- il y a 5 mois
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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Comme moi en ce moment, assis à une table devant un micro, le 6 avril 1960, vers minuit et demie,
00:19le speaker de la radio de Saint-Louis, une ville importante aux Etats-Unis, lit l'information que voici.
00:25« Il y a quelque temps, un homme est entré dans un snack-bar de South Broadway et s'est effondré,
00:32perdant son sang d'une blessure due à deux coups de couteau.
00:35On n'a qu'un vague signalement de son meurtrier qui serait un homme de haute taille d'une trentaine d'années,
00:41portant une grosse moustache noire.
00:45Vous ne connaissez pas Saint-Louis. Oh, c'est une ville sinistre.
00:49Des maisons de briques, des fabriques, des usines de briques.
00:53Tout ça mélangé, formant des rues étroites, sales, sans charme, des façades où on ne lit aucun souci d'esthétique.
01:04Rien que des escaliers de secours en fer, partout.
01:07Un enchevêtrement sale de briques et de fer.
01:11Il arrive quelquefois aux gens de la radio, lorsqu'ils travaillent la nuit, de se demander s'ils ne parlent pas dans le vide.
01:17Mais à la radio, quelle que soit l'heure, on ne parle jamais dans le vide, il y a toujours quelqu'un, quelque part, qui écoute.
01:27Et la nuit, ils sont plus attentifs que jamais.
01:31Quand bien même il n'y aurait que deux auditeurs cette nuit-là, le message du speaker n'aurait pas été inutile.
01:37En effet, parmi ceux qui écoutent, se trouve le criminel lui-même, qui de retour, dans son petit studio de Monde-Mousse,
01:46une petite ville située à 150 kilomètres au nord de Saint-Louis, a jeté sa fausse moustache et le poignard dans une bouche d'égout,
01:54et vient de se mettre à l'écoute de la radio pour savoir si l'on parlerait de l'affaire.
01:59L'autre auditeur, c'est tout simplement le policier qu'un coup de téléphone vient d'arracher à son domicile.
02:05Il était minuit 20, il regardait un vieux film à la télévision, il avait déjà retiré ses chaussures pour aller se coucher,
02:13il lui a donc fallu sauter dans sa voiture et machinalement, il a mis la radio pour savoir si l'on parlait déjà de l'affaire
02:20et si par hasard les journalistes n'en auraient pas appris un peu plus que la police.
02:25Mais non.
02:26Et chacun dans leur coin, l'assassin et le policier, pensent exactement la même chose.
02:34C'est bien vague.
02:35Des hommes de haute taille, d'une trentaine d'années, il y en a des millions dans le Missouri.
02:42Ce crétin n'est pas mort pourvu qu'il meure, et vite, pense le criminel.
02:47Quant à la moustache, le policier se doute bien.
02:50Qu'elle est fausse.
02:52Comme je n'ai laissé aucune empreinte, la police pourra toujours chercher.
02:57Je ne connaissais pas la victime, et celle-ci ne m'a jamais rencontrée avant ce soir.
03:01Au moment où le policier arrête sa voiture, il reste une seconde immobile pour entendre une nouvelle information.
03:10La victime, Jack Philip Ross, 26 ans, dit le speaker d'une voix fatiguée, est un repris de justice.
03:18Il a passé plusieurs années dans un centre de rééducation.
03:22Libéré sur parole après avoir commis une escroquerie, il doit être jugé prochainement pour avoir volé des pneus dans un garage.
03:29C'est alors que le raisonnement du criminel et du policier, qui viennent pourtant d'entendre exactement le même message, diffère.
03:39Qui donc, raisonne le criminel, s'inquiétera de savoir qui a poignardé ce petit truand sans envergure ?
03:45Les enquêteurs vont chercher inutilement pendant une semaine, deux peut-être, et puis l'affaire sera classée.
03:52« Tiens, pense l'inspecteur Eugène Robert O'Donnell en sortant de sa voiture, voilà une affaire sur mesure.
