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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Le 23 novembre 1947, à 7h30 du matin, deux jeunes filles se présentent au commissariat d'une petite ville allemande,
00:20le visage fatigué, les vêtements plus que modestes, les cheveux collés par le brouillard.
00:27Il s'agit d'Erna, grande fille mince, nerveuse, un peu sèche, aux cheveux blonds, coupé court, à la poitrine plate, elle a 22 ans,
00:39et de sa sœur, Valtrao, plus petite, plus ronde, le visage plus flou, les cheveux plus longs, la poitrine plus avenante, elle a 19 ans.
00:50Elles viennent d'un ton fatigué, déclarait qu'elles ont trouvé leur mère inanimée sur le sol de la cuisine à 3h du matin.
01:01Le médecin, qui est venu vers 4h, confirme qu'il a constaté la mort de leur mère, la veuve Maria, due à un suicide par pendaison.
01:12Par routine, la police se rend sur les lieux et y entend la déposition des deux jeunes filles.
01:18Erna, l'aînée, déclare que vers 3h du matin, elle a été dérangée dans son sommeil par un bruit sourd assez fort.
01:27Sa sœur, Valtrao, déjà debout, l'a secouée en lui disant qu'elle avait entendu des cambrioleurs.
01:33Elles sont sorties, à droite, à gauche, dans le couloir de la maison.
01:36Erna est montée à l'étage au-dessus, prévenir deux vieilles dames réfugiées qui demeurent dans les mansardes pendant que sa sœur rentrait dans la cuisine,
01:45d'où l'on a entendu hurler « Mère, c'est pendu ! »
01:49En effet, leur mère Maria, qui s'était manifestement pendue à un crochet fixé dans l'huisserie d'une porte et destinée à porter une petite balançoire d'enfant,
01:59était tombée sur le sol à la suite, sans doute, de la rupture de la corde.
02:03Erna comprend d'autant moins ce suicide que la veille, leur mère a été gentille et affectueuse, comme on ne l'avait pas vue depuis longtemps.
02:14Valtrao, la jeune sœur, confirme en tout point les déclarations d'Erna en ajoutant qu'elle avait dormi dans une chambre à côté de celle occupée par sa mère.
02:21Les deux vieilles dames, dans leur déposition, confirment les dires des jeunes filles en ajoutant qu'elles ont entendu des rires jusque vers deux heures et demie du matin.
02:30On semblait être très gai à l'étage en dessous, à tel point même que les deux vieilles dames, ayant allumé au milieu de la nuit,
02:38entendant ces fous rires, se sont regardées et se sont mises à rire aussi, ce qui, hélas, ne leur était pas arrivé depuis des années.
02:46« C'est vrai, disent les jeunes filles, nous étions tellement heureuses de l'attitude de notre mère, généralement sévère,
02:54qu'on a ri comme des petites folles jusque très tard dans la nuit. »
02:58Cette déclaration est un peu troublante.
03:02On ne comprend pas pourquoi cette femme s'est suicidée.
03:05Mais, bon, le médecin n'ayant constaté qu'une unique trace de strangulation,
03:12la police ne fait pas d'autres investigations et, avec l'aide du médecin,
03:16clôt le dossier en déclarant que Mme Veuve Maria s'est pendue
03:21à la suite d'une dépression nerveuse subite.
03:26Le cadavre est enseveli.
03:28En 1955, soit huit années plus tard,
03:52on retient, dans une rafle, deux femmes de mœurs spéciales,
04:01manifestement en état de légère ivresse.
04:05L'une d'elles est relâchée, c'est Erna.
04:09L'autre, retenue pour la nuit, proteste.
04:13« Pourquoi moi ? Et pas ma copine ? »
04:17« Elle, on ne la connaît pas, lui répond le policier.
04:18Toi, ce n'est pas la première fois. »
04:22« Ah, tu parles d'une justice ! » s'exclame ma fille.
04:25« On laisse filer les criminels et... »
04:28Mais déjà, la femme serre les lèvres,
04:31consciente, malgré son ivresse, d'avoir trop parlé.
04:36Le policier, intrigué, revient vers elle.
04:38« Qu'est-ce que tu dis ? »
04:40« Rien. »
04:41« Si. »
04:43« Tu viens de dire que ta copine est une criminelle. »
04:46« Mais non ! » dit la fille en haussant les épaules.
