00:00Bonjour Chahina Moses. Bonjour Élodie. Alors quand on dit Chahina, on pense évidemment à MTV, MCM et Canal+,
00:06parce que vous avez été une grande présentatrice, mais en fait non. Vous êtes cette artiste à l'empreinte vocale,
00:12très marquée par le jazz, le swing, le blues, la soul, le funk, le R&B, ces musiques de l'âme qui transpirent autant
00:17qu'elles inspirent des histoires de vie, de partage, parfois triste mais souvent joyeuse, tant elles célèbrent l'espoir.
00:23Il faut dire qu'en tant que fille de la chanteuse de jazz et activiste Didi Bridgewater, de l'homme de théâtre et de cinéma,
00:28Gilbert Mosis, vous avez de qui tenir, votre enfance étant le théâtre de rencontres exceptionnel,
00:33de live mythique, jonchée de célébrations, des clades de rire. Votre voix est un doudou, Chahina, une caresse,
00:38un réconfort qui fait tellement de bien, c'est un apaisement quasiment immédiat. Le 3 octobre prochain
00:44va sortir votre nouvel album It's Complicated, avec 8 nouveaux titres, 8 nouveaux tableaux de vie et vous serez aussi
00:52le 23 juin au concert du New Morning à Paris le 24 juillet prochain, donc dans quelques jours au Nice Jazz
00:57Fest sur la scène du Théâtre de la Verdure à partir de 21h45. Alors oui, vous êtes américaine,
01:04mais vous parlez parfaitement le français et pour cause, parce que vous avez grandi en France.
01:08On s'en est rendu compte d'ailleurs très longtemps quand vous avez officié à Canal+.
01:12Vous avez un énorme attachement avec votre famille pour la France.
01:15Oui, c'est ma mère qui m'a instauré ça et puis mon père aussi, il a été à la Sorbonne et je pense que la France
01:24et Paris et la culture et la manière dont la culture est défendue ici, c'est quelque chose de très attachant
01:32pour les Noirs américains. L'Europe en général a été un endroit d'accueil pour les Noirs américains
01:40après la Première Guerre mondiale et ça c'est, disons qu'on s'est passé le mot, qu'il y avait un endroit
01:47sur cette planète où on pouvait être libre, où notre art et notre culture étaient respectées et aimées.
01:54C'est comme Josephine Baker quand elle était à Washington et qu'elle a parlé après, avant Martin Luther King
02:02quand il a fait son grand speech, I have a dream, Josephine Baker c'est la seule femme qui a parlé ce jour-là
02:09et elle a parlé de la France, elle a parlé d'un autre, elle a parlé de l'Europe, elle a parlé de cet autre endroit
02:17où on pouvait être accepté et je pense qu'il y a beaucoup d'artistes Noirs américains
02:22qui ont regardé la France comme une sorte d'étoile du Nord, en fait, d'acceptation.
02:27Parlons-en, parce que vous êtes au Nice Jazz Fest et effectivement, ce qui prime, même s'il y a beaucoup d'artistes
02:34qui ne sont pas dans cette dynamique-là ou dans cette tonalité-là, je pense notamment à Labo Mali
02:41avec Mathieu Chédid ou Foucha Tarton ou Santa, le jazz est très important dans votre vie.
02:50Je me posais la question de savoir si c'était une base d'exigence finalement, parce que c'est très exigeant le jazz.
02:55Ah c'est super, merci de l'avoir formulé, pour ça je vais te le piquer, Louis, elle le disait.
03:02C'est une forme d'exigence, le jazz, et c'est une base de construction.
03:08Le jazz, c'est avec la musique européenne classique, on a des règles et on les respecte, on ne les bouge pas.
03:16Le jazz, c'est on a des règles, on les respecte, on les apprend et après, on les brise.
03:22Et en brisant ces règles, en faisant le chemin de désapprendre, c'est là où le jazz te demande à te trouver qui tu es, toi.
03:32Donc c'est une autre manière de naviguer le monde et la niche jazz fest est construit comme ça.
03:40La plupart des artistes qui sont programmés au niche jazz fest ont un rapport au jazz,
03:44peut-être dans leur début, peut-être ils ont fait conservatoire, peut-être ils ont même joué dans des groupes de jazz.
03:52Mathieu Chedide connaît le jazz, je le sais, j'ai déjà jamais avec lui.
03:56Son père adore le jazz.
04:01Fatoumata Diarwara, elle a chanté avec ma mère, quand ma mère a fait un album au Mali,
04:07qui s'appelle Red Earth, qui est un des albums favoris de ma mère.
04:12Donc le jazz est partout.
04:15Le jazz est la base de construction de la musique pop, en fait.
04:21Comme le jazz a été basé sur aussi des standards des comédies musicales et aussi sur ces compositions de la communauté noire américaine,
04:35principalement, c'est quand même une musique issue de la communauté noire américaine.
04:41C'est la base de construction de toutes les figes pop.
04:44Donc en fait, tout est jazz, au final.
04:46C'est pour ça d'ailleurs que cet album qui arrive, il sortira le 3 octobre prochain.
04:51Moi, j'ai eu la chance de l'écouter, évidemment, parce que vous arriviez que j'avais besoin de l'entendre.
04:56Son titre en français, c'est « C'est compliqué ».
04:58Et pour autant, quand on écoute le premier titre, « It's okay, I'm not alone »,
05:01on se rend compte que ce n'est pas tant compliqué que ça, finalement.
05:05Il est empli d'espoir, cet album.
05:07C'est une façon de dire « Oui, mais tout est OK ».
