00:00On se penche à présent sur le profil très inquiétant de l'homme qui a attaqué des gendarmes hier,
00:04en tout début de soirée, sous l'arc de Triomphe à Paris, avant d'être abattu.
00:08Bonjour Mathias Lesson, Jean-Louis Police de Justice de BFM TV.
00:11D'abord Mathias, rappelez-nous les faits, survenus aux alentours de 18h.
00:14Oui, peu après 18h, hier, Place de l'Étoile, juste sous l'arc de Triomphe,
00:20un homme a dégainé un couteau et une paire de ciseaux.
00:24Il s'est rapproché de gendarmes qui étaient là dans le cadre du ravivage de la flamme du soldat inconnu.
00:33Et dans une attitude menaçante, il a tenté d'atteindre avec son couteau l'un de ces gendarmes.
00:40Fort heureusement, ce gendarme n'a pas été blessé.
00:43Mais évidemment, cela a entraîné un tir de riposte de la part d'un autre gendarme
00:49qui a fait feu sur cet homme, qui l'a blessé gravement.
00:53Cet homme a par la suite été hospitalisé et il est décédé des suites de ces blessures.
00:59Effectivement, le gendarme n'a pas été physiquement blessé
01:02parce que, nous dit le communiqué du parquet national antiterroriste,
01:06le couteau a buté sur le col de sa gabardine.
01:08Le parquet national antiterroriste qui, Mathias, s'est immédiatement saisi des faits.
01:13Et c'est très rare que le parquet national antiterroriste se saisisse aussi rapidement.
01:17D'abord, d'habitude, il y a quelques heures d'attente ou d'observation de la part de ce même
01:23parquet
01:24pour savoir si, oui ou non, on a manifestement affaire à quelque chose de terroriste.
01:29Hier, les choses sont allées très vite.
01:31Il y a fort à parier que le PNAT, on y reviendra peut-être,
01:35mais a, comment dirais-je, analysé l'identité de cet homme
01:39et surtout ses antécédents judiciaires, notamment en Belgique,
01:42parce que rappelons qu'en 2013, il a été condamné à 17 ans de réclusion criminelle
01:46pour tentative d'assassinat terroriste sur deux policiers déjà à l'époque,
01:51que par la suite, il a été transféré en France pour purger sa peine en France
01:56parce que c'est un ressortissant français.
01:58Après, il y a cet élément-là et il y a aussi ce coup de fil passé à un commissariat
02:04d'Aulnay-sous-Bois
02:05en toute fin d'après-midi hier au commissariat d'Aulnay-sous-Bois.
02:09Il y a un appel qui parvient à ce commissariat et un homme qui dit
02:12« Je vous préviens, je vais tirer sur quelqu'un d'armée,
02:14il ne fallait pas tuer nos femmes et nos enfants.
02:16On va voir qui va triompher sur l'arc de triomphe.
02:19Je suis à Paris, j'arrive sur les champs. »
02:21Alors aujourd'hui, les enquêteurs se demandent si cet appel qui a été passé
02:26et l'homme qui s'en est pris à ce gendarme hier ne sont pas en fait évidemment le même
02:33homme.
02:33C'est une hypothèse très vraisemblable.
02:36Voilà, c'est pour toutes ces raisons que le parquet national antiterroriste s'est saisi.
02:41Et il faudra voir aussi ce qui, en perquisition, a éventuellement été retrouvé chez cet homme.
02:45Est-ce qu'il y a du matériel numérique ?
02:47Est-ce qu'il y a des allégeances écrites, pourquoi pas, à une organisation terroriste ?
02:52Mais le pédigré de cet homme est aujourd'hui assez clair.
02:54Cet homme qui a été abattu par les gendarmes avait un CV pour le moins chargé.
03:01Oui, voilà, il y a cet antécédent judiciaire effectivement dont on a parlé en Belgique.
03:06Et ce qui est intéressant de noter, c'est qu'il purgeait, je vous l'indiquais à l'instant,
03:10la fin de sa peine en France.
03:11Il a été libéré le 24 décembre dernier.
03:14Il était incarcéré, je crois, à la prison de la santé.
03:18Et une fois qu'il sort, il n'est pas laissé comme ça dans la nature.
03:21Il est fiché S, il est suivi au titre de la radicalisation.
03:24Il fait l'objet d'une MICA, ce qui est une mesure de police administrative
03:28précisément pour les individus susceptibles de préparer des infractions terroristes.
03:36Et même avec tout cela, il avait également une obligation de pointer quotidiennement
03:41au commissariat d'Holness-sous-Bois.
03:42Et même avec tout cela, il est passé à l'acte dans les conditions qu'on connaît.
03:46– Merci Mathias.
03:47– Bonjour Gilles Kepel.
03:48– Bonjour.
03:49– Merci d'être notre invité ce matin dans BFM Direct.
03:51Vous êtes professeur émérite des universités,
03:53politologue spécialiste du Moyen-Orient,
03:56auteur du livre intitulé « Anti-terrorisme »,
03:58justement, la traque des djihadistes,
04:00co-écrit avec Jean-François Récard, ancien procureur anti-terroriste,
04:03sur ce qui s'est passé hier sous l'arc de triomphe.
04:06D'abord, j'ai une question sur la date.
04:09Un vendredi, un vendredi 13 à fortiori,
04:11mais un vendredi comme des attaques terroristes contre Samuel Paty,
04:17contre Dominique Bernard, à Trèbes et Carcassonne,
04:20bien sûr le 13 novembre 2015.
04:23Quel regard ?
04:24– Oui, évidemment, il était très sensible
04:27à une revendication de type militantisme islamiste,
04:30puisqu'il a évoqué que c'était la revanche
04:34pour ceux qui tuaient nos femmes et nos enfants.
