- il y a 6 heures
L'invité du Grand Entretien est Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale, membre de l'Académie des sciences, il préside le Conseil scientifique de l'éducation nationale. Il publie "Le Rectangle de Lascaux" (Odile Jacob).
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00:00Et si les mathématiques et surtout la géométrie étaient le propre de l'homme ?
00:03Ça va peut-être vous étonner, vous qui vous croyez peut-être nuls, qui avez toujours été mauvais en classe.
00:08Mais la géométrie est innée chez l'humain et seulement l'humain.
00:12Et c'est elle qui nous distingue parmi toutes les autres espèces.
00:15C'est en tout cas ce qu'on comprend.
00:16A la lecture du rectangle de Lascaux publié chez Odile Jacob, son auteur et notre invité ce matin,
00:22bonjour Stanislas Dehaan.
00:23Bonjour Marion.
00:24Neuroscientifique, professeur au Collège de France,
00:26membre de l'Académie des sciences et président du Conseil scientifique de l'éducation nationale.
00:31Vous avez publié déjà de nombreux livres consacrés à notre cerveau et notre cerveau apprenant.
00:36Beaucoup sont des succès de librairie comme La bosse des maths en 1997,
00:41Les neurones de la lecture ou encore Apprendre !
00:43Les auditeurs peuvent bien sûr vous appeler 0145 24 7000 et sur l'application Radio France.
00:50Alors votre livre, il faut le voir, il faut voir la couverture.
00:53Il démarre avec ce dessin qu'on peut voir sur une paroi dessinée de la grotte de Lascaux,
00:58une œuvre qui date d'il y a 21 000 ans.
01:01Au fond de la salle des taureaux, ce qu'on appelle la salle des taureaux,
01:04il y a ce cerf au bois gigantesque, un cerf noir.
01:07Et sous le cerf, je vous cite, le tracé humble mais indéniable d'un rectangle.
01:14Qu'est-ce qu'il dit ce rectangle ?
01:15Ces symboles, ces signes géométriques sont un peu la face cachée de la préhistoire.
01:20Il y en a énormément.
01:21Par exemple, à Lascaux, il y a plus de 400 signes géométriques.
01:24Et on ne les montre pas tellement parce qu'ils ont l'air simples.
01:27Mais en fait, je pense et je déploie dans ce livre la thèse que c'est vraiment le fondement de l'humanité.
01:34Au début de l'humanité, ce n'est pas le verbe.
01:37Au début de l'humanité, au commencement, était la géométrie.
01:40Alors, Homo sapiens qui connaissait la géométrie, ça c'est déjà incroyable, encore plus incroyable.
01:45Si on remonte encore plus loin, notre maîtrise du dessin et un peu de la géométrie aussi,
01:51il y a 540 000 ans, on observe des zigzags et des sphères même en Afrique fabriquées en pierres il y a 2 millions d'années.
02:00Ça commence pratiquement il y a 1,8 million d'années.
02:04Beaucoup de gens connaissent, je crois, les bifaces.
02:05Ce sont, vous savez, ces pierres sculptées qui ont sans doute servi d'outils, mais qui sont déjà symétriques.
02:10Dès cette époque-là, il y a une attention portée à la symétrie.
02:13Et les êtres humains aiment ces objets qui ont des axes de symétrie.
02:17Et alors effectivement, moins connus, ils créent des sphères.
02:20Ils passent des heures à sculpter dans la pierre pour que l'objet s'approche le plus possible d'une sphère.
02:25Ce qui veut dire que l'être humain a déjà l'idée de la symétrie avant de commencer à sculpter.
02:30Donc, il y a 2 millions d'années, avant Homo sapiens, on s'intéresse déjà à la géométrie.
02:36Et alors ce qui est très intéressant, moi je travaille évidemment sur le cerveau.
02:39C'est à ce moment-là que commence l'expansion du cerveau et notamment des aires du cortex préfrontal et pariétal.
02:44Alors montrez-moi, je vais décrire aux auditeurs c'est où le cortex ?
02:47Alors cortex préfrontal derrière le front, cortex pariétal sur le côté.
02:51Et ce qui est très intéressant, on a découvert au laboratoire qu'il y a un réseau cérébral des objets mathématiques,
02:56y compris la géométrie et les nombres mélangés, qui est complètement différent du réseau du langage.
