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  • il y a 11 heures
Didier Varrod reçoit Jeanne Cherhal, chanteuse, autrice et compositrice pour évoquer la sortie de son dernier album, Jeanne, ainsi que sa carrière marquée par un engagement féministe constant.
Dans ce nouvel album réalisé avec Benjamin Biolay qui a « rallumé son désir » de faire d'écrire, Jeanne Cherhal retrouve ses thèmes de prédilection : sa féminité et ses relations amoureuses. Malgré une carrière de plus de vingt ans, elle affirme avoir toujours besoin de « se redonner une légitimité à ses propres yeux » et de se remettre en question, estimant que dans ce domaine, rien n'est « jamais vraiment acquis ».
Ses huit albums regorgent de textes liés à l'amour qu'elle porte aux hommes. Si elle « a toujours senti que le féminisme et l'amour des hommes pouvaient cohabiter », elle reconnaît que c'est un enjeu majeur de notre époque qui forme sa principale source d'inspiration, elle qui estime « qu'être une femme est digne d'être raconté ».
Dans ces textes qu'elle sublime de sa voix claire, toujours accompagnée de son piano, elle veut continuer à « interroger le monde dans lequel nous vivons » pour réfléchir, parfois déranger, en gardant comme ambition de « se sentir en connexion avec ses contemporains ».

Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.

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Transcription
00:00Jeanne Chérald, bienvenue dans ce compartiment.
00:24Vous êtes autrice, compositrice, interprète, poétesse, écrivaine.
00:30Si je vous demande de choisir, dans toutes ces fonctions, laquelle vous ressemble le plus, laquelle vous identifie le plus, finalement ?
00:39Ce qui me vient principalement, c'est chanteuse, tout simplement.
00:43Parce que je crois que ça regroupe tous les aspects de mon métier.
00:48Je chante ce que j'écris, ce que je compose, ce que je vis.
00:51Et chanter, pour moi, c'est l'expression totale.
00:59D'accord, c'est ce que je préfère.
01:00Vous aimez bien le terme de chanteuse ?
01:02Oui, beaucoup.
01:04Qu'est-ce qu'il raconte pour vous ?
01:06Il raconte, je pense, il y a une part de rêve dans le mot chanteuse, je trouve.
01:11Il y a une part de... un métier inaccessible, un métier mystérieux.
01:18Oh, j'ai presque eu le vertige en étant au-dessus du paysage.
01:25Il raconte le côté à la fois très paillette de mon métier.
01:31Que vous aimez, vous en portez.
01:32Ce que j'adore.
01:33Moi, j'adore.
01:33J'ai toujours un moment où je porte de la paillette sur scène.
01:36Je trouve que c'est l'endroit, quoi.
01:37Oui.
01:37Et puis aussi, le côté très artisanal que ça peut avoir d'être chanteuse.
01:42Je fabrique mes chansons.
01:43Je suis à mon clavier, avec mon petit cahier.
01:46J'écris mes chansons comme une artisane.
01:49Alors, le dernier album, c'est le septième album studio que vous avez produit avec Benjamin Biolet.
01:55C'était des retrouvailles, en quelque sorte.
01:57C'est lui qui vous a un peu secoué, comme ce train va peut-être nous secouer, en disant
02:02Jeanne, il serait temps d'arrêter de chanter du Michel Legrand, puisque vous avez fait
02:08une parenthèse pour vous mettre dans une sorte de jachère, en gardant quand même
02:14votre piano et allant de ville en ville pour chanter des chansons qui ont marqué le répertoire
02:21du cinéma.
02:22Au départ, c'était un concert que j'avais monté pour le festival Lumière à Lyon.
02:26À la demande de Thierry Frémaux, qui dirige ce festival.
02:30Et c'était un fleurilège de mes bandes originales de films préférées.
02:35Et c'est vrai que ce concert a été tellement de bonheur, tellement de plaisir que j'ai
02:41fait 50 dates.
02:42Ça s'est prolongé bien plus loin que ce que j'imaginais.
02:45Je l'ai même joué aux Etats-Unis.
02:46Ça a été beaucoup plus long dans le temps que ce que j'avais prévu.
