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Rodrigo Paz élu président bolivien : pourquoi les sondages n'avaient-ils rien vu venir ?
France 24
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3 months ago
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00:00
On va plus loin dans ce dossier avec l'invité de Alain sur France 24.
00:04
Bonjour Pablo Barnier-Kawam, merci d'être avec nous.
00:07
Vous êtes docteur en sciences politiques à Sciences Po,
00:10
chercheur au CERI, le Centre de Recherche Internationale.
00:13
Vous connaissez très très bien cette région du monde.
00:16
Rodrigo Paz, le vainqueur de cette présidentielle en Bolivie,
00:20
il est présenté comme une figure du centre droit,
00:23
un homme politique modéré, mais au ton populiste.
00:26
Est-ce qu'on peut parler d'un véritable tournant à droite ?
00:29
C'est en douceur.
00:31
Oui, je pense que c'est une bonne expression.
00:33
On a un vrai tournant, puisqu'il y avait quand même une couleur politique très claire
00:36
du masque qui a gouverné pendant 20 ans.
00:39
Le masque du Parti socialiste.
00:40
Oui, le mouvement vers socialisme dirigé par Évo Morales,
00:43
puis après qui a vu un dernier mandat exercé par Louis Sarsé,
00:46
qui était son ministre de l'économie,
00:48
et qui a créé quand même une politique économique particulière
00:51
avec une nationalisation des ressources, une redistribution très forte,
00:54
une réduction de la pauvreté de 25%.
00:56
Donc là, on a une politique qui a un entre-deux
00:58
entre ce qui avait été fait avant le masque
01:00
et ce qui a été fait pendant le masque,
01:01
et ce qui a su séduire l'électorat bolivien,
01:04
en n'attirant pas seulement les classes les plus aisées,
01:07
qui finalement ont plutôt voté pour Rodrigo Quiroga,
01:10
un candidat plus à droite,
01:11
mais qui ont finalement reporté un peu leur soutien
01:14
vers Rodrigo Paz,
01:15
qui a su attirer à la fois des gens
01:17
qui ont profité de la croissance économique du masque,
01:20
et qui ont eu une ascension sociale assez forte,
01:23
et qui finalement se retrouvent dans ce discours
01:25
de capitalisme pour tous, comme il l'a présenté.
01:27
– Alors, vous avez évoqué son adversaire,
01:30
Jorge Quiroga, j'espère que je le prononce bien.
01:33
Rodrigo Paz milite lui aussi pour une réduction des dépenses publiques,
01:37
pour une ouverture de l'économie au secteur privé.
01:42
Qu'est-ce qui a fait la différence entre les deux hommes,
01:45
entre les deux programmes ?
01:46
– Oui, justement, la différence,
01:47
c'est que Rodrigo Paz a reconnu l'importance
01:49
de l'héritage du masque dans cette redistribution économique
01:52
qui a pu mettre en place le masque.
01:54
Donc il y a quand même la reconnaissance de cet héritage
01:57
qui a préservé, tandis que chez Jorge Quiroga,
02:00
on avait l'idée qu'on allait retourner un peu
02:02
aux politiques économiques des années 90,
02:03
avec une réduction des dépenses de l'État
02:06
beaucoup plus forte,
02:07
un recours aux institutions internationales
02:09
beaucoup plus marqué.
02:10
Tandis que Rodrigo Paz a su jouer sur les deux tableaux,
02:13
et aussi s'est appuyé sur la politique un peu populiste,
02:16
comme vous l'avez mentionné,
02:17
de son vice-président Edmond Lara,
02:19
le capitaine Lara, comme il est surnommé sur TikTok,
02:22
qui est issu de la police,
02:23
et qui a aussi mis en œuvre cette campagne
02:27
très proche des classes populaires.
02:29
Et aussi, on l'a vu dans la réalisation de la campagne même,
02:31
ce qu'a fait Rodrigo Paz,
02:32
qui n'était pas du tout attendu au deuxième tour,
02:35
selon les sondages,
02:36
puisqu'il était classé comme quatrième
02:38
ou cinquième candidat, selon les sondages.
02:40
Il a fait vraiment une campagne de terrain,
02:41
où il est allé voir les gens
02:42
de manière beaucoup plus proche
02:44
qu'a pu le faire Jorge Quiroga.
02:46
Et on le voit aussi sur les résultats électoraux,
02:48
la Bolivie est classiquement divisée en deux parties.
02:52
Une partie plutôt associée à l'altiplano,
02:54
aux classes paysannes, aux classes autochtones.