03:02Autrement dit, il y a un langage mathématique dans le cerveau que nous possédons tous,
03:06parce que nous sommes tous membres de l'espèce humaine,
03:08et qui n'est pas le même que celui du langage parlé.
03:11Et ce langage mathématique, nous pouvons tous le développer, nous en avons tous l'intuition dès le départ.
03:17Nous savons tous reconnaître par exemple un carré, la régularité d'un carré ou d'un rectangle à Lascaux
03:22nous frappe immédiatement alors que d'autres espèces animales, ça n'est pas le cas.
03:26Voilà, alors justement, ça c'est intéressant, parce qu'aujourd'hui c'est la journée mondiale des intelligences animales, figurez-vous.
03:31Et dans ce livre comme dans d'autres, vous nous dites quand même que les animaux, ils connaissent un peu les mathématiques.
03:37Il y a certains poissons, les corbeaux qui savent compter, il y a des primates, même des poussins qui sortent des oeufs savent compter.
03:43Ils ont des rudiments d'arithmétique quand même.
03:46Alors mon livre est effectivement une recension de l'état de l'art, disons, dans la cognition animale, dans le domaine des mathématiques.
03:53Effectivement, toutes les espèces animales ont au moins deux talents mathématiques, le sens du nombre approximatif et le sens de l'espace.
04:01Alors qu'est-ce qui est différent chez nous ?
04:02Alors chez nous, il y a quelque chose de particulier, c'est la capacité de composition de ces idées.
04:07Nous partons des mêmes idées primitives, mais nous sommes capables de les composer pour former des figures complexes et à l'infini.
04:13Et nous composons les idées pour créer des concepts mathématiques plus élaborés, comme le concept de nombreux pairs, par exemple, qui divisent par deux.
04:21Ou une figure, comme un carré.
04:23Un carré, c'est une composition des primitives de parallélisme des côtés, d'angle droit des côtés, d'égalité des côtés.
04:30Et ce qui est intéressant, c'est qu'il y a un côté complètement universel.
04:33Toutes les cultures humaines partent des mêmes primitives et composent.
04:37Et donc les premières compositions sont complètement universelles.
04:40On pense tous au carré, on pense tous à la ligne droite, le cercle, la spirale.
04:44On trouve ça dans tous les arts décoratifs de la planète.
04:47Et ensuite, évidemment, comme cet arbre des possibilités combinatoires devient gigantesque,
04:53les cultures se mettent à diverger et on trouve des styles décoratifs et des styles mathématiques légèrement différents d'une culture à l'autre.
05:00Mais donc autrement dit, le corbeau, le poussin, le singe savent compter, mais ils sont incapables de reconnaître un carré.
05:08Il n'y a que nous qui pouvons le faire.
05:09Exactement. Alors là, on a fait des manips au laboratoire.
05:11Ma spécialité, c'est la psychologie cognitive.
05:13On a fait exactement la même expérience chez le babouin et chez l'homme.
05:17On leur montre un carré, un rectangle, un losange et des formes quadrilatères de plus en plus irrégulières.
05:23Les êtres humains sont extrêmement sensibles à la régularité.
05:25Ça, vous le voyez avec des petites électrodes que vous mettez sur leur tête ?
05:28Oui, alors d'abord le comportement. On est plus sensibles à la détection d'un carré qu'à un quadrilatère quelconque.
05:34Et ensuite, effectivement, on fait de l'imagerie cérébrale.
05:35Vous savez, je travaille à Neurospin sur le plateau de Saclay.
05:38On a des outils d'imagerie cérébrale merveilleux.
05:40Le meilleur IRM d'Europe.
05:41Et on a la plus grosse IRM du monde, actuellement.
05:4411,7 Tesla qui commence à être mise en œuvre pour ce genre d'expérience.
05:48Et on a découvert qu'effectivement, la simple vue d'un carré chez l'homme, mais pas chez les autres animaux,
05:53déploie ce réseau des mathématiques.
05:56Et d'ailleurs, nous sommes les seules espèces à dessiner.
05:59Ça, c'est la preuve.
05:59Alors ça, c'est extraordinaire.
06:01Le dessin d'enfant.
06:03Si vous avez un petit enfant chez vous, faites-le dessiner.