02:50Et Benjamin, en très bon camarade et en stimulateur, m'a dit, mais bon, il est super
03:00ton concert, mais maintenant, il faut que tu reviennes à tes chansons.
03:03Qu'est-ce que tu fous ? Reviens à ce que tu sais le mieux faire dans ta vie, écrire
03:07des chansons.
03:08Et c'est vrai que son désir, déjà d'auditeur, en fait, parce qu'on s'aime mutuellement,
03:14enfin, on aime nos chansons l'un l'autre, son désir a vraiment rallumé le mien.
03:19Au moment où il m'a dit ça, c'était dans un festival de cinéma, d'ailleurs, à Cabourg,
03:23festival du film romantique.
03:24C'était de très bon augure.
03:26On s'est dit ça un soir.
03:28Il m'a dit, écoute, si tu réécris des chansons, je réalise ton album.
03:30Et moi, ça a été un vrai coup de pied aux fesses.
03:33Je me suis dit, il a raison, il faut que je m'y remette.
03:35Vous avez prononcé l'expression rallumer le désir.
03:39Le désir était éteint, Jeanne Chéral ?
03:42Alors, il ne l'est jamais tout à fait, mais ça dépend où on en est, je pense, dans
03:46son parcours.
03:47Moi, j'en étais, donc c'était il y a trois ans maintenant, j'en étais à un stade
03:52où j'avais peut-être un petit peu perdu la confiance, j'avais perdu une envie.
03:59J'étais en fin de contrat avec ma maison de disques de l'époque, j'étais chez Universal.
04:04Et puis, mon contrat n'avait pas été renouvelé.
04:06J'étais dans une période un peu de fragilité en tant qu'artiste.
04:12Vous aviez l'impression qu'on ne vous écoutait plus de la même manière, qu'on ne vous regardait
04:16plus de la même manière ?
04:18Oui, il y avait sûrement un peu de ça.
04:24En plus, mon dernier album a été sorti au moment du Covid, ma tournée, j'avais eu
04:3030 dates annulées comme ça, non reconduites, tout un tas de paramètres ont fait que je
04:35me suis sentie en fragilité en tant que chanteuse.
04:39et le fait que Benjamin m'exprime son envie de me revoir, de me réentendre et d'entendre
04:47ce que j'avais à dire à ce moment-là, ça m'a vraiment redonné l'envie d'écrire
04:52et redonné peut-être une légitimité à mes propres yeux, tout simplement.
04:56Ah oui, à ce point-là ?
04:58Ça peut arriver après 20 ans de carrière ?
05:00Je pense que ça peut arriver tout le temps, ça, c'est le propre de nos métiers, je crois.
05:05C'est jamais vraiment acquis.
05:07Une fois qu'on a eu des récompenses, une reconnaissance, je pense que le titre, il est toujours remis en jeu.
05:13On a quitté Nantes il y a quelques instants.
05:16À Nantes, vous avez suivi un cursus universitaire, vous avez suivi des études de philosophie.
05:21Qu'est-ce qu'il y a encore en vous de l'étudiante qui était en philosophie ?
05:26Le besoin de questionnements permanents ?
05:28Oui, sûrement.
05:30De questionnements, de curiosités, et pas forcément de prise de tête.
05:37Ça, j'ai l'impression que la prise de tête, c'est quelque chose qui s'éloigne de moi au fil des années.
05:41Mais le besoin de me sentir en connexion avec mes contemporains et mes contemporaines,
05:51ça, c'est quelque chose de très fort chez moi.
05:53Et le besoin de questionner le monde dans lequel on vit, tout simplement.
05:58De tirer des fils, d'essayer de comprendre.
06:02Parfois, quand je commence à écrire une chanson, je ne sais pas vraiment de quoi elle va parler.
06:05C'est en l'écrivant que je me rends compte que j'avais besoin de parler de telle ou telle chose.
06:10C'est très différent, la philosophie de la chanson.
06:14On peut dire que la philosophie, c'est un territoire de l'infini.
06:17La chanson, c'est le territoire du sprint plumitif.
06:20C'est un peu à l'inverse.
06:22Comment vous avez pu réussir à conjuguer, finalement, ces deux passions qui sont les vôtres ?
06:28Je pense du fait que les deux disciplines, entre guillemets,
06:34interrogent quelque part l'universel par deux moyens très différents.
