00:00Prenez place, M. Juppé. Bonsoir. Président du RPR, président de l'UMP, maire de Bordeaux.
00:05C'est le passé, ça.
00:06C'est le passé, pendant plus de 20 ans. Vous êtes aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel.
00:10Vous publiez l'heure du choix pour une déclaration d'indépendance des Européens.
00:14C'est publié chez Talendier. Bonsoir, Alain Juppé.
00:17Bonsoir, merci de votre invitation.
00:19Merci d'avoir accepté cette invitation. Je sais que vous n'aimez pas commenter l'actualité.
00:24Je sais que vous avez sans doute vu dans les couloirs en patientant ce qui est en train de se passer aujourd'hui,
00:28quelque part au large des côtes françaises, du côté de Saint-Nazaire,
00:31où un navire russe, faisant partie de la flotte fantôme russe,
00:36ces centaines de navires qui emmènent du pétrole un peu partout sur la planète,
00:39en passant outre les sanctions, a été arraisonné par l'armée française.
00:44Des commandos marines sont montés sur ce bateau ces dernières heures.
00:49Vous avez été ministre des Affaires étrangères.
00:51On en est où, là, de l'escalade entre la France et la Russie, quand vous voyez ces images ?
00:55Vous disiez que je n'aime pas commenter l'actualité.
00:56Oui, et je vous fais commenter, mais on est un peu au-delà.
00:58C'est simplement dans le cadre d'un devoir de réserve.
00:59Et là, s'agissant de la politique internationale ou des relations de la France avec la Russie,
01:04ce n'est pas un domaine de compétences du Conseil constitutionnel dont je peux m'exprimer.
01:08Je crois que nous sommes devant une réalité dont il faut bien prendre conscience.
01:13Poutine a une stratégie claire.
01:14Installer à Kiev un régime fantoche, comme il l'a fait en Biélorussie, et disloquer l'Union européenne.
01:21Donc, le choix, c'est le titre de mon livre, est très clair.
01:24Est-ce que nous nous couchons ou est-ce que nous assurons notre sécurité ?
01:28Et quand on envoie des militaires sur un bateau, on ne se couche pas ?
01:30Lorsque nous avons des doutes, j'espère que c'est sur cela que repose cette intervention,
01:37sur une éventuelle agression de la Russie vis-à-vis de nos intérêts propres,
01:42et notamment ces drones qui circulent un petit peu partout autour de la mer Baltique,
01:46ils ont bien une origine malgré tout.
01:47Nous devons réagir, et je pense qu'aujourd'hui, nous avons raison de marquer le coup.
01:53Alain Juppé, vous connaissez bien Nicolas Sarkozy.
01:55Vous l'avez...
01:56Depuis 40 ans.
01:57Depuis 40 ans.
01:58Il fait partie de votre famille politique, même si vous arrivez d'ailleurs d'avoir des désaccords assez forts avec lui.
02:02Je sais encore une fois qu'il y a le devoir de réserve.
02:04Vous allez me le dire sans doute à beaucoup de mes questions,
02:06mais un ancien président, quel qu'il soit, qui va en prison,
02:11est-ce que vous dites tout de même que c'est un choc pour la France et pour les Français ?
02:14C'est évidemment un choc, et on voit bien aujourd'hui que c'est en train de déchirer finalement l'opinion publique française,
02:19avec ceux qui le soutiennent et ceux qui le critiquent.
02:22Je pense que nous n'avons pas besoin de ce nouveau choc, de ce nouveau déchirement.
02:26J'ai passé 40 ans de ma vie politique avec Nicolas Sarkozy.
02:31Avec ou contre ?
02:31Nous avons eu des moments d'accord, des moments de désaccord.
02:35J'ai toujours apprécié son énergie, sa volonté, son courage pour défendre les intérêts de la France et des Français.
02:42Je n'ai pas changé d'avis sur ce point.
02:44Sur la condamnation dont il vient d'être l'objet, je n'ai pas de commentaire à faire.
02:49Votre livre est sorti avant la condamnation de Nicolas Sarkozy, quelques jours avant.
02:54C'est un livre sur la France, un livre sur le monde également.
02:56C'est un livre optimiste, on aura peut-être l'occasion d'en parler.
02:59Mais vous écrivez dans les premières pages du livre quelque chose qui forcément aujourd'hui résonne un peu à nos oreilles.
03:04On entend, écrivez-vous, souvent dénoncer le gouvernement des juges.
03:08De plus en plus régulièrement, des décisions de justice sont critiquées.
03:11C'est le cas aujourd'hui.
03:13Nicolas Sarkozy parle de violation de l'État de droit.
