00:003, 2, 1, feu !
00:06Le 13 février 1960, c'est le jour où la France effectue son premier essai atomique.
00:12Quelles sont alors les questions que l'on se pose dans cette France désormais nucléaire,
00:16dirigée depuis deux ans par le général de Gaulle ?
00:18Venez voir, on vous emmène découvrir les archives de l'Express.
00:27Tiré depuis le sommet d'une tour métallique de 100 m,
00:30le premier essai nucléaire dégage une puissance de 70 kilotonnes.
00:34Ce qui représente quatre fois la puissance de la bombe Hiroshima.
00:38Dans un rayon de 300 m, le sable s'est vitrifié sous l'effet de la chaleur.
00:42Si vous avez vu le film Oppenheimer, on est dans la même configuration que l'essai Trinity,
00:47c'est-à-dire un engin assemblé en haut d'une tour.
00:50Et l'enjeu des essais, c'est de réussir à transformer cet engin en une bombe
00:55qui soit transposable par un avion et largable par cet avion.
01:00Vous venez d'assister à la première explosion nucléaire française.
01:04Avec l'opération Gerboise Bleue, la France devient la quatrième puissance nucléaire
01:08aux côtés des États-Unis, de la Grande-Bretagne et à l'époque de l'URSS.
01:13C'est un succès.
01:14La réaction immédiate du général de Gaulle et qui fait le titre des journaux le soir même,
01:19c'est « Ourra pour la France » puisque prédomine avec cette explosion nucléaire
01:23le sentiment d'un retour du rang international de la France
01:27après l'humiliation qu'elle a subie lors de la Seconde Guerre mondiale.
01:30Entre 1960 et 1996, la France réalise au total 210 essais nucléaires
01:36dans le Sahara et en Polynésie.
01:39L'opération Gerboise Bleue, elle ouvre de nouvelles questions sur la transformation
01:42de l'armée française et de sa doctrine militaire.
01:45Le 25 février 1960, le philosophe et journaliste André Gorze écrivait dans nos colonnes
01:51« La France doit se montrer résolue à créer un déterrent national coûte que coûte.
01:55Pour y parvenir, elle rognera sur ses forces conventionnelles.
01:59Sa contribution à l'Alliance Atlantique sera réduite d'autant. »
02:02« L'analyse qui est faite est une analyse tout à fait visionnaire de ce qui va se passer.
02:06Alors on n'imagine pas encore en 1960 que la France puisse prendre ses distances avec l'OTAN,
02:13mais cette prévision va s'avérer juste. »
02:17En fait, la doctrine de l'OTAN va devenir incompatible avec celle de la France.
02:21À partir des années 1960, l'Alliance Atlantique va se tourner vers une stratégie de riposte graduée.
02:27C'est-à-dire qu'en cas d'attaque, on répond proportionnellement.
02:30En France, l'accent est mis sur le développement de la force nucléaire
02:33et ça se fait au détriment des forces conventionnelles.
02:36Autrement dit, on ne peut pas jouer sur tous les tableaux en même temps.
02:40La doctrine va donc évoluer vers une philosophie très simple,
02:43faire peur à nos ennemis, avec notre arsenal nucléaire,
02:46pour les dissuader de nous attaquer.
02:48D'où cette incompatibilité avec l'OTAN.
02:51« Alors ça pose des difficultés avec les alliés américains
02:54qui aimeraient bien que la France rentre dans la stratégie de l'OTAN
02:58et place ses armes sous le commandement de l'OTAN. »
03:02Mais placer ses armes sous le commandement de l'OTAN
03:04signifie les placer sous commandement américain.
03:07Une situation qui n'est pas au goût du général de Gaulle.
03:10« Au point de vue de la sécurité,
03:13notre indépendance exige, à l'ère atomique où nous sommes,
03:17que nous ayons les moyens de dissuader nous-mêmes
03:22un éventuel agresseur sans préjudice de nos alliances,
03:27mais sans que nos alliés tiennent notre destin dans leurs mains. »
03:32Néanmoins, année après année, la confiance va se rétablir.
03:36On va se rapprocher, notamment avec le changement d'administration.
03:40Charles de Gaulle a eu dans les années 60 des difficultés
03:41avec les présidents démocrates.