06:40Une chanson, pour moi, ça peut interroger l'universel dans le sens où ça part vraiment du très, très intime.
06:48Les chansons de Barbara sont comme ça, par exemple.
06:50Je ne sais pas, une chanson comme Göttingen, elle part de vraiment quelque chose,
06:54une expérience très intime, vécue, personnelle, profonde et émotionnelle
06:59pour aller sur un terrain universel, sur la guerre, sur la violence que peut apporter une exclusion sociale.
07:11Et la philosophie peut-être fait un chemin en miroir de ça.
07:19On part de penseurs, de penseuses très universels, très, peut-être, académiques,
07:25pour arriver à raccrocher ça à son vécu.
07:28Alors, vous êtes une femme engagée, plutôt au démarrage sur les questions liées à la condition féminine,
07:36comme on disait dans les années 70, dès votre premier album.
07:40Déjà, il y avait cette volonté de lever des tabous qui n'appartiennent pas au monde de la chanson.
07:47Vous parliez de vos règles dans ce premier album.
07:51Dans tous vos albums, la condition féminine, au sens premier du terme,
07:56a été comme une colonne vertébrale de votre engagement.
08:00Oui, c'est vrai, c'est bien dit.
08:01Avant Me Too, d'ailleurs.
08:03Bien avant Me Too.
08:04C'est vrai, ça a toujours été, mais pas forcément de manière intentionnelle d'ailleurs,
08:08mais ça a toujours été mon terreau d'inspiration principale.
08:12J'ai toujours trouvé qu'être une femme, être une fille même,
08:15quand j'avais une vingtaine d'années, une jeune femme,
08:19c'était quelque chose d'inspirant, de digne d'intérêt.
08:23De compliqué aussi ?
08:24Oui, de compliqué, et surtout de digne d'être racontée.
08:27J'ai toujours senti ça.
08:28Et vous parlez de cette chanson, 12 fois par an,
08:31effectivement, quand je l'ai écrite, je n'ai pas du tout eu l'impression
08:33de lever un tabou ou d'aborder un sujet interdit.
08:37Tout simplement, comme la moitié de l'humanité,
08:40j'avais mes règles, enfin j'ai mes règles,
08:42et j'avais envie de parler de cette expérience-là.
08:47Une expérience pas forcément très positive d'ailleurs,
08:49c'était plutôt une chanson sur la douleur des règles.
08:51La douleur.
08:52Voilà.
08:53Et pour moi, ça a été hyper naturel en fait, d'écrire là-dessus.
08:58Alors je disais que cet engagement sur l'idée de la condition féminine,
09:04comment on grandit aussi en faisant, en portant cette idée,
09:09cet idéal qui doit devenir une réalité,
09:12elle est particulièrement forte dans La maman et la putain,
09:16qui est une des chansons de votre dernier album,
09:19inspirée d'un titre d'un film de Jean Estache,
09:21mais rien à voir en fait avec le film de Jean Estache,
09:24quoique, La maman et la putain, c'est finalement,
09:29de mon point de vue, de compréhension d'homme,
09:32le frottement entre cette volonté d'être dans un féminisme revendiqué et heureux,
09:41et en même temps de ne pas oublier l'amour qu'on a pour les hommes.
09:45D'ailleurs, La maman et la putain, c'est vraiment deux notions extrêmes aussi.
09:50Oui, c'est deux images qui pourraient être paradoxales,
09:57et en même temps qui sont totalement,
10:00de mon point de vue, complémentaires presque, de la condition féminine.
10:05Pour moi, c'est deux injonctions très fortes.
10:08L'injonction à être mère et l'injonction à être entre guillemets putain.
10:13C'est vraiment des injonctions sociales qui sont hyper fortes quand on est une femme.
10:17Rien que dans la presse féminine, on a longtemps lu qu'il y a souvent dans une presse féminine d'été,
10:24par exemple, un sujet sur les performances sexuelles, des choses comme ça.
10:28Voilà, c'est des ordres, des ordres sociaux auxquels on doit répondre.
10:35Mais c'est intéressant ce que vous disiez sur le fait que le féminisme et l'amour des hommes
10:40puisse cohabiter.
