne prévoyaient pas ça.
02:18Le LLM était prévu, c'est un protocole de lecture de vos fichiers informatiques, pour traduire, enfin de la traduction
02:25automatique du français à l'anglais, de l'anglais au chinois, etc.
02:29Et c'est chemin faisant que les entreprises se sont aperçues de l'étendue des effets de cette innovation-là.
02:37Donc vous voyez que si des firmes qui développent l'IA et notamment le LLM découvrent il y a 2,
02:433, 4 ans ce qu'ils peuvent faire de leurs outils,
02:46vous imaginez à quel point on est loin d'anticiper tout ce qui va se passer dans ce domaine.
02:50Ce que vous nous dites c'est que ça va tellement vite qu'on n'a pas le temps de
02:54répondre aux questions existentielles que soulève l'intelligence artificielle.
02:58Même pas de répondre, de poser les bonnes questions.
03:01C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'équivalent dans l'histoire humaine d'un tel tournant
03:04anthropologique.
03:05Et je fais partie, je ne suis pas le seul à le dire ça, mais des gens qui disent qu
03:09'on est face à un tournant anthropologique majeur,
03:11pas simplement un tournant technique ou économique.
03:13Donc c'est vraiment un rapport de l'homme à lui-même, à la société, au développement en général et
03:19à la culture qui est en train de se passer.
03:20Et la caractéristique de ce tournant anthropologique, c'est effectivement sa vitesse.
03:25Il y a deux caractéristiques terribles.
03:27La vitesse qui rend notamment la régulation très compliquée, puisque pour réguler il faut voir les choses à 10-20
03:33ans.
03:34Personne ne peut voir à 10-20 mois.
03:36Et la deuxième très grande difficulté, c'est que pour la première fois dans notre aventure humaine,
03:43400 000 ans ou un million d'années,
03:46l'organisation sociale se met à répondre à la logique langagière des algorithmes qui est le nombre,
03:53alors que nous sommes structurés par les mots.
03:55Et donc on est face à une nouveauté qu'on a du mal à prendre en compte.
03:59Qu'on ne comprend pas, on ne comprend pas l'outil,
04:01alors qu'on pouvait comprendre éventuellement l'écriture,
04:05certaines mutations étaient comprises facilement par l'homme.
04:07Là, on ne maîtrise pas, on ne comprend pas cet outil-là,
04:10et on ne comprend pas la secousse qu'il peut avoir.
04:13Oui, absolument. C'est ça qui est intéressant.
04:15D'ailleurs, ça fait revenir les gens qui travaillent sur la révolution numérique,
04:19sur ce qui s'est passé au moment de l'invention de l'écriture.
04:22Parce qu'effectivement, l'écriture, c'était une invention des dieux.
04:26Nous suivions ce que les dieux nous avaient transmis.
04:29Et puis à partir du début du premier millénaire avant Jésus-Christ,
04:34l'alphabet grec change tout.
04:36Pourquoi il change tout ?
04:37Parce que, je vais vite, parce que ce n'est pas l'objet de notre réunion,
04:40mais c'est un moment très important.
04:42Parce qu'il n'a plus aucune signification qui est donnée.
04:46Chaque lettre représente simplement un son,
04:48et pas un sens que les dieux nous ont transmis.
04:51Et donc à partir de l'alphabet grec,
04:52les hommes se mettent à inventer leur culture, leurs décisions,
04:56en sachant que c'est eux, d'ailleurs, ils vont devenir démocrates.
04:59Ça part d'eux-mêmes et plus d'une force supérieure.
05:01Là, ça part d'un outil.
05:03Et là, ça ne part pas d'un outil.
05:05L'écriture, on peut considérer que c'est un outil.
05:06Ça part de nombre.
05:09Et non seulement ça part de nombre,
05:10alors que notre culture est une culture de mots,
05:13mais même les informaticiens,
05:15deuxième problème dans le problème,
05:17sont incapables de suivre
05:19les transformations,
05:21en quelques secondes,
05:23d'un système d'IA.
05:24Puisqu'ils modifient l'ensemble des procédures
05:27que les hommes lui ont confiées,
05:29de telle sorte que même les informaticiens les plus pointus
05:31ne peuvent pas décrypter le processus par lequel une IA est arrivée à tel résultat.
05:36Vous nous disiez tout à l'heure que la Chine va très vite,
05:40les États-Unis aussi investissent.