04:01L'affaire dont personne ne voudra, que personne ne me disputera et qui me permettra de justifier ma réputation. »
04:12Il faut dire que tout le monde à la brigade criminelle de Saint-Louis appelle O'Donnell le « bulldog ».
04:18Le sobriquet n'est pas usurpé.
04:21O'Donnell est prognate, c'est-à-dire que ses dents du bas dépassent les dents du haut.
04:26Sa gencive inférieure, plus longue que la supérieure, le rend assez laid.
04:30Et tout comme le dogue, qui, une fois qu'il a refermé ses mâchoires sur une proie, ne la lâche plus,
04:36O'Donnell n'abandonne jamais une piste.
04:38« Dame, quand on est laid, il faut se bâtir un personnage »
04:42et O'Donnell a choisi celui qui colle avec son aspect physique.
04:45Donc, Jeanne Robert O'Donnell, 28 ans, inspecteur à la brigade criminelle de Saint-Louis-Missouri,
05:09qu'on appelle le « bulldog », pour sa ressemblance tant physique que morale,
05:12avec cet animal, arrête sa voiture vers minuit et demi devant le snack de South Broadway,
05:18dont le patron a prévenu la police qu'un homme blessé vient de s'effondrer chez lui.
05:24Le bulldog croise en arrivant Jack Ross, la victime,
05:28que l'on emporte sur une civière agonisant, saignant abondamment à hauteur de la poitrine.
05:33L'interrogatoire du patron du snack à l'enseigne du Hamburger Haven peut attendre.
05:37Le bulldog se précipite dans l'ambulance avec les infirmiers.
05:41Pendant que le véhicule, toute sirène hurlante, entame un fantastique gymkana à travers la ville,
05:47le bulldog interroge le mourant.
05:51« Qui êtes-vous ? Qui vous a fait cela ? »
05:54Chaque mot coûte un effort surhumain à la victime.
05:58« Je ne sais pas.
06:01Jamais vu.
06:04Jamais vu ce type.
06:07J'ai réussi à sauter de la voiture.
06:14Mais quelle voiture ? Où est-elle ? »
06:16Mais comme Ross sombre dans l'inconscience et décède à son arrivée à l'hôpital
06:21sans avoir apporté le moindre éclaircissement concernant son agresseur,
06:26le bulldog retourne au Hamburger Haven,
06:28qui demeure habituellement ouvert jusqu'à 3 heures du matin.
06:32Le propriétaire de l'établissement, M. Paul Monica, d'origine italienne,
06:35a un gros ventre, un gros nez, plus un cheveu sur la tête,
06:40a l'air à la fois bien brave et bien ennuyé.
06:43« Oh, quelle affaire ! » dit-il.
06:45« Vous le connaissiez ? »
06:47« Jamais vu, ce pauvre garçon. »
06:48« Jamais ? »
06:49« Non, jamais. »
06:52« Racontez-moi. »
06:53Le brave M. Monica passe derrière son comptoir
06:55comme chaque fois qu'il doit prononcer des paroles importantes
06:57parce qu'il s'y sent protégé, investi d'une fonction sociale
07:01et que ça lui donne le temps de réfléchir, un peu de recul en quelque sorte,
07:04par rapport à ses interlocuteurs.
07:07« Bon, alors voilà, dit-il.
07:08Lorsqu'il est entré, j'ai tout d'abord cru qu'il était ivre.
07:12Et puis, j'ai vu le sang.
07:15Et il s'est mis à hurler.
07:16« Appelez la police ! Appelez une ambulance ! On vient de me poignarder ! »
07:20« Ah, ça a fait un bourgmiménage dans le stack. »
07:22Il s'est effondré à quelques mètres du bar
07:23et pendant qu'un client se précipitait vers le téléphone,
07:26j'ai essayé de réconforter ce type de mon mieux, mais...
07:28Il saignait beaucoup et je savais pas comment arrêter une pareille hémorragie.
07:32Un bras ou une jambe peut-être, en faisant un tourniquet.