10:44Moi, j'ai toujours senti ça, en fait.
10:46Et c'est vrai que ça peut être dramatique, en fait, pour une féministe,
10:50de se dire comment faire s'entendre mon désir pour les hommes,
10:57enfin, mon amour pour les hommes et mon féminisme.
10:59C'est un vrai enjeu.
11:02C'est un enjeu dont la question se pose chez Mona Cholet, par exemple, chez Annie Arnault.
11:07Enfin, Annie Arnault, c'est une immense amoureuse.
11:09C'est une amoureuse passionnée et c'est une figure féministe incroyable.
11:16Mais c'est vrai que j'ai toujours considéré que mon hétérosexualité n'était pas un frein à mon féminisme.
11:23Et je veux réconcilier ça.
11:26Et alors, vous allez me dire que je suis totalement perché.
11:29C'est une confidence de compartiment.
11:30Mais quand je vous vois sur scène, je suis toujours fascinée par votre rapport au piano.
11:36Et je me suis toujours dit, le piano, c'est le masculin chez Jeanne Chérald.
11:42Et Jeanne Chérald, c'est le féminin qui déploie une féminité avec ses longues jambes interminables.
11:47Votre corps aussi qui entre dans le piano de façon très physique.
11:54Et je me suis dit qu'il y avait aussi cette volonté d'être, pas dans un combat, mais dans une volonté de faire cohabiter, coexister le masculin et le féminin chez vous.
12:08Certainement.
12:09Je pense que ça va dans le même sens que ce qu'on disait tout à l'heure sur l'amour des hommes et le féminisme qui marche ensemble.
12:15Pour moi, oui, être sur scène, c'est essayer en tout cas d'allier une certaine forme de grâce.
12:23Parce que j'aime bien lever la jambe, j'aime bien faire ma danseuse un peu.
12:27Sensualité quand même.
12:28Oui, de sensualité chez vous.
12:30Et puis, la scène, c'est aussi un espace de...
12:34Le mot est un peu galvaudé aujourd'hui, mais de puissance, quelque part, de pouvoir.
12:38On a quelque part un certain pouvoir.
12:40Quand on est sur scène, c'est presque contre nature.
12:43On est sur une scène avec des gens qui sont devant, qui ont payé pour vous voir.
12:47Ça n'a rien de naturel.
12:49Vous aimez cette expression « femme puissante » ?
12:52Alors, je l'ai adorée au moment de la sortie du livre de Marianne Dihaï, « Trois femmes puissantes ».
12:58C'est vrai que je pense que c'est ce livre qui a enterriné l'expression.
13:03Vous l'aimez moins, aujourd'hui ?
13:05Disons qu'elle est un petit peu galvaudée, mais je ne dirai jamais non à l'association de ces deux termes.
13:11Non, c'est quelque chose qui me parle, qui me plaît.
13:14Vous avez dit récemment que le mouvement MeToo, c'était votre 1789 à vous.
13:21C'est fort, ça.
13:22Ça veut dire que c'est une révolution, en fait.
13:23C'est une révolution.
13:25Enfin, à nous, oui, je parle de notre...
13:28Oui, de ma génération, du monde dans lequel on vit aujourd'hui.
13:32Je pense que ça a une portée politique et sociale aussi forte que la révolution française de 1989.
13:42C'est tellement...
13:45On casse des paradigmes, on casse des schémas, on casse...
13:49On va plus loin, quoi.
13:50On développe une mentalité.
13:56Vous croyez, vous, qu'on va pouvoir déconstruire le patriarcat, des siècles et des siècles de patriarcat ?
14:03Alors, ça prend du temps.
14:04Mais oui, j'en suis certaine.
14:06Je suis sûre qu'on en prend le chemin et qu'on va arriver à quelque chose de positif, de constructif.
14:14Mais une révolution, ça ne se fait pas en trois ans, même pas en dix ans.
14:19Enfin, pour bouger les lignes, pour changer la façon de penser, il faut des décennies, peut-être même un siècle, je ne sais pas.
14:29Mais en tout cas, je trouve qu'on est quand même sur la bonne voie.
14:34Et dans l'idée de révolution aussi, ou dans la réalité de la révolution, il y a la radicalisation.