04:48« Mais si, mais si ! » dit le policier en secouant affirmativement la tête.
04:53« Un bon policier sait être insidieux et convaincant. »
04:57« Parle ! »
04:59« Tu en as trop dit ! »
05:00« Nous serons quand même la vérité ! »
05:02« Et tu resteras en taule pour non-dénonciation de criminel. »
05:07« Voilà donc, à la suite de quelles circonstances, 8 ans après la mort de la veuve Maria, un inspecteur de la criminelle, 45 ans, 3 enfants, sorte de commissaire bourrel qui a passé les années du nazisme en courbant la tête,
05:18et logé pendant deux ans dans la cave de son immeuble détruit. »
05:21« Bref, voilà à la suite de quelles circonstances, un homme très expérimenté recueille le témoignage suivant. »
05:31« Voilà, 30 ans, après avoir tenté à deux reprises de se suicider, aurait fait des aveux à cette amie un peu particulière, au cours d'une des soirées qu'elle passe toutes les deux à boire.
05:41Elle aurait déclaré qu'une haine implacable opposée à sa mère, qu'il avait toujours traité elle et sa sœur injustement,
05:46et que, n'ayant pu la tuer avec des sommifères, Erna l'avait pendue. »
05:54Évidemment, notre inspecteur va faire tomber sur son crâne aux cheveux rares la poussière de huit années d'archives pour ressortir ce dossier d'une banalité exemplaire.
06:03À première vue, ce dossier est parfaitement clair et conclut sans ambiguïté à un suicide.
06:08Mais notre inspecteur connaît les difficultés de juger un suicide par pentaison.
06:13Surtout qu'en 1947, la police allemande, à peine réorganisée, n'avait pas toujours à sa disposition les experts compétents en criminologie,
06:21ni aucune expérience en matière, disons, de « cadavres ».
06:24Les hommes qui avaient cette expérience ayant été mis hors d'état de s'en servir et, par la même occasion, de nuire.
06:32D'après le rapport, on s'était reposé entièrement sur la conclusion du médecin « suicide par pendaison ».
06:39Mais il y a des meurtres, par exemple par étouffement, qui peuvent fort bien ne pas être décelés, même après une analyse macroscopique, s'ils ont été camouflés par une strangulation.
06:49Le policier, c'est par expérience, qu'il faut être extrêmement méticuleux pour élucider un suicide.
06:55Il estime qu'on aurait dû examiner plus sérieusement les déclarations des jeunes sœurs,
06:59qu'on aurait dû entendre plus longuement les deux vieilles dames et interroger au moins quelques membres de la famille.
07:04Il est d'autant plus enclin à reprendre l'enquête qu'une autre compagne d'Erna confirme les déclarations de la première.
07:11Les deux femmes affirment qu'elles ont gardé ce secret pendant des années parce qu'Erna leur avait fait jurer de n'en jamais rien dire
07:18et parce qu'elles ne voulaient pas ajouter au malheur d'Erna qui avait tenté à deux reprises de se suicider.
07:24Mais un policier est un policier.
07:27Lorsqu'il renifle le crime, eh bien il chasse.
07:31Notre père de famille se rend donc au domicile d'Erna.
07:34En montant l'escalier de l'hôtel minable où celle-ci demeure, quelque chose le trouble.
07:42Ce fou rire.
07:44Cette nuit de gaieté qui a précédé la mort de la veuve Maria et que mentionne tout juste le rapport.
07:51Ce détail ne colle vraiment pas ni avec la version du suicide, ni avec celle du crime d'ailleurs.
07:59Erna accueille l'inspecteur avec une sorte de lassitude.
08:01Dès qu'il est assis, elle se laisse tomber à son tour sur une chaise.
08:08Ses cheveux blonds sont devenus filasses.
08:10Le visage est un peu bouffi sur un corps maigre.
08:14Elle porte des vêtements masculins.
08:18Madame, lui dit le policier, un incident fortuit vient de me conduire à examiner le dossier concernant la mort de votre mère.
08:25Il m'a paru incomplet et certaines de vos déclarations devaient être précisées afin que l'on puisse le clore à nouveau et cette fois définitivement.
08:35Erna a levé la main pour interrompre le policier.
08:36« Inutile de tourner autour du pot, inspecteur.
08:41Je sais très bien où vous voulez en venir.