06:05D'abord, c'est merveilleux.
06:06Mais on ne fait pas assez attention au caractère abstrait du dessin d'enfant.
06:10On se moque un peu.
06:11Ce n'est pas très irrégulier, etc.
06:13On ne se moque pas.
06:13Mais les enfants déploient exactement ce langage de la géométrie.
06:17Ils utilisent des lignes, des cercles, et ils les composent.
06:22Et aucun autre animal ne fait ça.
06:24Vous pouvez donner un crayon à un chimpanzé pendant des mois, il va faire des gribouillis.
06:28Il ne compose pas ses dessins pour aller à l'abstraction de ce qu'il cherche à représenter.
06:33Lorsqu'un enfant fait un rond pour un visage ou un carré pour une maison,
06:36il choisit à bon escient les formes géométriques qui sont appropriées.
06:39Vous avez des mots très forts dans votre livre.
06:42Les humains semblent irrésistiblement attirés par la géographie.
06:47La géométrie.
06:47La géométrie, pardon.
06:48Peut-être que tous nos éditeurs ne seront pas forcément d'accord avec ça.
06:51En tout cas, ceux qui ont été en classe et qui n'ont pas apprécié la matière.
06:55Mais en tout cas, ça, c'est valable partout dans le monde.
06:57Vous parlez des Indiens munduruku au Brésil.
07:00C'est pareil.
07:01Ils ont le même attrait pour la géométrie.
07:03J'ai eu la chance de pouvoir collaborer avec des collègues au CNRS
07:06qui partent soit en Amazonie, soit en Namibie.
07:09Et donc, on a amené nos tests de psychologie,
07:11soit sur tablette, soit sur feuille de papier,
07:13à des Indiens qui n'ont pas d'éducation mathématique particulière.
07:17Même s'ils vivent dans une communauté,
07:18ils sont excellents en navigation spatiale, évidemment.
07:21Et puis, ils décorent leur corps, par exemple,
07:23avec des dessins symétriques, etc.
07:24Donc, ils ont une géométrie déjà.
07:26Et on a montré qu'effectivement,
07:27ils avaient les mêmes intuitions que nous,
07:30y compris les intuitions euclidiennes.
07:32Ils comprennent que...
07:33Euclidien, l'inventeur de la géométrie, en quelque sorte.
07:35Absolument.
07:36L'axi, en fait, il n'y avait pas besoin de l'inventer, finalement.
07:38Il l'a formalisé.
07:39Alors, ce qui est particulier aux mathématiques,
07:41je dirais, occidentales,
07:43c'est la formalisation des axiomes,
07:44de manière à ce qu'il y ait vraiment une logique extrêmement rigoureuse.
07:47Mais les intuitions de parallélisme,
07:49elles sont déjà là.
07:50Chez les Indiens mundurukou,
07:51lorsqu'ils se peinent le corps,
07:52ils vont faire des droites parfaitement parallèles.
07:54Et on a montré qu'ils comprenaient
07:55qu'il n'y a qu'une seule droite parallèle
07:58qui passe par un point donné,
07:59qui est parallèle à une autre.
08:00Ils ont vraiment les mêmes idées que nous,
08:02sur l'infini.
08:03Vous voyez, toutes ces idées-là,
08:05alors ce ne sont pas des archétypes
08:06qui viendraient d'on ne sait où,
08:08d'une culture plus ancienne
08:09qu'aurait partagée avec tout le monde.
08:10Non, c'est simplement inscrit dans notre cerveau
08:13depuis le départ.
08:14Ça fait partie des idées naturelles
08:16qui viennent à notre cerveau.
08:17Si c'est universel, ça, Stanislas Dehaene,
08:19ça veut dire que je ne peux pas dire,
08:20ou qu'un auditeur ne peut pas dire
08:22« je suis nul en géométrie, c'est comme ça ».
08:23Absolument.
08:24Et d'ailleurs, tous les enfants dessinent,
08:27tous les enfants ont ces concepts au départ.
08:29Simplement, il faut comprendre
08:30que c'est une construction culturelle.
08:32Et donc, encore faut-il être exposé
08:34à des objets mathématiques intéressants
08:36pour développer sa curiosité
08:38dans le domaine des mathématiques.
08:38La potentialité est là.