14:41Quel regard vous avez avec les féministes les plus radicales ?
14:47Celles qui, finalement, excluent le masculin, le monde masculin de leur paysage mental ?
14:56Alors moi, je ne définis pas mon féminisme comme ça, mais je les admire et je les comprends.
15:03Vous les admirez ?
15:04Oui, parce qu'on a toujours besoin, dans une révolution, de personnes qui vont au bout, au bout du truc, même au-delà du bout.
15:14Je pense, moi j'ai beaucoup d'admiration pour Alice Coffin, par exemple.
15:18Je trouve que c'est une femme exceptionnelle qui a fait le choix, par exemple, de ne plus lire d'ouvrages écrits par des hommes.
15:25C'est ça.
15:25De se concentrer sur la littérature féminine.
15:31Moi, ce n'est pas mon cas, parce qu'il y a des écrivains hommes que j'adore et que je continue de lire.
15:39Mais je comprends cette démarche.
15:41Pendant des siècles et des siècles, la littérature a été un terrain d'expression et un objet quasiment exclusivement masculin.
15:49Donc, c'est super de prendre les choses à rebrousse-poil et de renverser la vapeur.
15:55Je trouve ça hyper fort.
15:57Et quand vous regardez aujourd'hui le destin d'une de vos chansons, « Quand c'est non, c'est non », qui, en 2014, est devenue,
16:03et encore aujourd'hui peut-être plus qu'au moment où vous l'avez écrite, un emblème de l'engagement contre les violences sexistes,
16:12qu'est-ce qu'on se dit ?
16:13Quand on l'écrit, on n'y pense pas à ça.
16:15On ne pense pas que cette chanson, elle va être reprise comme un manifeste.
16:19Non, c'est sûr, c'est impossible de se projeter comme ça.
16:24C'est une chanson que j'ai écrite, c'était juste après l'affaire DSK.
16:30Il y avait beaucoup de rassemblements, notamment menés par Clémentine Autain,
16:35pour le soutien aux femmes de ménage, aux femmes de chambre.
16:38Et j'étais allée à quelques manifestations, et ce slogan, entre guillemets, « Quand c'est non, c'est non »,
16:44il était très fédérateur.
16:49Pour moi, c'était une phrase, il fallait absolument que j'en fasse une chanson.
16:54Je trouvais que c'était hyper bien dit.
16:57Mais bon, je l'ai faite de façon très personnelle.
17:01C'était ma petite pierre à un combat, à ce moment-là, qui était lié à un événement en particulier.
17:09Et c'est vrai que c'est une chanson, je sais que souvent, elle est chantée dans des classes, par exemple.
17:14C'est ça, oui. Dans les manifs.
17:15Dans les manifs, ça peut arriver.
17:17Ça me fait super plaisir.
17:20Quand une chanson, quand on ne nous appartient plus vraiment,
17:25je pense que c'est le plus beau destin.
17:28Enfin bon, moi, c'est vraiment minime, mais ce n'est pas fou le sentimental.
17:32Mais ça fait vraiment très très plaisir.
17:35À quoi sert une chanson ?
17:36Si elle est désarmée.
17:38Est-ce que, quand vous abordez dans un livre, Couleurs primitives, je crois,
17:44le territoire de l'érotisme,
17:48il y a une forme d'engagement, selon vous ?
17:50Parler du corps des femmes, de son corps, du corps des hommes, du plaisir.
17:59Est-ce qu'il y a une forme d'engagement ?
18:02C'est se commettre, quand même, quelque part.
18:05Surtout quand on est une artiste identifiée dans la pop-musique.
18:09Tout d'un coup, ça lève un voile sur quelque chose de beaucoup plus intime.
18:14L'intime, c'est aussi l'engagement.
18:16Pourquoi vous avez eu envie de sauter le pas ?
18:20Je pense que ce qui m'a permis de le faire, c'est la forme très classique des textes de ce livre.
18:26C'est des poèmes en alexandrin, c'est des octosyllabes, c'est des sonnets.
18:30Ce n'est pas pour vous planquer.
18:32La forme ?
18:33Oui.
18:33Peut-être.
18:34Ah oui.
18:35Parce que je me disais, ça c'est un peu a posteriori,
18:39à mon avis, le fait que ce soit inattaquable au niveau de la forme
18:43m'a permis d'aller très loin au niveau du fond.