05:09C'est juste qu'il faut faire un point sur les chemins qu'on emprunte et de ce qu'on cherche.
05:14On a l'impression que vous êtes à l'aube de trouver définitivement une belle sérénité.
05:18Est-ce que vous êtes bienveillante avec vous, Shaina ?
05:20Maintenant, oui.
05:21Maintenant, pendant très longtemps, je ne l'étais pas.
05:24Pourquoi ?
05:25Je me suis retrouvée à la télé par hasard.
05:32Ce n'était pas quelque chose que je rêvais de faire.
05:34Au fur et à mesure que j'ai avancé dans ma carrière, c'était assez violent de grandir.
05:41C'est déjà dur de se trouver en tant qu'adulte, mais de se voir à l'écran.
05:47Et d'être…
05:49Ton image devient une sorte d'image 2D.
05:54Et les gens, ils ne voient que toi par rapport à l'écran.
05:58Et on te…
06:00Après, c'est vraiment un petit problème, quoi.
06:02Mais c'était mon métier pendant 13 ans.
06:04Donc, je vivais dans un monde où on me démantelait bout par bout.
06:10On me reprochait des choses.
06:11Je n'avais pas…
06:13Ce n'était pas un endroit dans lequel je m'épanouis.
06:17Je ne pouvais pas m'épanouir en tant qu'être humain.
06:20Il y a des gens qui arrivent très bien à le faire.
06:23Moi, je n'étais pas…
06:24Ça va, je passe à l'écran, mais je n'étais pas quelqu'un…
06:29Ce n'était pas ma passion, en fait.
06:31C'est un métier, c'est un beau métier.
06:34Et c'est un savoir-faire.
06:35Mais c'est un talent que j'ai, allez, on va dire, à 65%.
06:41Et que l'autre côté, de me chercher en tant qu'artiste, c'était très difficile.
06:49Ces textes, c'est ça aussi qui sont très forts.
06:51C'est qu'ils viennent du cœur, ils viennent des tripes.
06:53C'est qu'ils vous racontent, c'est qu'ils représentent vos yeux.
06:56Oui, le premier morceau, « It's OK », j'appelle ça mon ode à la bienveillance.
07:03C'est aussi « self-accountability ».
07:04Je ne sais pas du tout comment traduire ça en français.
07:08D'avoir le…
07:10D'être sûre, être honnête avec soi-même, avec toutes les erreurs qu'on a faites,
07:17toutes les bonnes choses, le bon, le mauvais et l'inavouable.
07:21D'être à l'aise avec ça, de faire le point.
07:25C'était important pour moi de marquer ce pas-là.
07:27Je pense que je ne suis absolument pas la seule femme au-dessus de 40 ans qui n'a pas d'enfant,
07:33qui se regarde dans la glace et qui se dit « Peut-être ma vie ne s'est pas passée comme je l'avais prévu ».
07:40Et il faut accepter ça pour pouvoir avancer, avoir la sérénité.
07:44Il y a pas mal de fantômes dans cet album à qui vous rendez hommage,
07:49qui ont un lien finalement avec le présent,
07:52parce que quand on n'arrête jamais de penser à eux, ils finissent toujours par rester parmi nous.
07:57Je pense à Marvin Gaye, à Roberta Flack, des grands grands noms.
08:02Je pense aussi à votre maman qui est présente et qui est toujours avec nous.
08:05C'est ça cet album ?
08:07C'est un hommage ?
08:08C'est un regard sur la vie ?
08:09C'est un regard sur ce qu'on nous a laissé ?
08:12J'ai essayé de faire un disque qui était ma vision de mon héritage et de ma culture.
08:21Elle est vaste.
08:22La culture noir-américaine est beaucoup plus vaste musicalement qu'on peut l'imaginer.
08:28On sépare toujours les genres, mais tous ces genres font partie d'une même culture.
08:32On sépare le jazz, le blues, le rock, le R&B, la house.
08:36Tout ça fait partie de la culture noir-américaine.
08:38Donc, elle est vaste.
08:39Donc, c'est un peu ma thèse de ce que j'ai appris dans ma vie et musicalement.
08:45Et ce que ces artistes-là, Roberta Flack, Patrice Russian qui est encore là,
08:49ma mère, Marvin Gaye, Curtis Mayfield, Sly Stone qui vient de nous quitter,
08:54tous ces gens-là, Aretha Franklin nous ont appris des choses absolument magistrales.
08:59Et la première chose qu'ils ont appris, c'est la résilience.
09:03Et comment, en faisant partie d'un peuple qui, pendant très longtemps, n'avait pas des droits
09:13à réussir à faire quelque chose de beauté, à nous tracer une route,
09:17c'est un peu comme un GPS de vie, quoi.
09:20Et c'est pour ça que j'ai fait un album qui n'est pas long.
09:22Et que j'ai fait un album que, pendant assez longtemps, il sera disponible pour les gens qui me suivent.
09:30En fait, s'ils veulent l'avoir, l'album, il sera disponible.
09:33Je le fais en physique.
09:35Il sort le 3 octobre en physique.
09:37Il ne sera pas sur les DSP en entier.
09:41Il y aura des morceaux, les morceaux que j'aurais réussi à clipper,
09:44que j'aurais trouvé l'argent pour faire des visuels.
09:46Je veux faire de la musique avec l'intention.
09:49Et ce n'est pas que je pense que les plateformes sont mauvaises.
09:54C'est juste que j'ai fait de la musique avec intention.
09:58Et j'aimerais que les gens prennent l'espace et le temps pour l'écouter avec intention.
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