08:39Tous les enfants peuvent le faire.
08:40La potentialité, elle est là chez tous.
08:42Et je dois dire, d'ailleurs,
08:43garçons et filles, pareil.
08:44Il n'y a pas de différence dans ces capacités innées
08:47pour la géométrie et pour l'arithmétique.
08:49Vous dites qu'on a tous les mêmes pièces du puzzle
08:51et les mêmes règles pour les assemblées.
08:53Donc, il reste encore à faire le puzzle.
08:55Est-ce que ça existe, la dysgéométrie,
08:57comme il y a de la dyslexie ?
09:00Oui, ou on parle aussi de dyscalculie.
09:02Oui, ça existe, bien sûr.
09:03Il y a des enfants chez qui ces circuits
09:04ne se développent pas normalement.
09:06Il y a quelques maladies génétiques, d'ailleurs,
09:08dans lesquelles on sait qu'il peut y avoir des difficultés.
09:10Les enfants prématurés, il faut faire attention.
09:12Souvent, le lobe pariétal,
09:14qui est le siège principal de ces représentations mathématiques,
09:18peut mal se développer.
09:19Oui, c'est de deux côtés, dans les deux hémisphères,
09:22à l'arrière de la tête.
09:24Pour autant, ils sont humains.
09:26Oui, bien sûr.
09:27Alors, ces circuits sont là,
09:28mais ils ne sont pas forcément développés
09:30de façon aussi manifeste.
09:31Mais vraiment, normalement,
09:3395% des enfants ont ces circuits.
09:36Ce qu'il faut, c'est qu'ils soient exposés
09:38à la beauté des objets mathématiques,
09:40à la curiosité des objets mathématiques.
09:41On insiste beaucoup sur la science des motifs.
09:45Un enfant qui est exposé aux motifs,
09:46vous savez, qui va faire du tissage,
09:48qui va faire du dessin,
09:49qui va faire de la mesure.
09:51Le simple acte de mesurer,
09:52donnez un mètre à votre enfant
09:53et laissez-le mesurer tout ce qu'il y a dans la pièce.
09:56Vous allez voir.
09:56Et ça développe le sens du nombre
09:58et le lien entre nombre et espace.
10:00Et ce lien nombre-espace,
10:02c'est la clé des mathématiques.
10:03Les allers-retours permanents
10:04entre l'arithmétique et la géométrie
10:06pour construire ce langage des mathématiques.
10:07Et ce qui est fascinant,
10:08c'est que cette zone des mathématiques,
10:11de la géométrie, vous le dites,
10:12elle est très différente dans notre cerveau
10:13de celle du langage.
10:15En revanche, elle recoupe un peu celle de la musique.
10:18Et là, ça va étonner les musiciens
10:20et les mélomanes.
10:21Quoi de commun entre la géométrie et la musique ?
10:24Alors, on peut écouter Leibniz,
10:26qui nous dit
10:26« La musique est un exercice caché d'arithmétique
10:29d'un cerveau qui ne sait pas
10:31qu'il est en train de compter. »
10:32J'aime beaucoup cette phrase.
10:34La musique, c'est du nombre
10:35et des motifs dans l'espace.
10:39Et effectivement, on a découvert
10:40que le même langage de la géométrie,
10:42ce que j'explique dans le livre,
10:43peut expliquer le langage musical.
10:45En musique,
10:46toutes les cultures du monde
10:48convergent vers des petits nombres entiers.
10:51Dans les rythmes musicaux,
10:52vous savez qu'il y a des rythmes assez différents,
10:53en Afrique en particulier.
10:55Mais toujours,
10:56c'est des petits nombres entiers
10:57qui sont en jeu.
10:58Il y a une pulsation
10:59et on utilise des multiples
11:00de ces nombres entiers.
11:01Et de la même manière,
11:02dans la mélodie,
11:03il y a des zigzags,
11:05il y a des répétitions,
11:06des répétitions de répétitions.
11:08C'est les mêmes régularités,
11:09c'est la même syntaxe,
11:10la même grammaire
11:11que pour les formes géométriques
11:13qu'on utilise pour décorer nos peaux
11:15ou nos corps
11:15dans toutes les cultures du monde.
11:17Alors, on a beaucoup
11:17de messages d'auditeurs.
11:19Marie, qui a une objection.
11:20Un petit poisson,
11:21le poisson globe,
11:22fait des rosaces de sable impressionnantes.
11:24qu'un humain ne saurait pas faire
11:26à main levée.
11:27J'en parle dans le livre.
11:28C'était une des belles découvertes.
11:30Effectivement, au Japon,
11:31on a trouvé au fond de l'eau
11:32de magnifiques rosaces.
11:34Simplement,
11:35elles ne sont pas aussi régulières
11:36que nos décorations humaines
11:38et elles sont un comportement
11:41strictement instinctif.
11:42Le petit poisson ne fait rien d'autre.
11:43Nous, nous créons une universalité,
11:46un univers entier
11:47de dessins géométriques.
11:48Voilà, c'est pour ça en fait
11:49que c'est important
11:50parce que ce propre de l'homme,
11:52cette géométrie,
11:53elle n'est pas là pour la mort.
11:54de l'amour de l'art,
11:55elle va nous servir en fait.
11:56C'est ça qui va nous servir
11:57à faire des compositions symboliques.
11:59C'est comme ça que vous appelez ça.
12:02Ça va permettre, par exemple,
12:03les multiplications.
12:04Ça va permettre aussi l'abstraction,
12:07donc des choses plus difficiles.
12:08Oui, absolument.
12:09Et moi, je vais très loin dans le livre.
12:10Je pense que ce sens
12:11de la composition symbolique,
12:13c'est le propre de l'homme.
12:15Donc, on le voit en mathématiques,
12:16on le voit en musique,
12:18on le voit dans le langage naturel.
12:20Je dis aussi que la chimère,
12:22c'est le propre de l'homme.
12:23Vous voyez, on est capable
12:23de composer des idées nouvelles,
12:26parfois complètement fantaisistes.
12:28Imaginez un sphinx,
12:29un personnage avec un corps de lion,
12:31un homme avec un corps de lion.
12:33J'ai donné la formule,
12:34j'ai donné l'expression,
12:35elle est très simple,
12:36et ça y est,
12:37vous avez l'image en tête.
12:38Vous parliez dans le livre
12:38de l'idée de Dieu aussi,
12:40par exemple,
12:40de la trinité,
12:41de la religion chrétienne.
12:44Ou la vierge qui donne naissance
12:45à un fils.
12:46Ce sont des expressions
12:48grammaticales,
12:49mais folles,
12:50et qui n'ont pas de référents
12:51dans le monde extérieur.
12:53Mais voilà la puissance
12:54de notre cerveau,
12:54capable de projeter des idées
12:56sur le monde extérieur
12:57avec une combinatoire infinie.
12:59C'est ça qui fait de nous
13:00à la fois des scientifiques,
13:01qui nous a permis
13:01de comprendre le monde
13:02et d'envahir la planète
13:04en tant qu'espèce humaine,
13:05Homo erectus,
13:06puis Homo sapiens.
13:07Mais c'est aussi ça
13:08qui fait de nous
13:09des êtres symboliques
13:10qui vivent parfois
13:11dans un monde imaginaire,
13:12détachés du réel.
13:14Ça peut être les maths pures,
13:15mais ça peut être
13:15malheureusement aussi
13:16des idées religieuses
13:17qui nous opposent
13:18les uns aux autres.
13:19Et ça, ça se traduit physiquement.
13:20Vous l'avez dit,
13:21il y a une expansion
13:22disproportionnée
13:24chez l'humain
13:24du cortex préfrontal.
13:27Et ce qui est amusant,
13:28c'est qu'il existe
13:28des neurones,
13:29des concepts.
13:30Par exemple,
13:31un neurone
13:31qui va reconnaître
13:32l'actrice Jennifer Aniston
13:34qui joue dans Friends.
13:35Alors, on commence à comprendre
13:36le code neural des symboles.
13:39C'est la grande question
13:40des neurosciences aujourd'hui.
13:41Si j'ai raison,
13:42il doit y avoir
13:43dans le cerveau humain
13:43un code symbolique
13:45qui est différent
13:46de celui des autres animaux.
13:47Un code plus discret,
13:49plus combinatoire aussi.
13:50Alors, on commence
13:51à voir effectivement
13:52des neurones chez l'homme.
13:53C'est très rare
13:54de pouvoir enregistrer
13:54des neurones chez l'homme,
13:55mais ça vient.
13:56On peut commencer
13:57à mettre des puces,
13:57en particulier pour aider
13:58les patients qui sont paralysés.
14:00Et on trouve
14:00des centaines de neurones
14:02qui répondent
14:02à des concepts particuliers.
14:03On a trouvé récemment
14:05un neurone qui répond
14:05au gratte-ciel.
14:07Un neurone qui répond
14:09effectivement
14:09à telle personne
14:10ou un neurone
14:11qui répond
14:12à un nombre particulier
14:13comme le nombre 6.
14:15Et il reste à comprendre
14:16pourquoi ces neurones
14:18chez l'homme uniquement
14:19sont capables
14:19d'entrer dans
14:20des compositions symboliques.
14:21Il y a des particularités
14:23très spéciales
14:24du cerveau humain.
14:25Il y a beaucoup plus
14:26d'inhibitions dans le cerveau humain.
14:28Trois fois plus
14:28de neurones inhibiteurs.
14:30Et ça veut dire
14:30que sans doute
14:31notre activité cérébrale
14:32est plus discrète.
14:33Elle est confinée
14:35à des populations
14:35de neurones plus étroites
14:36qui se combinent entre elles
14:38comme d'un jeu de l'ego
14:39pour former des pensées complexes.
14:40Alors Stanislas Dehaene,
14:41vous qui êtes scientifique,
14:42vous observez forcément
14:44les attaques
14:45contre la science
14:45qui viennent notamment
14:46des Etats-Unis
14:47de Donald Trump.
14:48Mais vous êtes optimiste
14:49parce que quand on lit
14:50votre conclusion,
14:52vous écrivez
14:52« Je crois que l'humanité
14:53saura renoncer progressivement
14:54aux croyances
14:55qui la divise
14:57et converger
14:58vers un jeu d'idées justes.
14:59Encore faut-il
15:00que nous continuions
15:01à donner aux mathématiques
15:02dans nos écoles
15:03et dans toute notre culture
15:05la place centrale
15:06qu'elle mérite,
15:07celle de la plus admirable
15:08des cathédrales humaines. »
15:10Alors les amateurs
15:11d'architecture
15:11vont peut-être
15:12être surpris
15:13de la comparaison
15:14mais cette place centrale
15:15pour les maths,
15:16est-ce que la France
15:17peut la reprendre
15:18avec les récents changements
15:19de programmes
15:20qui obligent notamment
15:21à faire des mathématiques
15:22jusqu'au lycée
15:23pour tout le monde ?
15:24Alors je prends
15:24ma casquette
15:25de président du Conseil
15:26scientifique
15:26d'éducation nationale,
15:27je crois que oui
15:28et je crois qu'il y a
15:29urgence évidemment
15:30puisque les résultats français
15:31ne sont pas bons
15:32en mathématiques
15:33par rapport aux autres pays
15:34de l'OCDE
15:35mais la barre
15:37est en train
15:37d'être redressée
15:38effectivement
15:39d'abord avec
15:39des mathématiques
15:40pour tous
15:41jusqu'à presque
15:42la fin du lycée.
15:43Tous et toutes d'ailleurs,
15:44il n'y a pas de différence
15:45entre les filles et les garçons.
15:45C'est très important
15:46que les filles se convainquent,
15:47qu'elles ont les mêmes capacités
15:48que les garçons,
15:49que ce sont des métiers
15:50passionnants,
15:51être ingénieurs,
15:52mais pas seulement d'ailleurs,
15:53être musillé partout,
15:54on a besoin de mathématiques.
15:56Mais donc ça commence aussi
15:57dans les petites classes
15:57et là on fait un effort
15:58très particulier.
16:00Je ne sais pas
16:01si tout le monde
16:01s'est rendu compte,
16:02il y a un nouveau programme
16:03de mathématiques
16:04au premier degré.
16:04C'est un changement
16:06très important.
16:07Donc premier degré
16:07maternel primaire.
16:08Exactement.
16:09Et au primaire,
16:10on s'oriente vraiment
16:11vers une progressivité,
16:13une pédagogie bien meilleure
16:14des mathématiques
16:15avec le fameux triptyque
16:17concret, imagé, abstrait.