18:46Ah quand même ?
18:47Je pense, je pense.
18:49Et pour ce livre, j'ai fait appel à un dessinateur qui s'appelle Petite Luxure,
18:53qui a illustré chaque poème.
18:55Et lui, c'est aussi son procédé.
18:58Il va très loin dans ce qu'il exprime dans ses dessins,
19:01mais c'est toujours très délicat, vraiment très fin.
19:05Et c'est pour ça qu'on s'est très bien retrouvés sur le terrain de l'érotisme plus-plus.
19:13Parce qu'il y avait toujours, je pense, une certaine pudeur dans la forme de nos travaux.
19:20C'est important aussi que les femmes prennent ce thème d'inspiration qu'est l'érotisme
19:26pour construire un imaginaire, que ce ne soit pas la propriété des hommes.
19:31Oui, bien sûr.
19:32C'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle le female gaze au cinéma, par exemple.
19:37Sortir d'une représentation genrée par le regard d'un homme
19:44pour représenter une scène d'amour, par exemple.
19:50Prendre le point de vue d'une femme.
19:52C'est très nouveau, en fait, comme manière de faire.
19:56Et je pense que ce livre, Couleur primitive, je ne l'ai pas réfléchi comme ça,
20:01mais évidemment, c'est mon point de vue de femme, sur l'érotisme.
20:07Alors, je parle de ce que je connais, moi.
20:10C'est vraiment qu'autour du couple hétérosexuel,
20:13parce que je ne me suis pas aventurée ailleurs.
20:16Je pars toujours de quelque chose de très personnel.
20:20Mais c'est vraiment le point de vue d'une femme.
20:21Vous parlez de votre vécu hétérosexuel.
20:25Vous avez écrit et composé une chanson absolument majeure,
20:29bouleversante, dans votre dernier album.
20:31Il n'y en a pas qu'une, mais celle-ci, elle est sortie.
20:35Elle s'appelle « Grande est ma chance ».
20:37C'est une chanson qui, finalement, parle de l'amour
20:42et de la pérennité de l'amour du couple,
20:46avec des images absolument bouleversantes.
20:49J'en ai presque les larmes qui m'ont aux yeux.
20:51C'était important aussi pour vous, féministes,
20:55probablement vous avez été aussi nourrie au grain de Simone de Beauvoir,
21:01de pouvoir dire que l'amour, je ne sais pas s'il est exclusif,
21:04mais en tout cas l'amour qui s'inscrit dans la pérennité,
21:07c'est aussi une forme d'œuvre d'art qu'on écrit.
21:11C'est beau !
21:13C'est très beau et je trouve ça très vrai, oui.
21:17Peut-être qu'on peut rentrer dans le détail sans être impudique.
21:21C'est une chanson sur votre histoire avec votre compagnon.
21:27Oui, voilà, c'est une chanson qui parle d'une histoire d'amour
21:31qui s'inscrit dans la durée.
21:32et qui s'inscrit dans les petites choses.
21:38L'empreinte des doigts sur les gants,
21:42l'éclat du feu dans les yeux,
21:45des toutes petites choses du quotidien
21:47qui, a priori, n'expriment pas la grande passion,
21:53mais plutôt le feu qui est toujours vivant,
21:56qui est toujours allumé,
21:59même si parfois il ne reste plus que des braises,
22:03de l'air qui est nécessaire
22:06à la continuité d'un feu dans une vie.
22:09Le feu, c'est important dans votre vie.
22:12Vous parliez de Benjamin Biolet qui a rallumé le feu,
22:14là vous parliez du feu,
22:15je crois que vous avez écrit une chanson pour Julien Clerc aussi,
22:18où il est question de feu.
22:18Oui, c'est vrai, c'est vrai.
22:20Alors que mon élément, c'est plutôt l'eau, j'ai l'impression.
22:23Mais oui, exactement.
22:23Est-ce que ça veut dire que vous êtes la symbolique
22:29de force contraire entre le feu et l'eau, c'est ça ?
22:32Votre personnalité, elle se situe là ?
22:36Oui, elle se situe au croisement d'émotions
22:43presque contradictoires parfois,
22:45mais on est des êtres de paradoxe.