02:56
Une partie plutôt de l'Amazonie,
02:58
des basses terres,
02:59
qui est plutôt associée à l'agro-industrie
03:01
et aux classes plus aisées du pays.
03:02
– Vous avez évoqué les sondages,
03:05
ils étaient déjà trompés au premier tour,
03:07
ils se sont trompés au second tour.
03:09
Comment est-ce qu'on peut expliquer
03:10
que les analystes politiques du pays
03:14
se soient autant trompés ?
03:16
– Oui, alors l'explication la plus probable,
03:18
c'est qu'en fait, il y a un accès très difficile
03:19
à l'électorat qui a voté pour Rodrigo Paz.
03:24
Donc ça peut être un électorat plus populaire,
03:25
un électorat plus paysan,
03:27
mais aussi un électorat qui s'est peut-être décidé
03:28
au dernier moment.
03:30
Ce qu'on a vu pendant la campagne,
03:31
entre les deux tours qui étaient très longues,
03:32
puisque c'était de août jusqu'à hier,
03:36
on a eu certains accrochages
03:38
entre le vice-président actuel,
03:40
Edmond Lara, et Rodrigo Paz.
03:42
Donc il y avait certains éléments
03:43
qui faisaient que peut-être l'électorat
03:46
qui était sûr de lui
03:47
a énoncé son choix pour Jotre Kiroga.
03:52
Et cette démonstration de manque
03:54
de professionnalisme politique
03:56
pour l'arrivée au pouvoir
03:56
a peut-être créé une certaine indécision
03:58
dans l'électorat.
03:59
Mais je pense que l'explication la plus principale,
04:01
c'est que les sondeurs, en fait,
04:02
n'ont pas eu accès à la population
04:04
qui a voté pour Rodrigo Paz
04:06
et qui est en partie issue du MAS
04:08
et des soutiens à Evo Morales, finalement.
04:10
Puisqu'on le voit, pour ce second tour,
04:13
il y a eu des votes nuls très bas.
04:14
Enfin, on n'a pas les résultats définitifs,
04:16
mais les votes nuls étaient très importants,
04:18
étaient de 20% pour le premier tour.
04:19
Et en fait, c'était l'appel au vote
04:21
qu'avait réalisé Evo Morales
04:22
qui n'avait pas pu se présenter.
04:24
Il voulait se présenter,
04:24
mais il a été interdit de se représenter.
04:26
Donc ces 20%-là,
04:27
c'est un peu un vote pour Evo Morales ?
04:30
Alors, ces 20% de votes nuls au premier tour
04:32
étaient un vote de soutien à Evo Morales,
04:34
même si on pourrait plus être autour des 16-17%
04:37
en réduisant le vote nul habituel.
04:39
Et on voit que le vote nul pour ce deuxième tour
04:41
dans un pays où le vote est obligatoire.
04:43
Donc on n'a pas d'abstention
04:44
qu'il faudrait reporter sur des candidats
04:47
dont on n'aurait pas le nom.
04:49
Mais on voit que finalement,
04:50
ce vote nul qui s'est réduit au deuxième tour,
04:53
s'est reporté sur Rodrigo Paz.
04:54
C'est ce qui a permis de faire la différence
04:56
et de tromper aussi les sondages.
04:58
Le mot d'ordre du nouveau président,
05:00
c'est capitalisme pour tous.
05:03
Comment ça va se traduire au quotidien pour les Boliviens ?
05:06
On a du mal à saisir.
05:08
Oui, on ne sait pas.
05:09
En fait, c'est ça le problème.
05:11
Avec Rodrigo Paz, on savait
05:12
quelles allaient être les recettes économiques
05:14
qu'il allait mettre en place
05:15
puisque c'était celles des années 90
05:17
et du début des années 2000.
05:20
Là, avec Rodrigo Paz,
05:21
on a un entre-deux,
05:22
une nouvelle recette
05:23
qu'on attend de voir ce qu'elle va donner.
05:25
Néanmoins, ce qui est intéressant
05:26
avec cette idée de capitalisme pour tous,
05:28
c'est qu'elle a beaucoup séduit,
05:29
comme je vous le disais,
05:30
des classes sociales qui votaient plutôt pour le masque
05:33
et qui ont réussi à avoir
05:35
une certaine ascension économique
05:36
qui dépend beaucoup de l'économie informelle.
05:39
Il faut savoir que 80% de la population bolivienne
05:41
dépend de l'économie informelle.