07:35Mais à la poitrine, qu'est-ce qu'on peut faire ?
07:38Et maintenant ? »
07:40« Comment va-t-il, inspecteur ? »
07:42Le bulldog révèle à Monica que l'homme vient de mourir.
07:46Le visage du restaurateur se ferme.
07:49« C'est moche. »
07:51« Quand vous vous êtes penché sur lui, » demande le bulldog,
07:54« a-t-il dit quelque chose ? »
07:57« Ouf ! »
07:58Il était dans le cirage.
08:01Il murmurait des mots incompréhensibles à deux reprises
08:03lorsque je lui ai demandé de décrire son assaillant.
08:05Il a fait un réel effort, il a dit...
08:07« Un grand type ? »
08:09« Grosse moustache ? »
08:11Il a ajouté...
08:12« Environ trente ans. »
08:16Ce n'est pas grand-chose comme renseignement.
08:17Le bulldog remercie et appelle l'hôpital.
08:21Un de ses collègues, chargé habituellement des identifications,
08:24vient d'y arriver.
08:25« Tu as ces papiers ? » demande le bulldog.
08:27« Oui. »
08:29« Un permis de conduire ? »
08:30« Des enveloppes à son nom. »
08:31« Où habite-t-il ? »
08:33« Il exploite avec sa femme un petit magasin de confection pour hommes
08:35sur la 20e rue Nord. »
08:38« Ils ont trois gosses. »
08:40Le bulldog décide alors d'aller prévenir Mme Ross.
08:43Il arrête donc sa voiture quelques instants plus tard
08:45devant le magasin de la victime, minable,
08:48une vitrine sale,
08:50au rez-de-chaussée d'une petite maison en briques rouges
08:52de deux étages.
08:55Le bulldog ne trouve pas de sonnette.
08:57Il frappe à la porte.
08:59Au fond du magasin, une lumière finit par s'allumer.
09:02Une jeune femme en robe de chambre, brune, légèrement empâtée,
09:05sort par la porte de derrière, fait le tour de la maison
09:07et rejoint le policier.
09:10Le bulldog, avec d'infinies précautions,
09:12apprend à Mme Ross ce qui vient d'arriver à son mari.
09:17La jeune femme s'appuie contre le mur, bouleversée.
09:20Elle parvient à dire entre deux sanglots
09:22« Mais pourquoi ? »
09:25« Mais pourquoi l'ai-je laissé partir ? »
09:28Elle explique qu'elle était allée avec son mari
09:30dans un cinéma driving, c'est-à-dire un cinéma en plein air,
09:33où l'on ne sort pas de sa voiture,
09:34et qu'ils étaient de retour à 23 heures.
09:36Mais à ce moment-là, seule Mme Ross,
09:38sortit de la voiture, car son mari
09:39était reparti en disant qu'il avait une petite course à faire.
09:44« Oh, bien sûr.
09:45Je savais ce que cela voulait dire, » ajoute Mme Ross,
09:48le visage en larmes.
09:50« Il ne pouvait pas se passer d'aller jouer le soir au poker
09:52ou à n'importe quoi.
09:54Il avait environ 200 dollars sur lui.
09:57Dans son portefeuille ? »
09:58« Oui, oui, dans son portefeuille. »
10:01Naturellement, le bulldog demande à Mme Ross
10:03s'il n'y a pas dans l'entourage du couple
10:05ou parmi les joueurs que fréquentait son mari
10:07un homme de haute taille dans la trentaine
10:10portant d'épaisses moustaches.
10:13Non.
10:14Non, Mme Ross ne voit pas
10:16qui pourrait être un tel homme.
10:18Le bulldog s'excuse
10:19et rentre enfin chez lui se coucher.
10:22Il est 5 heures du matin.
10:26Le bulldog retourne dans le magasin à 9 heures.
10:28Il frissonne car il a peu dormi.