08:45J'ai toujours su qu'un jour un policier passerait cette porte pour me parler de la mort de ma mère.
08:51Et j'ai toujours su que je lui dirais tout. »
08:57« Il y a un long silence dans la chambre pendant lequel l'inspecteur et la femme s'observent. »
09:03« Je me demandais simplement, dit la femme, comment serait ce policier ? »
09:09« Je craignais d'avoir affaire à un jeune flic prétentieux. »
09:12« J'ai été un jeune flic prétentieux, mais il y a longtemps, dit l'inspecteur.
09:17Je vous écoute. »
09:19C'est ainsi qu'Erna va faire dans un calme parfait et avec une apparence d'objectivité le récit des fées.
09:24« Oui, dit-elle, j'ai tué ma mère, parce que celle-ci nous terrorisait depuis toujours.
09:31Depuis toujours, elle était impitoyable envers ma sœur et moi.
09:35Et lorsque nous étions enfants, elle nous maltraitait pour la moindre pécadille.
09:40Par exemple, demande le policier.
09:42Par exemple, elle nous obligeait à nous mettre nus et nous fouetter jusqu'au sang,
09:49sans même regarder à quel endroit elle frappait.
09:51« C'est devenu encore pire lorsqu'après son divorce, notre père a disparu.
09:56Ma mère est devenue à ce moment-là d'un égoïsme cruel. »
10:00« Par exemple, demande l'inspecteur. »
10:03« Eh bien, par exemple, ma mère faisait des travaux de repassage.
10:06À l'époque, on crevait de faim.
10:08En échange de ces travaux, les gens lui donnaient des aliments.
10:11« Eh bien, elle les mangeait devant nous, sans même nous en donner une miette. »
10:17« Pas besoin de vous dire la haine que nous ressentions pour elle. »
10:23« Votre sœur aussi ? »
10:24« Ma sœur ? »
10:26Erna a une légère hésitation.
10:28« Oui, ma sœur aussi.
10:31Mais elle n'est pour rien dans la mort de ma mère, non plus que mon autre sœur,
10:34qui s'est mariée de très bonheur pour pouvoir quitter la maison. »
10:38Comme il ne pouvait être question pour nous, les deux plus jeunes sœurs, de quitter la maison,
10:45j'ai pris la résolution de mettre fin à cette vie insupportable en supprimant ma mère.
10:51Cette nuit-là, je me suis réveillé tout à coup.
10:55Je me demandais comment tuer ma mère pour faire croire à un suicide.
10:59Après avoir ruminé longuement cette question dans le noir,
11:01j'ai décidé d'étouffer ma mère avec un oreiller et de la pendre ensuite.
11:10« Alors ? » demande l'inspecteur.
11:14« Alors, je me suis levé, j'ai emmené l'oreiller de mon lit,
11:20je suis entré dans la chambre de ma mère, j'ai posé l'oreiller sur son visage
11:24et je me suis jeté dessus pour le presser longtemps, longtemps,
11:31jusqu'à ce qu'elle soit morte. »
11:36L'inspecteur qui l'écoutait attentivement a l'air songeur
11:38et c'est d'un ton assez peu convaincu qu'il dit
11:42« Continuez, continuez, je vous écoute. »
11:46Lorsque j'ai compris qu'elle était morte,
11:48j'ai ouvert la porte de communication entre la chambre et la cuisine.
11:50« J'ai formé un nœud coulant avec de la ficelle et du ruban,
11:55je l'ai mis autour du cou du cadavre de ma mère,
11:58j'ai posé une chaise près de la porte. »
12:02« Comment avez-vous fait pour pendre le cadavre de votre mère ? »
12:06« Bien, j'ai soulevé le cadavre du lit, je suis monté sur la chaise,
12:09j'ai accroché la ficelle à un crochet qui est fixé dans le cadre de la porte
12:13et qui avait servi à attacher une balançoire d'enfant. »
12:17« Ça a dû être très difficile. »
12:20« Non, pas tellement, ma mère ne pesait pas lourd. »
12:24« Et votre sœur ? » demande le policier.
12:29« Bien, lorsque ma mère a été pendue,
12:32je me suis approché de ma sœur qui dormait comme un plomb dans la chambre sur un canapé.
12:37Je l'ai réveillée, je l'ai mise au courant
12:40et nous avons discuté de ce qu'il fallait faire. »
12:44« Et le bruit sourd ? » ont entendu les vieilles dames.