04:37C'est ce que Daesh disait généralement
04:40pour justifier les attentats et les attaques,
04:42c'était « vous tuez nos femmes et nos enfants en Syrie,
04:45donc on vous tue ».
04:47Et ça, ça s'inscrit effectivement dans cette logique
04:51qui maximise d'une certaine manière dans sa vision
04:54de son « sacrifice » tous les éléments
04:58et qui peuvent, dans son point de vue,
05:00le conduire au paradis, si j'ose dire.
05:02Mais ce qui est très frappant, évidemment,
05:04et justement dans le livre qu'on a écrit avec Jean-François Ricard,
05:07qui était l'ancien patron du PNAT,
05:10le procureur général antiterroriste,
05:12on souligne à la fin qu'aujourd'hui,
05:15les véritables défis, c'est le suivi des gens
05:19qui sont en détention et aussi le sorti de la détention,
05:22ce que vous avez appelé la procédure des MICAS.
05:25Et ça, c'est vraiment là, aujourd'hui,
05:27que le bas blesse, parce qu'on est très démuni
05:31par rapport à ça, vous l'avez rappelé,
05:34la personne en question devait pointer chaque jour
05:36au commissariat, ça ne l'a pas empêché
05:39de pouvoir passer à l'acte.
05:41– Oui, et il n'a pu être géolocalisé.
05:44Autant dire que la surveillance en question
05:47suscite quelques interrogations.
05:49– C'est objectivement très difficile, bien sûr,
05:52mais surtout que le nombre de personnes qui sortent
05:54est de plus en plus important.
05:56Et si vous avez fait des calculs,
05:59il n'a pas, et bien sûr, effectué ses 17 ans de prison.
06:02Parce que le jeu des remises de peine
06:04fait qu'il est libéré avant,
06:07il a pu réintégrer ses foyers, etc.
06:09Donc, on est là confronté à un énorme défi,
06:13puisque jusqu'alors,
06:15l'effort de l'antiterrorisme,
06:19c'était d'agir en amont,
06:22c'est-à-dire face à des gens qui étaient dans la nature,
06:25qui n'avaient pas encore été incarcérés.
06:27Maintenant, c'est d'abord ce qui se passe en prison.
06:30Est-ce que la prison joue son rôle de correction ?
06:34Est-ce qu'on a beaucoup allongé les peines ?
06:37Au départ, un acte terroriste était condamné,
06:41avant Charlie Hebdo,
06:43à quelques années de prison,
06:45et les gens ressortaient.
06:46Les frères Klein, par exemple,
06:48faisaient un peu de prison,
06:50radicalisaient leurs codés de tenue,
06:52et ensuite partaient en Irak.
06:54Aujourd'hui, ça n'est plus possible.
06:56Mais là, on voit qu'il y a eu une peine d'une dizaine d'années
06:59qui a été effectuée,
07:00et néanmoins, il n'en est rien à changer, au contraire.
07:05Donc là, ça pose un véritable problème,
07:07beaucoup plus profond,
07:08sur la façon dont la gestion des anciens terroristes,
07:13qui sont parfois toujours,
07:15est effectuée en prison.
07:16Est-ce que la prison,
07:18qui a été l'un des grands incubateurs du djihadisme,
07:21aujourd'hui est capable d'être transformée,
07:24et surtout, que faire des sorties ?
07:26Ou est-ce qu'il faut, dans ce cas-là, rallonger les peines ?
07:28On est face à de vrais problèmes
07:30qui vont se poser de manière croissante,
07:33puisque le nombre de personnes concernées
07:36va s'accroître de manière considérable.
07:38Les faits d'hier semblent aussi confirmer
07:42ce que disait, il y a quelques semaines de cela,
07:43l'actuel procureur national antiterroriste,
07:45Olivier Christian,
07:46savoir que la menace a évolué,
07:48qu'aujourd'hui elle est moins organisée,
07:49depuis l'étranger, mais plus sur notre territoire,
07:53et qu'il y a davantage d'autonomisation
07:55des individus, ce que l'on apprend
07:57de celui qui s'en est pris à des gendarmes hier,
07:59semble confirmer cela.
08:01Oui, c'est ce que j'ai essayé d'appeler
08:03parfois le djihadisme d'atmosphère,
08:05c'est-à-dire que ce ne sont plus des individus
08:07qui obéissent à des donneurs d'ordre directement,
08:11mais qui, étant pris dans une atmosphère djihadiste,
08:15à travers notamment la multiplication
08:17des contenus sur les réseaux sociaux,
08:19puis la socialisation, bien sûr,
08:21dans un milieu peut-être particulièrement
08:23radicalisé en prison, font qu'ils vont décider
08:25de passer à l'acte, eux-mêmes.
08:28C'est une décision qu'ils prennent.
08:30Ce qui est frappant, c'est qu'il était sorti de prison
08:32il y a moins de deux mois.
08:32Oui, c'est ça, au mois de décembre.
08:34Donc c'est ça qui est extrêmement frappant
08:36et qui, bien sûr, nous oblige à repenser,
08:41complètement oblige l'autorité, en tout cas à repenser
08:44la question du suivi en prison, de la sortie.
08:46Je ne suis pas complètement sûr que cette démarche
08:48ait encore été véritablement effectuée,
08:50ni que les gens qui sont là y aient pensé.
08:53Et quand il était incarcéré, il était incarcéré
08:55en QPR, quartier pour la radicalisation.
08:58Encore un signe, s'il en fallait un,
08:59que sa radicalisation était complètement
09:02sûre de tout, c'est que les autorités
09:05faisaient ce que la loi leur permet,
09:08poursuivre et traiter, si j'ose dire, cet individu.
09:11Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires