00:00Ils savent mal, même quand ils parlent des faits, ce qui fait la légitimité d'un individu.
00:05Qu'est-ce qui fait que moi je suis légitime à vous raconter des trucs sur l'énergie ?
00:08C'est la réfutation par les pairs.
00:10Parce que je peux très bien avoir fait des études et faire comme Claude Allègre et vous dire
00:13le CO2 n'a pas d'effet sur le réchauffement climatique.
00:18Donc j'aurais toujours fait les mêmes études scientifiques et pourtant je vous dirais une connerie.
00:21Donc ça, le sujet de la réfutation par les pairs qui fait la légitimité technique de quelqu'un,
00:26c'est un truc que les journalistes n'ont pas comme réflexe.
00:30Comment est-ce qu'on fait pour remettre la science au centre de nos débats publics et politiques,
00:39de nos élus, chez nos dirigeants ?
00:43En fait, c'est plutôt, est-ce que ce que vous proposez repose pas sur un modèle social et politique de technocratie,
00:52voire de dictature éclairée ?
00:55Parce que finalement, je ne sais pas si c'est souhaitable, mais quel est le modèle social derrière
00:59qui permet de tenir la route ?
01:03Alors il y a deux questions très différentes que vous venez de me poser.
01:05Il y en a une sur la science au cœur des débats, enfin ou incluse dans les débats.
01:08Et il y en a une deuxième sur est-ce qu'on est capable de faire un grand effort collectif
01:12dans un régime qui ne soit pas un régime autoritaire ?
01:15Sur la première question, ce que j'ai coutume d'appeler un débat public, c'est quand le sujet est aux 20 heures de TF1
01:22ou bien quand ça fait 10 millions de vues sur YouTube ?
01:24Bon, c'est ça pour moi un débat public.
01:26Aujourd'hui, ça concerne beaucoup plus le foot que le changement climatique.
01:31Dans la partie médias, ça veut donc dire que ça passe par des gens qui sont souvent oubliés
01:40quand on parle des débats publics, qui sont les journalistes.
01:42Donc il y a une question qui est comment faire pour mettre la science dans l'information journalistique ?
01:49Bon courage.
01:51Moi, j'ai essayé pendant un certain nombre d'années, je continue à essayer à l'occasion.
01:56Ce n'est pas simple et ce n'est pas simple pour plein de raisons.
01:58La première, c'est que la science, c'est compliqué alors qu'aujourd'hui, dans la course à l'audience,
02:03si vous faites le buzz, si un joueur du Paris Saint-Germain a été pris dans un tournage de films porno,
02:10là où je n'ai pas suivi exactement les derniers développements, mais c'est un truc de ce genre-là,
02:14vous êtes sûr que ça va faire beaucoup plus vendre et donc c'est bien meilleur pour vos recettes publicitaires
02:18que de prendre la tête des gens en leur expliquant où sont les raies d'absorption du CO2 dans l'infrarouge.
02:24Donc, il y a un vrai sujet qui est d'arriver à marier le fait d'arriver à intéresser l'auditoire
02:33avec des trucs qui sont compliqués et techniques.
02:36Il y a un deuxième sujet qui est qu'aujourd'hui, l'essentiel des journalistes suivent des études littéraires.
02:40Donc, ça leur demande un effort d'apprentissage supplémentaire de s'emparer de ce genre de sujet ensuite
02:44dans la façon dont ils traitent l'information.
02:48Il y a un troisième sujet, c'est qu'aujourd'hui, on leur apprend mal les règles de processus
02:53qui permettent de différencier les faits des opinions.
02:57Et c'est ça aussi.
02:59Donc, en gros, à partir du moment où tout est une opinion, on peut débattre de tout.
03:03Or, quand on commence à débattre des faits pour revenir sur des choses qui sont acquises,
03:07ce n'est pas un débat sain, concret, c'est de la confusion.
03:11Vous avez un dernier sujet qui est qu'ils savent mal, même quand ils parlent des faits,
03:21ce qui fait la légitimité d'un individu.
03:24Qu'est-ce qui fait que moi, je suis légitime à vous raconter des trucs sur l'énergie ?
03:28C'est quoi qui fait que je suis légitime ?
03:30Est-ce que vous avez la réponse à cette question ?
03:33Pardon ?
03:34Non, ce n'est pas mes études.
03:38Oui, exactement.
03:39C'est la réfutation par les pairs.
03:41Parce que je peux très bien avoir fait des études et faire comme Claude Allègre et vous dire
03:45le CO2 n'a pas d'effet sur le réchauffement climatique.
03:49Donc, j'aurais toujours fait les mêmes études scientifiques et pourtant, je vous dirais une connerie.
03:53Donc, ça, le sujet de la réfutation par les pairs qui fait la légitimité technique de quelqu'un,
03:58c'est un truc que les journalistes n'ont pas comme réflexe.
04:00Donc, ils pensent qu'ils peuvent demander.
04:02Donc, du coup, c'est le micro-trottoir.
04:03Et enfin, il y a un dernier sujet au niveau de la presse.
04:06C'est la faiblesse des moyens.
04:08Et quand vous êtes en faiblesse de moyens,
04:09vous avez tendance à faire au plus court, au plus vite.
04:13Et donc, c'est le micro-trottoir qui remplace l'analyse sociologique.
04:17Moi, les micro-trottoirs, ça me gave.
04:19C'est vraiment le truc à la con par excellence.