22:48Donc l'eau et le feu, chez moi,
22:50c'est des éléments très importants.
22:53Vous allez retourner sur scène
22:55après avoir enregistré cet album.
22:57Je fais juste une petite parenthèse,
22:59il y a une autre grandissime chanson dans cet album
23:01qui ne clôture pas l'album.
23:03Je crois que c'est l'avant-dernière,
23:04sinon les souvenirs sont bons, vous me corrigerez.
23:07C'est le retour de cette histoire de couple aussi
23:11avec Benjamin Biolet.
23:12Vous croyez au retour de flamme,
23:14puisque dans le premier volet de cette chanson
23:16qui s'appelle « Grand Rhapsody »,
23:17il est question d'un couple au sommet de sa passion
23:24qui, peu à peu, se désagrège à travers une communication
23:27sur des post-it sur un frigo.
23:29On est nombreux à avoir connu ça.
23:30Et là, on vous retrouve 15 ans après,
23:34dans un curieux retour de flamme.
23:38Oui, c'est un retour de flamme
23:39qui a lieu au moment où ce couple
23:42n'a plus de contraintes, si vous voulez.
23:45Leur fils est grand,
23:47ils n'ont plus de crédit ensemble à rembourser.
23:49C'est terrible.
23:50Non, mais c'est vrai,
23:51ils n'ont plus de corvée commune.
23:54Ils se retrouvent que pour quelque chose
23:56qui a été très fort entre eux,
23:58l'aspect charnel.
23:59Et puis, voilà,
24:01ils remettent ça comme des amants.
24:04On trouvait que c'était à la fois assez crédible
24:07et très ludique aussi
24:08de redonner vie à ces deux personnages
24:10auxquels on est super attachés,
24:11l'un comme l'autre.
24:12C'est hyper érotique, cette chanson.
24:14Vous l'avez quand même...
24:16Je ne sais pas si vous l'avez jouée,
24:18mais en tout cas,
24:18il y a une espèce de charge érotique
24:20encore très forte,
24:22que ce soit chez Benjamin ou chez vous,
24:23dans votre façon d'interpréter.
24:25On est réservés tous les deux,
24:26mais quand on écrit ensemble, on y va.
24:29Et on ne l'a pas jouée.
24:31Franchement, j'ai écrit ma partie,
24:33j'ai posé ma voix,
24:34j'allais dire, j'ai chanté.
24:35Ce n'est pas vraiment chanter, c'est parler.
24:36Je l'ai enregistré une fois
24:38et on a gardé.
24:39Et Benjamin, pareil.
24:40C'est du premier jet.
24:42Oui, on attend la suite,
24:43le troisième volet.
24:44Dans 15 ans, en 2040.
24:47Vous aimez les trains ?
24:48J'adore.
24:48J'adore, je prends le train tout le temps.
24:50C'est vrai ?
24:50Ah oui, énormément.
24:52Vous avez des conversations comme ça
24:53dans les trains avec des inconnus ?
24:56Alors, moi, je suis assez timide.
24:58Donc ça, pas forcément.
25:00Mais si on m'aborde, oui, volontiers.
25:04Vous connaissez cette phrase de François Truffaut.
25:07Les films sont comme des trains
25:09qui avancent dans la nuit.
25:10Est-ce qu'on peut dire la même chose
25:11des chansons,
25:12que les chansons sont comme des trains
25:13qui avancent dans la nuit ?
25:15Qui avancent dans la nuit
25:17et qui avancent dans la vie.
25:18Parce que c'est vraiment des compagnons,
25:20des compagnes de route
25:21qui peuvent accompagner
25:22toute une partie d'une vie.
25:25Ça me touche beaucoup.
25:27Oui.
25:27Merci beaucoup, Jeanne Chérald,
25:29d'avoir fait ce petit voyage avec moi.
25:31Où est-ce qu'on arrive ?
25:32On est parti d'Angers
25:33et on arrive à Nantes.
25:35C'est pas mal.
25:36Ah, mais c'est un trajet
25:37que je connais très bien.
25:38Going back to my roots.
25:40Merci beaucoup, Jeanne.
25:41Merci beaucoup.
25:41Merci beaucoup.
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