03:16Comment vous accueillez ces critiques ?
03:17Il y a un climat anti-juge aujourd'hui dans sa bouche ?
03:20Les Français n'ont pas vraiment confiance dans leur justice.
03:24Ils lui reprochent d'être trop lente.
03:27Il faudrait peut-être lui donner les moyens d'être plus rapide.
03:29Ils lui reprochent d'être laxiste alors que les prisons sont surpeuplées.
03:33Là, ce n'est pas le reproche qui lui est fait par Nicolas Sarkozy.
03:35Non, mais c'est la défiance générale vis-à-vis de la justice qui se manifeste.
03:39Or, l'indépendance de la justice est un des piliers de notre démocratie.
03:43Et on peut critiquer une décision de justice.
03:46La justice, les juges peuvent se tromper.
03:47C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, il y a une procédure d'appel et de cassation
03:51pour revoir éventuellement les décisions des premiers juges.
03:53En revanche, attaquer les juges, les menacer de mort comme ceux-ci viennent se passer,
03:59c'est totalement inacceptable.
04:00Et c'est un signe, hélas, du délitement de l'esprit public.
04:03Vous écrivez encore, je vous cite,
04:05« Les hommes et les femmes politiques devraient résister à la tentation de protester
04:08lorsque les tribunaux leur appliquent des sanctions,
04:10qu'en tant que législateurs, ils ont inscrit dans les codes. »
04:14Ça veut dire quoi ? On ne peut pas critiquer une décision de justice ?
04:17C'est un point essentiel.
04:19On parle beaucoup de l'exécution provisoire aujourd'hui.
04:22Ce n'est pas le problème des juges.
04:24Les juges appliquent la loi.
04:25C'est le problème du législateur.
04:27Si le législateur considère que ce qu'il a voté il y a quelque temps
04:31aboutit à des résultats contestables,
04:33c'est à lui de changer la loi et pas au juge.
04:35Quand vous avez eu affaire, vous, à la justice il y a très longtemps de ça,
04:38vous avez été condamné en première instance,
04:40puis en appel à un an, la peine a été réduite à un an d'inéligibilité,
04:43vous n'avez jamais eu de propos contre la justice ?
04:46Vous êtes retenu ?
04:46Je n'ai pas le souvenir de l'avoir tenu.
04:49On a cherché, on n'en a pas trouvé, mais on a peut-être mal cherché.
04:51C'est que vous avez bien cherché.
04:54Je crois que c'est assez révélateur aussi.
04:55En première instance, le jugement avait été pour moi terrible,
04:59puisque les juges avaient estimé que j'avais trahi la confiance du peuple français,
05:04ce qui d'ailleurs n'était pas très juridique, mais plutôt politique.
05:07Le jugement en appel m'a rendu mon honneur en expliquant
05:10que je n'avais pas mis un sou dans ma poche
05:11et que je ne devais pas être le bouc émissaire de mon parti.
05:14Voilà, donc les choses s'étaient passées comme elles se sont passées.
05:17C'était il y a 20 ans, ça a eu beaucoup d'incidence sur ma vie politique.
05:21Monsieur, juste sur ce point-là, justement, vous êtes un homme de principe.
05:27Il y a une question qui est beaucoup débattue,
05:29à savoir si les juges ont pris le pouvoir, s'ils font trop de politique.
05:32Est-ce qu'ils peuvent militer ? Est-ce qu'ils peuvent se syndiquer ?
05:35Quelle est votre position sur ce point-là ?
05:37Je pense que le droit syndical peut s'appliquer aux juges, naturellement.
05:42Cela dit, ça doit être compatible avec leur déontologie personnelle,
05:48qui est au moment où ils jugent, de faire preuve d'impartialité, de neutralité.
05:52Ça, c'est un point tout à fait essentiel,
05:54qui repose évidemment sur la conscience des juges eux-mêmes.
05:58Il y a cette idée aussi en France que les juges ne sont responsables devant personne.
06:02Il y a le Conseil supérieur de la magistrature,
06:04qui est une instance qui comporte une formation disciplinaire
06:08pour juger éventuellement des erreurs ou des manquements des juges.
06:12Je voudrais simplement dire qu'il faut ramener ça quand même à un principe fondamental,
06:17qui est l'indépendance de la justice dans le cadre de la séparation des pouvoirs.
06:20Nous nous sommes battus pour ça.
06:23Pendant très longtemps, c'était la même personne qui faisait la loi,
06:27qui dirigeait le gouvernement et qui rendait la justice.
06:30Ça s'appelait le monarque absolu.