10:32En poussant la porte vitrée,
10:33il se trouve en face d'un très jeune homme,
10:35presque un berbe,
10:36avec un beau regard de jeune premier,
10:39des lèvres un peu trop rouges
10:40et des cheveux coupés en brosses.
10:44« Monsieur Désir ? »
10:45« Police. »
10:46« Vous êtes le vendeur ? »
10:48« Oui. »
10:49« Votre nom ? »
10:50« Arthur Fern. »
10:51« Votre âge ? »
10:52« 18 ans. »
10:54« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »
10:57« Ça fait 8 mois
10:59que je travaille pour M. et Mme Ross.
11:02Ils me considèrent comme un membre de la famille.
11:05Hier soir, tandis qu'ils étaient au drive-in,
11:06c'est moi qui gardais les 3 enfants.
11:08« Est-ce que je peux voir Mme Ross ? »
11:10demande le bulldog.
11:12« Oh non, inspecteur. »
11:14« On ne peut pas voir Mme Ross. »
11:15« Elle s'est couchée. »
11:17« Elle est vraiment très éprouvée
11:18par cette horrible histoire. »
11:21Évidemment, le bulldog demande au jeune homme
11:23s'il n'aurait pas un quelconque renseignement
11:25à lui fournir.
11:26Par exemple, a-t-il remarqué quoi que ce soit
11:28lorsque M. et Mme Ross sont rentrés hier soir.
11:31Mais non, le jeune homme n'a rien remarqué
11:33lorsque les Ross sont rentrés.
11:35S'il y avait un grand type avec des moustaches,
11:37il l'aurait certainement repéré.
11:39Et la rue était déserte
11:41lorsque Jacques Ross s'est éloigné avec sa voiture.
11:43Le bulldog, de retour au quartier général,
11:48n'y reste pas longtemps
11:49car on vient de retrouver la voiture de Jacques Ross
11:51mal rangée dans Mississippi Avenue.
11:54Le bulldog en fait d'abord le tour
11:56et constate que la portière gauche,
11:58côté du conducteur,
12:00est encore entre-ouverte.
12:02Il y a beaucoup de sang séché
12:03sur le tapis du plancher
12:04et sur l'intérieur de la portière gauche,
12:07ce qui indique clairement que Ross était au volant
12:08lorsque son assassin lui a plongé
12:10son couteau dans la poitrine.
12:11En tout cas, c'est à cet endroit
12:14que le crime a eu lieu
12:15car il y a aussi quelques taches de sang
12:17sur la chaussée,
12:18ce qui prouve que Ross s'est échappé ici
12:20et que l'assassin,
12:22qui ne l'a pas suivi,
12:23a dû partir presque aussitôt.
12:26Le bulldog regarde autour de lui
12:28que Ross, mortellement blessé,
12:31ait pu parcourir près d'un kilomètre
12:33dans les rues avoisinantes,
12:35complètement désertes la nuit,
12:37en quête d'un secours quelconque,
12:39tient du miracle.
12:40Et il a dû passer
12:42un fichu quart d'air.
12:45Les spécialistes d'empreintes digitales
12:47arrivent à leur tour
12:47et prennent possession du véhicule.
12:50Mais les seules marques
12:51qu'il relève
12:52appartiennent à Ross et à son épouse.
12:55De retour au quartier général,
12:58le bulldog surprend ses collègues
12:59en déclarant que, selon lui,
13:01l'enquête a fait quelques progrès.
13:03En effet, il croit pouvoir affirmer
13:05qu'il ne s'agit pas
13:07d'un assassinat
13:09commis par un professionnel.
13:10Jamais un professionnel
13:11n'aurait permis à Ross
13:13de sortir de la voiture
13:14pour aller chercher du secours.
13:16Jamais un véritable tueur
13:18ne se serait éloigné
13:19sans s'être assuré
13:21de la mort de sa victime.
13:23Dans ces conditions,
13:25pourquoi un rôdeur ?
13:26Et pourquoi pas tout simplement
13:28l'un des joueurs
13:29avec qui Ross
13:30venait de passer la soirée ?