12:48« C'est vrai, il y a eu un bruit parce que pendant que nous discutions,
12:51la ficelle s'est cassée et le corps de ma mère est tombé par terre.
12:55Alors ma sœur et moi, nous sommes sortis sur le palier
12:57et je suis monté vers la mansarde pour réveiller les deux vieilles dames.
13:01J'ai trouvé celle-ci déjà debout parce qu'elles avaient entendu le bruit.
13:05Je leur ai dit que ma sœur et moi ont craigné que des cambrioleurs soient entrés dans la maison.
13:08À ce moment-là, comme convenu, ma sœur a crié depuis la cuisine.
13:12« Mère s'est pendue. »
13:16« Et après ? » demande l'inspecteur.
13:18« Après ? »
13:21« Ben, les deux vieilles dames nous ont dit d'appeler un docteur, ce que nous avons fait. »
13:25« C'est tout ? » demande l'inspecteur.
13:29« Ben oui, c'est tout. »
13:35« Comment expliquez-vous ces scènes de rire qu'ont entendu les deux vieilles dames,
13:42jusqu'à deux heures et demie du matin cette nuit-là ? »
13:46« Ces scènes de rire. »
13:48« Oui, il se la figure dans le rapport. »
13:53« Je ne savais pas. »
13:56« Je n'arrive pas à m'expliquer ce détail bizarre, » dit l'inspecteur.
14:02« Je ne m'en souviens pas, » murmurait Erna, qui semble chercher dans ses souvenirs.
14:07« Peut-être qu'avant de nous endormir, ma sœur et moi, nous avons ri ensemble. »
14:12« Et qui est encore jeune, vous savez. »
14:15« Bien. »
14:17« Je vous demandais de passer un de ces jours à mon bureau pour que je puisse enregistrer votre déclaration. »
14:23« Mais vous ne m'arrêtez pas ? »
14:26« Non, non. Non. Je ne peux pas arrêter une femme qui donne d'un crime dont elle s'accuse elle-même. »
14:33« Une version invraisemblable. »
14:36« Pourquoi invraisemblable ? »
14:38« Je ne vous vois pas soulevant toute seule le corps de votre mère. »
14:42« Et puis, il y a ces rires. »
14:47« Ces rires. »
14:50« Comment expliquer ces rires ? »
14:54Et l'inspecteur s'en va.
14:56« Bien décidez à en savoir plus. »
15:03« Les récits extraordinaires de Pierre Delmar, un podcast européen. »
15:10« Nous avons donc quitté la chambre d'Erna que l'inspecteur ne se décide pas à arrêter
15:13parce que la version du crime dont elle s'accuse est invraisemblable. »
15:18« Il n'imagine pas qu'Erna ait pu soulever sa mère
15:21et ne s'explique pas les scènes de fou rire qui ont eu lieu cette nuit-là
15:26et qui ne collent absolument pas ni avec la version d'un crime,
15:30ni d'ailleurs avec celle d'un suicide.
15:31Il va donc interroger la sœur d'Erna, Valtrao, qui a maintenant 27 ans,
15:38et demeure dans un lointain quartier d'où elle a refait sa vie.
15:42Valtrao reçoit l'inspecteur avec froideur, comme une petite bourgeoise
15:45qu'elle voudrait bien devenir,
15:48et lui donne la version des faits telles qu'il figure dans le rapport de 1947,
15:51c'est-à-dire le suicide de leur mère.
15:54Alors, l'inspecteur organise une rencontre des deux sœurs dans son bureau.
16:01La confrontation va être dramatique.
16:06Imaginez, l'une en face de l'autre,
16:09ses deux sœurs,
16:11qui ne se sont pas revues depuis des années,
16:13l'une qui cherche à peine à dissimuler sa déchéance
16:16sous ses vêtements masculins,
16:19l'autre qui tente désespérément de jouer les petites bourgeoises
16:21pour s'accrocher à la vie.
16:24Toutes deux parlent,
16:26se regardent,
16:28avec une émotion mêlée de colère et d'amertume.
16:32« J'ai voulu que vous vous rencontriez, » dit l'inspecteur assis derrière son bureau,
16:36« parce que vous donnez de la mort de votre mère
16:39une version bien différente. »
16:44Et le policier lit à haute voix la déclaration d'Erna
16:46par laquelle elle s'accuse d'avoir étouffé et pendu sa mère.
