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00:00Musique
00:00Ce matin, le navire du sauvetage maritime est saturé de la proue à la peau.
00:14C'est un anniversaire que personne ne célébrera, et notamment pas au Sénégal.
00:19C'était il y a 20 ans, la crise migratoire de 2006.
00:23A l'époque, des centaines de pirogues clandestines tentaient la traversée depuis les côtes sénégalaises vers les îles Canaries,
00:31avec un terrible slogan « Barça ou Barçaaxe, Barcelone ou la mort ».
00:37Un slogan devenu réalité pour des milliers de disparus engloutis dans les flots de l'Exode.
00:4320 ans plus tard, la crise est loin d'être résolue, bien au contraire.
00:462024 détient le triste record du plus grand nombre de morts sur la route atlantique,
00:51plus de 10 000 décès, un chiffre qui dépasse même celui de 2006.
00:56Et pour la majorité de ces victimes, la tragédie est anonyme.
01:00Faute de moyens et de réelle volonté politique, les naufragés ne sont presque jamais identifiés.
01:06Même pour les corps retrouvés au Sénégal, enterrés à la hâte dans des fosses communes,
01:11et qui laissent derrière eux des milliers de familles incapables de faire leur deuil.
01:16Mais face à ce silence, des voix s'élèvent.
01:18Associations et proches se mobilisent sur le terrain ou sur les réseaux sociaux
01:22pour rendre un nom aux morts et briser le cycle de l'exil.
01:28Il y a retour au Sénégal, l'ombre des disparus de la migration.
01:32C'est un reportage de Sarah Sacco et Simon Martin.
01:34Nous tous, on a eu des amis, ou bien des connaissances qui sont perdues dans la mer.
01:49Il n'y a pas de pas, il n'y a pas de bateau.
01:55Il n'y a aucune information pour vraiment identifier qu'il y a eu un naufrage.
01:59C'est des bateaux qui sont disparus.
02:00Tu vois, imaginairement comme ça, que nous on nomme des naufrages invisibles.
02:04En 2006, Salyou Diouf vivait ici, à Yarrar, banlieue côtière de Dakar,
02:13devenu l'un des grands points de départ de la crise migratoire.
02:17Faute d'argent, il n'avait pu tenter cette traversée risquée,
02:21dont il rêvait pourtant comme une grande partie de la jeunesse.
02:2520 ans et des milliers de morts plus tard,
02:28l'ancienne aspirant à la migration voit l'histoire se répéter au Sénégal.
02:32Aujourd'hui même, on est en train de pleurer, c'est même disparu,
02:36parce que c'est un phénomène, tu vois, qui n'est jamais toujours pas érudiqué.
02:40Jusqu'à aujourd'hui, tu vois, on peut juste compter des chiffres, mais pas des personnes.
02:44Et il n'y a aucun retour, aucune initiative aussi de nos autorités
02:47pour chercher des moyens, au moins quand il y a eu des naufrages,
02:50pour identifier les gens qui sont morts.
02:53Devenu depuis travailleur humanitaire,
02:56Salyou consacre aujourd'hui sa vie à ses victimes de la migration.
02:59Elles qui, depuis 20 ans, sont les grandes oubliées du récit national
03:04et des politiques successives.
03:07Les sentiments que j'avais en 2006 ne sont pas les mêmes sentiments que j'ai aujourd'hui.
03:122006, c'était la tristesse, on perd nos enfants, on perd nos frères, on perd nos amis.
03:16Mais aujourd'hui, il y a un vrai sentiment de colère envers nos autorités
03:21qui délaissent ce sujet.
03:23Une blessure encore à vif dans la société sénégalaise,
03:28dont Salyou a fait son cheval de bataille.
03:32Salaam alaikum, Gai.
03:34Avec son association, le militant a créé une caravane du souvenir,
03:39forme de convoi mémoriel.
03:41La quatrième édition s'apprête à prendre la route.
03:44On va sionner un peu certaines parties du pays
03:47pour discuter avec les familles des victimes de la migration
03:50sur les questions de comment faire des recherches.
03:54Ils sont une trentaine de membres, activistes, artistes ou anciens migrants
03:57à parcourir le pays.
04:00Leurs armes pour ce périple, quelques enceintes et des affiches
04:03pour montrer la réalité du drame migratoire.