13:33Le bulldog concentre donc
13:34ses efforts
13:35sur les flambeurs
13:36de petite ou grande envergure
13:38de Saint-Louis,
13:40ce qui n'est pas
13:40une mince beuseurie.
13:42Pendant deux semaines,
13:43sans s'accorder le moindre répit,
13:45il fait le tour
13:46de toutes les salles
13:47de jeux clandestines de Saint-Louis
13:48et dénige des dizaines
13:51et des dizaines
13:51de joueurs professionnels.
13:52Il en soumet 30,
13:54un interrogatoire en règle.
13:55Environ la moitié
13:58porte une moustache.
13:59Sur ce total,
14:01quatre présentent
14:02des alibis irréfutables
14:03et les autres,
14:05soumis au détecteur de mensonges,
14:07paraissent sincères
14:08au point qu'il les fait relâcher.
14:10Le bulldog se retrouve
14:11donc à son point de départ
14:12et son patron,
14:14le chef de la brigade
14:14criminelle de Saint-Louis,
14:16comme dans la plus pure tradition
14:17du roman policier populaire,
14:18déclare
14:19« Écoutez mon vieux,
14:21ça suffit comme ça.
14:23Vous seriez bien plus utile
14:24en vous occupant
14:25d'une autre affaire.
14:26Après tout,
14:26ce rosse n'était pas
14:27un type particulièrement
14:28reluisant.
14:29Il s'agit probablement
14:31d'une affaire
14:31entre crapules
14:32dont l'une est morte
14:34et dont l'autre
14:35finira bien
14:36par se faire pincer
14:36un jour
14:37pour un quelconque méfait.
14:38Alors,
14:39justice sera faite.
14:42Or,
14:42le chef
14:42de la brigade criminelle
14:44se trompe.
14:45Il ne s'agit pas du tout
14:46d'une affaire
14:47entre crapules.
14:48Et vous verrez
14:49que si le bulldog
14:50ne s'était pas entêté,
14:51la justice
14:53n'aurait sans doute
14:54jamais été faite.
14:57Aux personnes
14:57ne discutent jamais
14:58les ordres
14:58d'un chef
14:58de la brigade criminelle.
15:00Mais lorsqu'on est
15:01prognate,
15:02il suffit de froncer
15:03les sourcils
15:03et de secouer
15:05négativement la tête
15:06pour devenir
15:07l'image même
15:07de la volonté
15:08et de l'obstination.
15:10Comme le chef
15:10a du respect
15:11pour les détectives
15:12obstiné,
15:13il conclut
15:14toujours
15:14dans la plus pure tradition
15:16du roman
15:17policier populaire.
15:18Très bien,
15:19je vous donne
15:19encore huit jours.
15:27Les récits extraordinaires
15:28de Pierre Belmar,
15:30un podcast européen.
15:32Eh bien,
15:32chers amis,
15:32pendant ces huit jours,
15:33apparemment,
15:35il ne s'est rien passé.
15:37Puisque,
15:37cinq semaines après,
15:39l'assassin de Ross
15:40court toujours
15:41est que le bulldog
15:42s'entête.
15:44Il connaît maintenant
15:45chaque immeuble
15:47de la vingtième rue Nord.
15:50Il est devenu
15:50une sorte
15:51de légende vivante.
15:53Le type qui,
15:54au lieu de dire bonjour,
15:56demande constamment
15:56« Vous n'auriez pas remarqué
15:58près de la boutique
15:59des Ross,
16:01un homme d'environ 30 ans
16:02avec une moustache.
16:04Personne ne vous a parlé
16:05d'un grand couteau. »
16:08Voilà le bulldog
16:08qui entre dans une petite épicerie.
16:11Deux gosses sélectionnent
16:12dans le coin réservé aux bonbons
16:13ceux qui correspondent
16:15à leur budget.
16:17« Vous n'auriez pas remarqué
16:18comment ce le bulldog
16:18d'un ton là ?