16:19On commence avec
16:20des objets concrets
16:21et puis il y a cette étape
16:22imagée où on va justement
16:24dessiner, faire des graphiques,
16:26comprendre les objets
16:27mathématiques
16:27sous une forme graphique.
16:28C'est le sujet de mon livre,
16:29c'est la clé
16:30pour que les enfants
16:31rentrent dans les mathématiques
16:32sans aller tout de suite
16:33dans des symboles trop abstraits
16:35qu'ils ne peuvent pas comprendre.
16:36Donc ça veut dire par exemple
16:37une fraction,
16:38c'est une barre.
16:40Quand je pense
16:41à la fraction un tiers,
16:42je prends une barre de un,
16:44j'ai l'idée d'un mètre
16:45en tête peut-être
16:46et puis je le coupe en trois
16:47et je vois cette barre
16:48qui fait un tiers
16:49de la barre de départ.
16:51Des métaphores comme celle-là
16:52aident énormément les enfants.
16:53Stanislas Dehaene,
16:54vous n'êtes pas le seul
16:55à vous intéresser
16:55à notre cerveau,
16:56le président de la République
16:57aussi et notamment
16:58au cerveau des enfants
16:59et des élèves
17:00puisque Emmanuel Macron
17:01l'a répété il y a deux jours,
17:02il est favorable à des journées
17:04et des vacances scolaires raccourcies.
17:06C'est vrai qu'on a
17:06des très longues vacances
17:08en France.
17:09En tant que neuroscientifique
17:10et vous le disiez,
17:11président du Conseil scientifique
17:12de l'éducation nationale,
17:14quel regard vous portez
17:15sur cette prise de position ?
17:16Vous qui êtes favorable
17:17notamment à un bon sommeil,
17:19vous en reparlez encore
17:19dans votre livre,
17:20vous en parlez souvent.
17:21Absolument,
17:22il a pris en compte
17:22je crois les données scientifiques
17:24qui sont extrêmement claires.
17:25La machine à apprendre
17:26de notre cerveau
17:27a besoin de sommeil.
17:28Le sommeil n'est pas juste
17:29une période de réparation du corps,
17:31c'est une période
17:31d'apprentissage.
17:32Et c'est l'alternance
17:33veille-sommeil
17:34qui consolide
17:35les apprentissages de la journée.
17:36Et donc pareil pour les vacances ?
17:38Alors pareil pour les vacances,
17:39il faut savoir se reposer.
17:40Le cerveau qui se repose
17:41ne fait pas rien,
17:42il fait tourner
17:43ses algorithmes d'apprentissage.
17:45Les lycéens ont besoin
17:47de rentrer un petit peu plus tard
17:48parce que leur cycle de sommeil
17:50se décale
17:51et c'est mieux pour eux
17:52d'aller au lycée
17:53un petit peu plus tard.
17:55Et tous les enfants
17:55ont besoin de bien dormir.
17:57Si vous êtes parent,
17:58je vous en supplie,
17:59faites attention
17:59au sommeil de vos enfants.
18:00On sait qu'il y a une réduction
18:02du sommeil de tous
18:03et c'est vraiment
18:05une phase absolument cruciale.
18:0710 heures de sommeil
18:08à 10 ans.
18:0910 heures de sommeil
18:10à 10 ans.
18:10Les recommandations pédiatriques
18:11sont disponibles.
18:13C'est 12 heures
18:14pour les plus petits enfants.
18:15Il faut vraiment respecter
18:15ce temps de sommeil
18:16et la sieste également
18:17chez les petits.
18:18Et je vais vous citer
18:18pour terminer.
18:19Pendant que nous dormons,
18:20le cerveau déroule
18:20une vaste tapisserie
18:22de programmes mentaux.
18:23C'est très joli.
18:24Merci beaucoup
18:24Stanislas Dehaene,
18:26neuroscientifique,
18:27auteur entre autres
18:27de ce passionnant ouvrage
18:29Le rectangle de Lascaux
18:31et Homo sapiens
18:32inventa la géométrie.
18:33Je précise aussi
18:34que vous venez de reprendre
18:35vos cours au Collège de France.
18:37Merci d'être venu
18:38sur France Inter ce matin.
18:39Merci beaucoup.
18:39Merci beaucoup.