05:42C'est vrai que la recherche et le développement,
05:44c'est important évidemment pour garder une certaine suprématie dans ce domaine.
05:49C'est en train de faire bouger aussi les relations géopolitiques à travers l'IA.
05:54Tout, tout.
05:56Et on a du mal à suivre.
05:58Mais absolument tout.
06:01C'est-à-dire que la guerre en Ukraine sert de petit laboratoire à ça,
06:05mais on voit qu'on utilise moins d'avions et de plus en plus de drones.
06:09Et pourtant les Russes sont un peu larguées par le développement de l'intelligence artificielle.
06:13Oui, mais ça donne une idée.
06:14En ayant face à nous deux protagonistes qui sont loin des Chinois et des Américains,
06:19donc ça donne une idée.
06:20On voit bien l'usage des drones.
06:22Pourquoi ? Parce que vous ne risquez pas la vie des pilotes d'avions.
06:25Et parce que, bon, pour différentes raisons,
06:28mais avec un élément très important,
06:33c'est que le nombre de drones qui vont être utilisés dans les guerres
06:37va passer de quelques milliers à quelques dizaines ou centaines de milliers.
06:41C'est-à-dire qu'on estime que d'ici 2030,
06:43la production annuelle de drones des États-Unis ou de la Chine
06:47sera de l'ordre de 500 000 productions annuelles.
06:49600 000, 800 000, 1 million.
06:50Ça veut dire que pour gérer très vite 500 000 appareils,
06:58vous ne pouvez pas faire autre chose qu'utiliser l'intelligence artificielle.
07:03Ça veut dire que c'est un dessaisissement de la décision humaine
07:06dont on ne voit pas ce qui pourrait l'arrêter.
07:09C'était important que ce sommet se déroule en Inde.
07:12Il y a une symbolique qui est très très forte.
07:14On voit qu'il y a une voix du Sud globale
07:16qui essaie de s'exprimer dans ce développement très très puissant.
07:19Oui, qui essaie, qui n'arrive pas.
07:22L'Inde dit qu'elle représente le Sud.
07:27Mais l'Inde, c'est surtout le troisième acteur potentiel de la révolution digitale et de l'IA.
07:32Elle en est très loin.
07:33Mais potentiellement, compte tenu de sa masse,
07:36et la masse est déterminante dans cette affaire,
07:38il faut avoir d'immenses bases de données, d'immenses moyens,
07:41et un pouvoir politique unifié.
07:43On voit les difficultés européennes à coordonner 27 chefs d'État,
07:48ou même 5 ou 6 chefs d'État.
07:50Donc l'avantage de l'Inde, c'est qu'elle dispose d'un pouvoir politique,
07:54et de la masse, et d'une culture digitale
07:57qui est venue du fait que le développement de la Silicon Valley,
08:00la Californie américaine,
08:02s'est fait en piochant les compétences,
08:04il y a longtemps, il y a 10, 20 ans, de l'Inde.
08:06Donc elle a tout pour plaire à son propre développement.
08:09Avec des ingénieurs qui ne pourront d'ailleurs peut-être plus aller aux États-Unis
08:11à cause des restrictions d'entrée dans le territoire,
08:14et qui vont rester dans le pays pour développer.
08:14Mais il y avait déjà beaucoup de spécialistes qui restaient en Inde
08:17et qui communiquaient avec leurs alter-égos en Californie.
08:20Donc l'Inde, elle a des avantages comparatifs très importants.
08:25Dire qu'elle représente le Sud,
08:27ça c'est comme cette grande catégorie du South Global South
08:30qui représente l'ensemble des intérêts du Sud.
08:32Ça ne marche pas vraiment.
08:33L'intérêt, c'est de voir quel rôle l'Inde peut avoir
08:38et comment les pays du Nord, notamment la France et les Européens,
08:43peuvent s'associer à l'Inde pour essayer de résister à la puissance sino-américaine.
08:49Oui, mais quand on voit les investisseurs américains arriver en nombre en Inde,
08:54on se dit que les Européens sont largués.
08:56Ah oui.
08:57Oui, les projets d'investissement dans l'IA des firmes américaines sont tellement énormes.
09:02C'est la même chose en Chine.
09:03L'Inde parle de souveraineté, mais accueille à bras ouverts tous les investisseurs en ce pays.
09:07Oui, bien sûr.