16:20Un type de 30 ans
16:21a vécu de moustache
16:22et un grand couteau,
16:23termine l'épicier
16:24aux cheveux blancs souriant.
16:25Hélas,
16:26non, monsieur ! »
16:28« Mais nous, si ! »
16:29fait l'un des gosses.
16:33L'inspecteur s'approche,
16:36lui bourre lentement
16:37les poches de bonbons,
16:39lentement,
16:40comme pour ne pas l'effrayer.
16:42L'ennui fait l'autre garçonner,
16:44les mains tendues,
16:47c'est qu'il n'avait pas
16:47de moustache.
16:50Mais comme le policier
16:51se fiche d'un air sévère,
16:52le gosse ajoute très vite
16:53« Ben, il avait un gros couteau ! »
16:56Il nous l'a montré.
16:58Il a dit qu'il s'en servait
17:00quand il allait à la pêche.
17:03« Et où est-il,
17:05cet homme ? »
17:06demande le bulldog
17:07qui s'accroche malgré tout
17:08à cet ultime espoir.
17:10« Les gosses ne savent pas.
17:12Mais ils indiquent
17:13un petit bar
17:14à travers les vitrines.
17:15Un bar que le policier
17:16a déjà visité.
17:18« On l'a vu souvent
17:19entrer là-dedans, »
17:20dit l'un des enfants.
17:23Le bulldog demande
17:24une description.
17:26Les gosses sont
17:26très observateurs.
17:28Ils fournissent
17:29beaucoup de détails.
17:31Des gros sourcils
17:32touffus,
17:33une faussette au menton,
17:35un berbe,
17:36mais relativement mal rasé,
17:38cheveux noirs,
17:39teint basané,
17:40cravate affreusement bariolée,
17:42probablement peinte à la main.
17:45Le policier
17:45ne regrette pas
17:46sa distribution de bonbons.
17:47Il retourne au bar.
17:49« Encore vous, »
17:49fait le tenancier.
17:51« Ben, je vous ai dit
17:51que ce type à moustache
17:52n'était pas de mes clients. »
17:55« Oubliez la moustache. »
17:57Et le bulldog donne
17:58la description
17:59que viennent de lui faire
18:00les gosses.
18:00« Ah, celui-là, »
18:02fait le bâton
18:02en essayant machinalement
18:03son bar,
18:04pourtant propre.
18:05« Ah, je ne sais pas son nom,
18:06mais... »
18:07« Je crois qu'il ne vient plus.
18:08Il était plutôt sympa.
18:10Nous arrivait de bavarder. »
18:13« Essayez de vous souvenir, »
18:13insiste le policier.
18:15« Il me faut des détails
18:16le plus possible. »
18:17« Bon, c'est pas le genre
18:19de la maison
18:19de répondre aux questions
18:20et d'en poser, mais... »
18:22« Mais je peux vous dire
18:23qu'il me parlait souvent
18:24de chaussures. »
18:26C'était l'un de ses sujets
18:27de conversation favoris.
18:28Il disait que pour lui,
18:30les seules vraies chaussures
18:31étaient celles
18:32qu'on faisait à la main
18:33et sur mesure.
18:35« Je me demande
18:36ce que vous pourrez faire
18:36avec ça. »
18:38Le bulldog est ravi.
18:40Et tandis qu'il sort,
18:41le tenancier ajoute,
18:43« Et... »
18:44« Ils buvaient exclusivement
18:45de la vodka, hein ? »
18:48Malgré les protestations
18:49du chef de la brigade,
18:51voilà donc le bulldog
18:52lancé sur une nouvelle piste.
18:55Inlassablement,
18:56il visite les marchands
18:57de chaussures
18:57et les cordonniers
18:58du quartier.
18:58Finalement,
18:59le 25 mai,
19:01alors que le crime
19:02date du 6 avril,
19:04il trouve un cordonnier
19:05qui avait réparé
19:06des chaussures
19:06faites à la main
19:07sur mesure.