05:43
Donc, c'est des petits commerces,
05:44
c'est la possibilité d'importer des produits de Chine
05:47
ou d'autres pays latino-américains
05:48
et de créer justement
05:50
cette possibilité de commercer à basse échelle
05:55
sans dépendre nécessairement des circuits de l'État
05:57
ou d'institutions plus établies.
05:59
Donc, ce capitalisme pour tous,
06:01
c'est aussi la possibilité d'entreprendre
06:03
grâce à une aide réduite de l'État,
06:05
mais quand même une aide de l'État
06:06
et d'être dans cette économie informelle
06:09
qui permet de faire avancer l'économie bolivienne
06:12
qui dépend beaucoup de cette informalité.
06:14
Alors, Rodrigo Paz a été élu assez confortablement
06:17
à l'issue de ce second tour,
06:19
mais il va gouverner sans véritable majorité.
06:23
Est-ce qu'on ne risque pas d'assister
06:25
à une forme de paralysie politique en Bolivie ?
06:29
Non, je ne pense pas
06:29
parce qu'en fait,
06:30
le troisième candidat au premier tour
06:32
qui c'est Samuel Doria Medina
06:34
qui est plutôt proche idéologiquement de Rodrigo Paz
06:38
mais il a appelé à soutenir Rodrigo Paz au deuxième tour
06:41
et lui dispose de députés et sénateurs
06:44
qui, a priori, vont s'allier avec le parti de Rodrigo Paz
06:47
et donc ils vont avoir une majorité pour gouverner
06:49
et à nouveau, comme on a ce flou idéologique,
06:52
il y aura sûrement des accords
06:54
qui pourraient être faits
06:56
avec le parti de Rodrigo Paz
06:58
ou la coalition.
07:00
Donc, a priori, il n'y aura pas de blocage économique
07:02
puisque aussi, il y a cette volonté,
07:05
on l'a vu dans le discours de victoire de Rodrigo Paz,
07:10
cette volonté de moins idéologiser les choses
07:13
même si on voit qu'il y a un clivage très clair
07:15
entre le MAS et Rodrigo Paz et Rodrigo Paz
07:17
et Rodrigo Paz qui ne sont pas du tout sur la même ligne politique.
07:21
– Alors, Rodrigo Paz a été vu avec Fernando Salimedo,
07:25
c'est un stratège de campagne de l'argentin,
07:29
Ravier Milei, du brésilien, Jair Bolsonaro.
07:35
Est-ce qu'il faut y voir une forme de tentation
07:37
vers le populisme auquel on peut assister en ce moment
07:44
en Amérique du Sud ?
07:46
– C'est difficile à dire, mais a priori, je dirais que non,
07:48
puisque quand même, Rodrigo Paz,
07:50
la présentation du documentaire l'a montré,
07:53
est issue d'une famille politique assez installée en Bolivie.
07:57
Son père était président de la Bolivie,
07:59
Jaime Passamola, de 89 à 93.
08:01
Donc on a quand même une famille politique bien installée
08:05
qui a priori peut utiliser cette ligne du populisme latino-américain
08:12
plutôt à droite qu'on a pu voir dans d'autres pays
08:14
comme au Brésil et en Argentine.
08:17
Là où il pourrait y avoir quelques accrochages
08:18
et une certaine indétermination,
08:21
c'est vis-à-vis de son vice-président
08:22
qui, comme je vous le disais, a eu beaucoup de succès sur TikTok
08:25
et issu de la police, s'est fait connaître
08:28
grâce à la dénonciation de la corruption dans la police
08:30
et a aussi pu avoir des déclarations un peu étranges
08:34
en disant que si Rodrigo Paz s'y découvrait
08:37
qu'il était dans une affaire de corruption,
08:39
il le mettrait en prison.
08:41
Donc on a eu des déclarations de ce type
08:42
qui ont fait qu'on a eu quelques accrochages
08:44
sur le binôme aux élections présidentielles.
08:49
Mais néanmoins, pour l'instant, on voit que Rodrigo Paz
08:50
est plutôt sur une ligne de centre-droit modéré
08:54
et qu'il n'illustre pas d'un discours populiste
08:57
comme on peut le voir chez Javier Milley
08:59
ou Jair Bolsonaro.
09:00
Merci beaucoup, Pablo Barnier-Cawam,
09:03
pour cet éclairage.
09:05
Je rappelle que vous êtes docteur en sciences politiques
09:06
à Sciences Po
09:07
et chercheur au CERI,
09:09
le Centre de Recherche Internationale.
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