04:06Comme cette banderole, longue de plusieurs dizaines de mètres,
04:21recensant sur les dernières années les cas de mort en mer.
04:24En tout, 66 000 disparus de différentes nationalités,
04:38parmi eux, des milliers de Sénégalais.
04:41Face aux lacunes du recensement,
04:43difficile de donner un nombre précis selon Salyou.
04:46On est une organisation qui est contre les chiffres.
04:50On ne peut pas compter des personnes.
04:52On se dit que ce ne sont pas des chiffres, c'est des êtres humains.
04:54C'est ça même l'idée de l'initiative de la caravane,
04:58pour promouvoir le droit à l'identité de ces personnes qui disparaissent,
05:04mais aussi le droit à leurs familles de savoir.
05:07Pendant dix jours, Salyou et son équipe vont sillonner le pays
05:11à la recherche des proches de ces disparus,
05:13de 2006 comme d'aujourd'hui.
05:16Un combat pour unir ces familles,
05:18victimes oubliées de la migration, délaissées depuis 20 ans.
05:24En 2006, un slogan s'était imposé,
05:29Barça ou Barça, littéralement Barcelone ou la mort.
05:34Une devise qui ne tenait pas compte de ceux qui restent
05:36et doivent vivre avec le deuil et l'absence de réponse.
05:39À Tiaroy-sur-Mer, chaque maison ou presque cache l'histoire de disparus,
05:45poussés sur l'océan par la pauvreté de la ville.
05:49Ici, on n'a même pas de salle de bain, mais c'est comme ça.
05:54Dans cette maison de deux pièces,
05:56où vivent aujourd'hui une dizaine de personnes,
05:58le deuil fait partie des murs.
06:00Il y a 20 ans, le fils de Madjiguen
06:03décide, contre son avis,
06:05de tenter la traversée vers les Canaries.
06:10Je lui ai dit que pour aller en Espagne,
06:12il fallait prendre l'avion,
06:14mais il n'avait pas l'argent.
06:19Il m'a répondu qu'il allait prendre la pirogue.
06:23Je lui ai dit que je ne le permettrais pas.
06:26J'ai tout fait pour l'en empêcher.
06:28Depuis ce jour,
06:38elle n'a plus jamais eu la moindre nouvelle de son fils.
06:41Et personne ne sait
06:42ce qui est arrivé à son embarcation.
06:46Des deuils impossibles
06:47qui rongent des milliers de familles au Sénégal.
06:51Car faute de preuves et de corps,
06:53certaines refusent l'inéluctable
06:55et se mettent en quête de traces de leurs proches.
06:58Allez, comment tu vas ?
07:00Ça va bien ?
07:01Ça va bien.
07:02Moustapha est le fondateur de la page Facebook
07:05« Trouvé ou perdu »
07:06qui compte aujourd'hui plus de 200 000 membres.
07:09Avec 13 autres bénévoles,
07:11ils se relaient pour filtrer les centaines de publications
07:14et répondre à leurs auteurs.
07:15Tu vois, tout ça, c'est des messages
07:18qu'on doit traiter aujourd'hui.
07:21Environ 1500 disparitions sont signalées
07:23chaque année sur le groupe,
07:25dont la moitié liée à la migration.
07:28Des cas rarement résolus
07:29à cause des naufrages,
07:31mais pas seulement.
07:31Quand une personne est en mer
07:34depuis plusieurs jours, par exemple,
07:36il s'avère que son ravitaillement est fini,
07:39même pas d'eau pour boire,
07:40donc facilement on peut perdre la tête.
07:42Il y a des gens qui pensent
07:44que leur enfant est mort en mer,
07:46alors que pourtant l'enfant est arrivé,
07:47mais il a perdu la tête.
07:49Il ne peut pas se rappeler que j'habitais ici,
07:50voici mon nom, le nom de mon papa,
07:52de ma maman, ainsi de suite.
07:54C'est des cas qu'on a eu aussi à voir.
07:56Ne restent alors que des publications sans réponse,
08:00traces numériques de ces drames silencieux.
08:05Ces personnes ont quitté Barney
08:06le 31 octobre 2023
08:08à bord d'une pirogue de 173 personnes.
08:12Merci de contacter leur sœur
08:13si vous les avez vues quelque part.
08:16C'est mon frère.
08:18Il s'appelle Alenias.
08:19En février 2006,
08:20il a pris une pirogue à Tiaroy pour l'Espagne.
08:23Si vous avez la moindre information,
08:25aidez-nous.
08:26Nous retrouvons la caravane du souvenir
08:33à peine arrivée à Sokon,
08:34à l'ouest du pays,
08:36leur troisième destination cette année.
08:38Comme à chaque arrêt,
08:40Salyou et son équipe vont devoir lever un tabou.
08:43L'important, c'est qu'il faut que les familles
08:46osent en parler pour au moins,
08:47si tu vas, porter une lutte
08:48qui va probablement régler certaines questions.
08:51Parce que nous, comme on dit,
08:52on ne peut pas faire la quête à leur place
08:54où nous, on peut juste accompagner.
08:56Et pour cela,
08:58il faut d'abord les retrouver.
09:00Faute de registre,
09:02et face au silence
09:02dans lequel beaucoup sont emmurés,
09:05l'association a développé
09:06sa propre méthode.
09:07Tout au long de la journée,
09:21les activistes multiplient les rencontres
09:23d'un bout à l'autre de la ville.
09:24une recherche,
09:26mais aussi un travail pédagogique
09:28pour sensibiliser ses leaders communautaires.
09:30C'est très important ce qu'ils m'ont appris aujourd'hui.
09:45Et c'est nous qui sommes sur le terrain.
09:48Nous allons pouvoir en parler
09:51et transmettre le message.
09:58Après plusieurs heures de recherche,
10:00Selyou et son équipe remontent finalement
10:02jusqu'à une première famille.
10:03Le cousin de Mohamed a pris une pirogue en secret
10:09il y a huit mois.
10:11Après huit jours sans nouvelles,
10:13un autre membre de sa famille,
10:15qui était sur la même pirogue,
10:16lui a raconté le drame.
10:17C'était une pirogue
10:21qui transportait 148 personnes.
10:23Vous avez dû en entendre parler.
10:25Il était monté dedans,
10:27mais dans la pirogue,
10:28il faisait trop chaud.
10:29Alors il est monté sur le côté
10:30pour avoir de l'air.
10:31Et à ce moment-là,
10:32une vague l'a fait tomber à la mer.
10:34Il m'a aussi expliqué,
10:36les gens qui meurent de faim
10:37ou d'autres choses,
10:38les corps sont aussi jetés à la mer.
10:43Un témoignage précieux,
10:45enregistré par les membres
10:46de l'association
10:47pour recouper les informations
10:49et peut-être apporter des réponses
10:51à d'autres familles.
10:56En quatre ans de caravane,
10:58le groupe a mené des enquêtes similaires
11:00aux quatre coins du pays,
11:02parfois avec des résultats inattendus.
11:05On a découvert une force commune
11:07à Cafontine.
11:08Je pense que c'est bien maintenant,
11:10quand on découvre une force commune,
11:11de se poser des questions
11:13par rapport à comment est faite
11:15la gestion des personnes
11:18qui disparaissent au Sénégal.
11:23Pour se rendre sur le site,
11:24il faut d'abord s'enfoncer dans les Boulons,
11:27ces bras de mer entourés
11:28de mangroves et de forêts.
11:30Des lieux difficiles d'accès,
11:32zones de départ connues
11:34de la route vers les Canaries.
11:35C'est en 2022 qu'on avait trouvé
11:38une pirogue dans le Boulon de Kassel
11:40qui avait pris le feu.
11:42On avait trouvé des morts.
11:44Ce jour-là, sous le regard
11:46des autorités restées à quai,
11:48Mathias et d'autres pêcheurs
11:49partent en urgence chercher les corps.
11:52Ils en retrouvent 15,
11:54même s'ils étaient probablement
11:55bien plus nombreux,
11:56selon les rares survivants.
11:58Des anonymes ensevelis sommairement
12:01dans cette forêt,
12:02près du lieu du naufrage.
12:03Oui, le piquet là, voilà.
12:05C'est là qu'on avait enterré
12:06les gens qui sont morts.
12:09On a le clôturé avec une mûre peut-être.
12:12Mais on n'a pas les moyens.
12:14Pour cela, on a mis le piquet là.
12:15Quatre bouts de bois
12:16qui marquent leur seule sépulture.
12:19Une trace rongée par le temps,
12:21bien fine aux yeux de Mathias
12:22face à la gravité du drame.