19:09C'est un vieil homme
19:09et il a ses habitudes.
19:11Par exemple,
19:12il recopie les noms
19:12de ses clients
19:13qu'il marque à la craie
19:14sur les semelles
19:15des chaussures
19:16qu'on lui confie.
19:18Le client,
19:18qui selon lui,
19:19a moins de 30 ans,
19:20peut-être 28,
19:22mais guère plus,
19:23et qui correspond
19:24au signalement fourni
19:25par les experts en bonbons,
19:26s'appelle
19:26Jim Fitzgerald Kevin.
19:30Le cordonnier
19:31a noté l'adresse
19:31car il lui arrive souvent
19:32que des clients distraits
19:34oublient les chaussures
19:35qu'ils ont données
19:35à réparer.
19:36Il les relance
19:37pour toucher ses sous.
19:39Le dénommé Kevin
19:40habite Marne-Mousse
19:42à 150 kilomètres
19:44au nord de Saint-Louis.
19:46Deux heures après,
19:48le bulldog,
19:48accompagné du chef
19:49de la police
19:49de Marne-Mousse,
19:50se trouve en présence
19:51de l'assassin
19:52dans son studio
19:53minable.
19:55Ainsi,
19:55voilà donc l'homme
19:56qu'il recherche
19:57depuis cinq semaines.
19:59Il est certain
19:59d'être en présence
20:00de l'assassin.
20:01D'ailleurs,
20:02il répond exactement
20:03au signalement
20:03que lui ont fait les gosses.
20:06Ce qui lui échappe
20:06totalement,
20:07c'est le mobile.
20:07et pour cause.
20:09Vous-même
20:09serez surpris,
20:10chers amis.
20:11En attendant donc,
20:12il décide
20:13de mettre le paquet.
20:16« Tu es fait ? »
20:17lui dit-il calmement.
20:19« J'ai tous les témoins
20:20qu'il me faut.
20:22Les deux gosses
20:22auxquels tu as montré
20:23ton couteau
20:23avant l'assassiner Ross.
20:25Le barman
20:25qui avait l'habitude
20:26de te servir de la vodka.
20:27Le cordonnier
20:28qui réparait tes chaussures
20:29sur mesure. »
20:32Quelques instants plus tard,
20:33Kevin,
20:33qui a capitulé
20:34sans discussion,
20:35débite lentement
20:36d'un air lamentable
20:38la déposition
20:39que voici.
20:42Il était 10h45 du soir,
20:44le 6 avril,
20:45et j'attendais
20:47dans l'ombre
20:47le retour
20:47des époux Ross.
20:50Madame Ross
20:50est entrée
20:50dans l'immeuble
20:51par la porte
20:51de derrière
20:52et,
20:54comme après avoir
20:55rangé sa voiture,
20:55son mari allait la suivre,
20:57je me suis approché
20:57de lui.
20:59J'ai pointé
20:59le revolver
20:59vers sa poitrine
21:00et puis je lui ai ordonné
21:01de se mettre au volant
21:01en entrant dans le véhicule
21:03par la portière de droite
21:03de manière à ce que je puisse
21:04m'asseoir à côté de lui
21:05sans cesser de le braquer.
21:06En démarrant,
21:09Ross m'a demandé
21:10qui voulait sa peau.
21:11C'est une question logique
21:12puisqu'il ne me connaissait pas.
21:14J'ai refusé
21:14de lui répondre.
21:15Alors il a insisté.
21:17C'est un ami à moi ?
21:19Je lui ai répondu
21:20qu'il ne se trompait pas beaucoup.
21:23Tandis qu'il roulait
21:24dans Mississippi Avenue,
21:26je lui ai dit
21:26qui est de la monnaie ?
21:27Je lui ai dit
21:32je lui ai dit
21:32je lui ai dit
21:33qui voulait
21:35que j'ai de l'ambiance
21:35et qui lui lui ai dit
21:36je lui ai dit
21:36je lui ai dit
21:37je lui ai dit
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