09:08Donc ça sera très difficile de résister à ça.
09:10L'avance qui a été prise et surtout la prise de conscience par les pouvoirs américains
09:16de l'importance de cette affaire-là,
09:18font qu'effectivement, on peut douter de notre capacité à rattraper les écarts.
09:24Mais ce qui est très intéressant, c'est la vente des avions de combat français à l'Inde.
09:30C'est-à-dire qu'on sent bien qu'il y a un élément stratégique important du côté français et
09:35européen,
09:36on peut l'espérer, ou le français,
09:39qu'il faut peut-être essayer quelque chose avec l'Inde
09:41parce que nous sommes trop petits pour résister au duopole sino-américain.
09:46On peut se demander si Narendra Modi n'est pas un peu utopiste
09:49quand il déclare que la jeunesse indienne saura saisir cette opportunité
09:51pour innover et exploiter la puissance de l'IA au service d'un monde meilleur.
09:56Pendant ce temps-là, c'est Sam Altman, le patron d'OpenAI,
10:00qui a estimé que le monde avait un besoin urgent de règles
10:03pour encadrer le développement vertigineux de l'intelligence artificielle.
10:09Duplicité de sa part ?
10:10Je pense. Duplicité, pas psychologique, mais de fait objectif.
10:13C'est-à-dire qu'il y a une telle puissance des firmes dans cette opération,
10:16dans ce développement de l'IA,
10:19qu'elles ne cessent de dire qu'il serait bien qu'il y ait une régulation internationale publique,
10:23mais elles prennent des dispositions qui vont à l'encontre de ça.
10:27De toute façon, elles sont appuyées par un pouvoir politique américain
10:31qui est contre la régulation internationale.
10:34Et troisièmement, l'évolution est tellement rapide
10:36que dire quelles sont les règles qu'ils vont pouvoir encadrer pendant 10 ans.
10:40Non.
10:41Donc, on a un énorme problème, là, sur la régulation publique et internationale de l'IA.
10:48On voit l'impossible équation pour les Européens,
10:51puisqu'il y a cette volonté de réguler,
10:53et en même temps, du coup, ça limite, ça ralentit l'innovation.
10:56Donc, il y a un équilibre qui est très difficile à trouver pour les Européens.
10:59Très difficile.
11:00Très difficile.
11:01On a les moyens scientifiques et pédagogiques.
11:03On forme les jeunes qui vont travailler ensuite aux Etats-Unis,
11:06et maintenant, qui commencent à aller en Chine.
11:07On a tous les moyens pour le faire, mais on a pris du retard.
11:13Deuxièmement, on n'a pas des moyens financiers énormes.
11:16Et troisièmement, il y a cette division en 27.
11:19Là, c'est vraiment une question parmi les plus importantes
11:23des questions qui sont posées à la Commission européenne et aux acteurs européens.
11:29Vous souleviez un point important dans un article que vous avez publié,
11:34que je lisais pour préparer cette interview.
11:36C'est vrai qu'on connaissait cette opposition idéologique
11:38entre le capitalisme et le communisme d'à côté.
11:41Là, c'est autre chose qui a été mis en place.
11:42Vous dites que cette divergence ne se tiendrait bien sûr pas
11:45dans la digitalisation des sociétés chinoises et américaines,
11:47mais dans la façon dont l'IA orienterait la digitalisation.
11:51On voit qu'on a changé de niveau de manipulation des masses.
11:55On n'est pas seulement à un niveau idéologique, mais beaucoup plus subtil.
11:58Oui, bien sûr. Il y a les questions d'avance du couple sino-américain sur les autres.
12:04Donc, ça pose une question de géopolitique majeure.
12:07Et il y a des questions, effectivement, de contenu de cette régulation,
12:11de ce développement de l'IA chinoise et américaine,
12:15avec un contrôle étatique plus important en Chine
12:18et un contrôle de facto laissé aux entreprises plus importants aux Etats-Unis.
12:24Il peut se faire que des valeurs éthiques ou civilisationnelles diffèrent entre les deux.
12:32On verra. Mais ce qui est sûr, c'est que c'est par l'IA
12:34que ces enjeux finiront par être, non pas résolus, mais abordés.
12:40Oui, on voit en tout cas que l'IA est en train de mettre en lumière
12:43toutes nos faiblesses. Merci beaucoup, Pierre Bécouge, d'être venu sur ce plateau.
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