03:43Mais lorsque les républicains reviennent au pouvoir,
03:45avec Richard Nixon, les relations sont bien meilleures.
03:48Une coopération nucléaire, d'ailleurs, se met en place.
03:50Et l'OTAN reconnaît en 1974
03:53le rôle de la dissuasion nucléaire française
03:55pour l'ensemble de l'Alliance.
03:57Autre sujet de préoccupation à l'époque,
04:00la course à l'armement.
04:01Dans son article du 25 février 1960,
04:04André Gorz s'interrogeait déjà
04:06« Si l'engin de Reagan suffit à élever la France
04:09au rang de puissance atomique à part entière,
04:11les autres pays à capacité nucléaire
04:13ne voudront-ils pas, eux aussi,
04:15forcer les portes du club atomique ? »
04:17Bref, une fois admis le précédent français,
04:20où et comment s'arrêtera-t-on ?
04:21Cette citation de l'Express est très intéressante
04:24parce qu'elle est le reflet des préoccupations des années 60.
04:27Tout début des années 60,
04:28l'administration Kennedy s'inquiète
04:31d'un phénomène de prolifération,
04:32c'est comme ça qu'on l'appelle,
04:34et à l'horizon du milieu des années 70,
04:36on s'attend à 20, 30 puissances nucléaires,
04:39comme si le souhait d'avoir l'arme nucléaire
04:42était un souhait universel.
04:44Une prophétie pourtant qui ne se réalisera pas
04:46puisqu'aujourd'hui,
04:48seules 9 puissances possèdent l'arme atomique.
04:50Et concernant le nombre d'ogifs nucléaires,
04:53la France en détiendrait aujourd'hui 290.
04:56Ce qui peut paraître faible
04:58au regard des 5000 dont disposent les États-Unis
05:01ou la Russie,
05:02mais c'est une puissance absolument considérable
05:05parce que des études ont été faites
05:06sur les effets d'explosion simultanée
05:09d'armes nucléaires
05:10à partir de ce qui pouvait être
05:12la guerre la plus probable
05:13dans les années 2000
05:14entre l'Inde et le Pakistan.
05:16Et si la France utilisait simultanément
05:19la moitié de son arsenal,
05:21les conséquences seraient mondiales
05:23en termes de baisse des températures.
05:24Donc c'est un arsenal
05:26qui est extrêmement puissant,
05:27extrêmement dissuasif.
05:28Dans le débat public,
05:29une autre idée prend forme
05:30et surtout depuis l'invasion russe en Ukraine
05:33en février 2022,
05:34c'est celle du partage,
05:36du parapluie nucléaire.
05:37Aujourd'hui, plus encore qu'hier,
05:39les intérêts vitaux de la France
05:41ont une dimension européenne.
05:42Nos forces nucléaires contribuent donc
05:45par leur existence propre
05:47à la sécurité de la France
05:51et de l'Europe.
05:52Une idée pas si nouvelle.
05:54En effet, à l'origine,
05:56le général de Gaulle avait pensé
05:58la dissuasion nucléaire française
05:59comme ayant une dimension européenne.
06:02Si on veut défendre l'indépendance
06:04et la souveraineté de la France,
06:06on est obligé de passer
06:08par une forme d'européanisation
06:09de la dissuasion nucléaire,
06:11qu'on le veuille ou non.
06:12Ceux qui sont hostiles
06:14au choix français
06:15de soutenir l'Ukraine,
06:17de soutenir une défense européenne,
06:19y compris nucléaire,
06:20avancent une idée,
06:21c'est que la Russie
06:22ne va pas envahir la France.
06:23C'est vrai.
06:24Mais la Russie nous attaque déjà
06:26par d'autres moyens.
06:27Nous sommes en guerre hybride
06:28contre la Russie,
06:29par la lutte informationnelle,
06:31par le cyber.
06:32Et si jamais la Russie tentait un test
06:35contre un allié de l'OTAN,
06:37eh bien la dissuasion nucléaire
06:39est quelque chose
06:39qui pourrait la faire réfléchir.
06:41Si vous avez aimé ce format
06:43autour de nos archives,
06:44allez voir notre précédent épisode
06:46sur le jour où les femmes
06:47ont enfin eu le droit
06:49à la pilule contraceptive.
Commentaires