04:22Ou bien, c'est le même journaliste ou la même journaliste
04:25qui va traiter à la fois les militants et les scientifiques d'un même secteur.
04:28Or, les scientifiques, ils sont en blouse blanche.
04:30Ils marmonnent dans leur barbe quand ils en ont une.
04:32Et ils racontent des trucs incompréhensibles.
04:34Alors que les militants, ils disent des trucs très simples,
04:36très faciles à comprendre, parfois parfaitement faux
04:38ou totalement exagérés ou totalement impraticables.
04:41Mais en attendant, c'est ce qu'on appelle des bons clients dans la presse
04:44parce qu'ils sont capables de s'exprimer avec des slogans qu'ils portent, etc.
04:48Et là, c'est pareil.
04:49La même personne qui va traiter les deux
04:51va se faire en général capturer par les militants.
04:54Et donc, elle va traiter la science dans la mesure
04:56où elle est raccord avec ce que racontera le militant,
04:57alors que ça devrait être l'inverse.
05:00Donc, il y a tout un travail à faire dans le domaine des médias.
05:02C'est un travail compliqué.
05:05Je pourrais vous sortir un milliard d'anecdotes.
05:07Mais c'est très difficile de mettre la science
05:10dans le débat public
05:13via les journalistes
05:16tant que ce n'est pas une demande du public.
05:18Alors, il y a une voie de contournement.
05:20C'est les réseaux sociaux.
05:21Je pense avoir contribué beaucoup plus.
05:24Alors, j'ai fait deux choses dans ma vie.
05:26Il y en a une qui avait été de faire une école d'hiver
05:28pour journalistes pendant 12 ans.
05:30J'ai fait ça avec un copain journaliste.
05:31Donc, on se disait, bon, on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.
05:33Si on garde les journalistes à Paris pour leur faire trois jours de cours,
05:36ils ne nous écouteront plus.
05:37Au bout d'une heure, ils barreront.
05:38Donc, on va les emmener dans un chalet sympathique,
05:40plein de boiseries à la montagne.
05:41Et là, on est sûr qu'ils ne se barrent pas pendant trois jours.
05:43On va les gaver de tartiflettes, de vin blanc
05:45et les emmener se battre avec des boules de neige.
05:47Et accessoirement, chaque jour, pendant cinq heures,
05:49on leur fera mal au crâne en leur expliquant
05:51ce que c'est que le pétrole, ce que c'est que le charbon,
05:53ce que c'est que le réchauffement climatique,
05:54ce que c'est qu'une éolienne et ce que c'est qu'un réacteur nucléaire.
05:57Et pendant dix ans, 12 ans même,
05:59on a fait ça.
06:00C'était super sympa.
06:01Et là, je pense que ça a beaucoup moins changé les rédactions
06:04que le fait qu'un jour,
06:06je décide de raconter des conneries sur YouTube
06:08et que là, ils se disent
06:10« Ah, les gens vont aller chercher ailleurs
06:13ce qu'ils ne trouvent plus chez nous. »
06:15Et donc, on va quand même essayer
06:16de raconter des choses intelligentes dans ce domaine-là.
06:18Et je pense avoir fait plus progresser le monde journalistique
06:21simplement en existant sur les réseaux sociaux
06:23qu'avec dix ans de cours organisés, structurés, etc.,
06:26qu'on n'avait plus tenté de faire avant.
06:28Donc, en fait, la pression des réseaux sociaux
06:30peut conduire la presse à changer.
06:31C'est un truc intéressant à savoir.
06:35Deuxième question.
06:36Est-ce qu'on peut faire un effort collectif important
06:38sans régime autocratique ?
06:40La réponse est
06:41il y a eu des précédents dans l'histoire.
06:43Je vais vous en citer deux.
06:44C'est la Grande-Bretagne et les États-Unis
06:45au moment de la dernière guerre mondiale.
06:48Ça demande par contre un consensus
06:49extrêmement fort dans la population
06:51sur la marche à suivre,
06:53le sentiment d'urgence
06:55et la hiérarchie des priorités.
06:58Donc, si on arrive à ce sentiment
07:00extrêmement fort dans la population,
07:02de la marche à suivre,
07:03de la hiérarchie des priorités,
07:05du sentiment d'urgence
07:06et du leader légitime
07:08restant démocratique,
07:10mais derrière lequel on se range,
07:12oui, on peut y arriver
07:13sans basculer,
07:14mais à ce moment, quelque part,
07:15la privation de liberté,
07:16elle a lieu de soi-même.
07:17parce que les Britanniques,
07:20pendant la guerre,
07:20ont accepté des tas de restrictions.
07:23Ils les ont acceptées d'eux-mêmes,
07:25j'ai envie de dire.
07:25Ils considéraient que c'était ça
07:26qu'ils devaient faire.
07:28Est-ce qu'on peut collectivement
07:30faire ce sursaut sans aucune restriction ?
07:32La réponse est non.
07:34Mais est-ce qu'on peut les accepter
07:35de nous-mêmes
07:36et pas avoir l'impression
07:38que notre destin nous échappe complètement ?
07:39La réponse est peut-être oui.
07:41En tout cas, il faut l'espérer.
07:42Et ça repasse par la même réponse
07:45que celle que j'ai faite tout à l'heure.
07:47Ça s'attaque par la base pour y arriver.
07:49Pour créer un consensus,
07:50il faut partir de la base.
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