12:25Je ne trouve pas ça l'ombre.
12:26Parce que là, bientôt les piquets
12:27vont partir.
12:28S'il n'y a pas les piquets là,
12:30quand tu vas revenir ici,
12:32tu vas pouvoir te montrer
12:33que c'est là.
12:34Moi, je pense qu'on ne peut pas oublier.
12:35Il ne faut pas qu'on oublie.
12:37Même le chemin d'accès,
12:38en pleine brousse,
12:39n'est maintenu ouvert
12:40que par Mathias
12:41et quelques habitants.
12:43Sur ce site,
12:44l'association de Sallu
12:45veut créer un mémorial
12:47en l'honneur des disparus
12:48de la migration,
12:50chose qui n'existe pas encore
12:51au Sénégal.
12:52Mais la mémoire
12:57n'est pas le seul défi
12:58qui persiste.
13:00Devant la loi sénégalaise,
13:02beaucoup de cas
13:02restent en suspens,
13:04piégeant les proches
13:04dans un flou juridique,
13:06parfois lourd de conséquences.
13:08Le mari d'Ami Faye
13:20a disparu en mer
13:21il y a 5 ans.
13:22Depuis remariée,
13:24elle n'a jamais été reconnue
13:25propriétaire de la maison
13:27qui lui a laissée,
13:28faute de documents précis.
13:29Si je ne change pas
13:31les papiers à mon nom,
13:33on peut me déloger
13:33à tout moment.
13:34Et dans ce cas-là,
13:35où est-ce que j'irai
13:36avec mes enfants ?
13:37C'est pour qu'il n'y ait
13:38pas de problème
13:38et pour les protéger
13:39que je suis là.
13:42Avec l'aide de la Croix-Rouge,
13:44Ami tente d'obtenir
13:45un certificat de décès.
13:47Une démarche
13:48qui intimide encore
13:49largement les familles.
13:51Il y a des gens
13:51qui refusent de témoigner.
13:53C'est des problèmes
13:54de coutume,
13:55d'ignorance peut-être
13:56et de, je ne sais pas,
13:58de retenue des populations
14:00par rapport à ça.
14:01Parce que nous n'avons
14:02pas l'habitude souvent
14:03d'aller vers les forces
14:05de l'ordre ou bien la loi
14:07pour s'exprimer.
14:09Certains s'imaginent
14:09être complices d'un délit
14:11et craignent des représailles
14:12de la justice.
14:14Des peurs injustifiées
14:15rassurent les magistrats.
14:17Le tribunal est disposé
14:19à les accompagner
14:20pour justement
14:21que toutes les questions
14:23liées, en tout cas
14:24les questions judiques,
14:25soient traitées
14:26de la meilleure des façons
14:28mais le tribunal
14:31attend d'être saisi
14:31pour pouvoir
14:33statuer sur ces questions-là.
14:35Le tribunal
14:36n'a pas un pouvoir
14:37d'auto-saisine.
14:40Aujourd'hui,
14:41peu de familles
14:41ont encore passé le cap.
14:44Dans tout le pays,
14:46une seule femme
14:47a pour l'instant réussi
14:48à obtenir un certificat
14:49de décès pour son mari.
14:51De quoi l'aider un peu
14:52à surmonter ce drame
14:53et assurer
14:54l'avenir de ses enfants.
14:55« Je veux qu'on donne
14:59à mes enfants
14:59l'héritage
15:01qui leur revient de droit
15:02et pouvoir déménager
15:05avec eux.
15:10Car nous ne sommes pas
15:11ici chez nous. »
15:14Une page
15:16qui se tourne
15:17pour Fatou
15:18mais pas encore
15:19pour le reste du Sénégal.
15:27Associations
15:27et militants
15:28le savent,
15:29ces absents
15:30n'ont pas fini
15:31de hanter le pays.
15:32pour ne pas les enterrer
15:33parce qu'ils ne sont pas là
15:34mais quand même
15:35qu'on puisse faire
15:36la prière
15:36que nous faisons
15:37pour tous nos disparus
15:38et pour tous nos morts.
15:39C'est une dernière manière
15:40de rendre la dignité.
15:46Une blessure
15:47qui continue
15:48de se perpétuer.
15:50En 2024,
15:5110 000 hommes,
15:52femmes et enfants
15:53ont à nouveau disparu
15:55sur la route atlantique.
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