06:31En 1789, on a fait une révolution pour mettre un terme à tout cela
06:36et pour faire en sorte que la séparation des pouvoirs garantisse nos libertés.
06:41L'indépendance de la justice, c'est aussi la garantie des libertés fondamentales des citoyens.
06:46Nous avons la chance de vivre en France dans un pays de liberté.
06:49Nous ferions bien d'être prudents dans ce domaine,
06:51parce qu'on les perd vite, on les retrouve difficilement.
06:53Mais pour appuyer la défiance des Français envers leur justice,
06:57est-ce que c'est le signe d'un pays démocratiquement malade ?
07:00Est-ce que vous sentez cela ?
07:01Oui, la démocratie française, et c'est ce que j'essaie de dire dans mon livre,
07:04en prenant un peu de recul par rapport à l'actualité immédiate,
07:08la démocratie française est en crise.
07:10Et pas simplement la démocratie française.
07:12Quand vous voyez ce qui se passe en Grande-Bretagne,
07:15même en Allemagne,
07:17où on voit la montée de partis populistes et extrêmes,
07:21c'est un signe de maladie de la démocratie.
07:24Ça se traduit dans des taux d'abstention qui ne cessent de croître, bien entendu.
07:30Par l'affaiblissement des partis politiques qui étaient réputés être des partis de gouvernement,
07:36par la réputation détestable des hommes politiques et des femmes politiques.
07:39Mais c'est la responsabilité des politiques aujourd'hui.
07:41Vous ne vous êtes pas exprimé sur cette décision quand vous les voyez tous ?
07:44C'est un constat que je dresse.
07:46À partir de là, il s'agit de savoir comment on réagit.
07:48Est-ce qu'on se résigne à laisser dériver un peu notre démocratie ?
07:52Parce qu'elle est en cours de dérive aujourd'hui.
07:55J'étais très frappé par une enquête auprès des jeunes français.
07:59Je vous cite trois phrases qui sont ressorties de cette enquête.
08:03La France aurait bien besoin d'un Poutine.
08:06Trump est fou, mais lui au moins il agit.
08:09La démocratie et le suffrage, ça ne marche plus.
08:12On aurait besoin d'un bon chef militaire.
08:13Voilà ce qui est en gestation aujourd'hui dans une partie de l'opinion publique française.
08:18Nous n'avons pas le droit de laisser dériver ainsi nos principes démocratiques.
08:23Et pour ça, il faut proposer des solutions.
08:25J'en esquisse trois voies dans mon livre.
08:28D'abord, essayer de redonner le plus souvent à la parole au français.
08:32On a créé en 2008 une procédure qui s'appelle le référendum d'initiative partagée.
08:36On l'a conçue pour que ça ne marche pas.
08:39Il y a tellement de conditions que ça ne peut pas marcher et ça ne marche pas.
08:42Donc si on veut vraiment donner la parole aux français, il faut monter un système qui marche.
08:46À condition d'écouter ce qu'ils disent.
08:47Parce que quand ils votent en 2005, ils ne sont pas sûrs derrière.
08:51Oui, on évolue tout ça.
08:52La représentation nationale s'est ensuite prononcée sur ce dossier.
08:56Les choses avaient évolué.
08:57Et on ne va pas indéfiniment ressasser ce qui s'est passé en 2005.
09:01Nous sommes en 2025 aujourd'hui.
09:03Ma deuxième piste, c'est que les seuls élus aujourd'hui
09:06qui conservent une certaine crédibilité dans l'opinion,
09:09ce sont les élus locaux et les maires en particulier.
09:11Et pourquoi ? Parce qu'ils sont proches des gens et qu'ils font.
09:14Ceux qui n'ont peut-être pas de voter des textes ou de parler, ils font.
09:18Eh bien, rapprochons là aussi le niveau de décision du terrain.
09:21J'ai vu que ce sera la seule référence que je ferai aux déclarations de M. Lecornu
09:27qu'il envisage une nouvelle étape de la décentralisation.
09:30Je crois qu'il y a là une piste à explorer.
09:33Et puis enfin, essayons, avant de faire une loi nouvelle,
09:37d'apprécier ce que la loi précédente a donné comme résultat.
09:40Ça s'appelle l'évaluation.
09:42On légifère tôt en France.
09:43Pourquoi est-ce que les juges interviennent de plus en plus ?
09:45Parce qu'il y a de plus en plus de lois.
09:47Et donc, ils appliquent les lois.
09:49Donc, légiférons moins.
09:50Et reconcentrez-nous sur des choses qui sont vraiment efficaces.
09:53L'heure du choix pour une déclaration d'indépendance des Européens.
09:56C'est votre livre Alain Juppé publié chez Talendier.
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