16:52Paltrao, sa sœur, interrompt plusieurs fois l'inspecteur
16:54par des exclamations du genre de
16:55« Mais, qu'est-ce que tu racontes ? »
16:59« Mais tu es folle ! »
17:00« Mais inspecteur, elle est folle ! »
17:02« Il ne faut pas la croire, inspecteur ! »
17:06Lorsque le policier a fini de lire la déclaration,
17:09il repose les feuillets d'aquilographié sur la table
17:11et regarde Paltrao.
17:15« Vous n'êtes pas d'accord, » dit l'inspecteur.
17:18« Mais pas du tout ! »
17:19« Mais elle est folle ! Qu'est-ce qu'elle raconte là ? »
17:22« Vous êtes désireuse d'aider votre sœur, »
17:25demande l'inspecteur à Paltrao.
17:27« Bien sûr, » s'exclame Paltrao.
17:29« Je ferai n'importe quoi pour elle.
17:31Qu'est-ce que je dois faire ? »
17:35L'inspecteur regarde la jeune femme
17:37qui lui paraît surexcité
17:38que l'émotion de revoir sa sœur a bouleversé.
17:41Il pense qu'elle est, en quelque sorte, à point.
17:46« Erna tente une dernière manœuvre.
17:48Elle s'adresse directement à Paltrao.
17:50« Ne cherche pas à m'aider, » dit-elle.
17:53« Regarde-moi. »
17:55« Tu vois bien que c'est inutile, »
17:57ajoute Erna.
17:59« Tu n'as jamais cherché à me revoir.
18:02Tu as refusé de répondre à mes appels.
18:03« À quoi bon vouloir m'aider aujourd'hui ? »
18:07« Il est trop tard pour moi. »
18:10« Mais il n'est peut-être pas trop tard pour toi. »
18:15« Alors je t'en prie, »
18:17« pas de générosité à retardement. »
18:20« Restons-en là. »
18:24Paltrao s'est levée tout d'une pièce.
18:27Folle de colère,
18:29elle se penche sur le bureau de l'inspecteur et crie.
18:30« Puisque c'est comme ça, je vais dire la vérité. »
18:35« Nous l'avons tuée. »
18:36« Ensemble. »
18:41La porte du bureau s'ouvre,
18:43car l'inspecteur, en appuyant sur un bouton,
18:45vient d'appeler un collaborateur
18:46et l'on sépare les deux sœurs,
18:49qui vont être désormais interrogées séparément
18:51et donner de l'affaire une version identique et définitive.
18:54La voici.
18:56Elle est assez surprenante.
18:57Les malheureuses Erna et Valtrao
19:02étaient tellement maltraitées
19:03qu'elles ne savaient plus comment échapper à l'enfer
19:06dans lequel leur mère les faisait vivre.
19:08Les témoins, que va entendre le policier,
19:10vont lui confirmer la façon épouvantable
19:11dont la veuve Maria élevait ses enfants.
19:15C'est ainsi qu'il est établi
19:16que les trois filles
19:17avaient été systématiquement corrompues
19:19par un amant de leur mère
19:20qui, alors qu'elles allaient encore à l'école,
19:23avait abusé d'elle.
19:25Quand elles se confièrent à leur mère,
19:26celles-ci les gifla à tour de bras
19:28en leur intimant l'ordre de se taire.
19:31Les malheureuses
19:32ont été parvenues au point où
19:34la haine
19:36et une amoralité absolue
19:39les rendaient capables de tout.
19:43C'est ainsi qu'elles décidèrent
19:44dans la nuit du 23 novembre 1947
19:46de tuer leur mère
19:48en faisant croire à un suicide.
19:51Quand celle-ci fut endormie,
19:53Valtrao
19:53rejoignit sa sœur Erna dans son lit.
19:55Puis,
19:57après avoir à voix basse
19:58combiné leur assassinat,
20:01elles s'approchèrent
20:02de l'île de leur mère
20:03à Pas-de-Loup
20:03pour la tuer.
20:06C'est alors que se produisit
20:07l'incident bizarre
20:09qui allait tant dérouter la police.
20:12Alors qu'elles s'efforçaient
20:13de ne pas faire de bruit,
20:15Valtrao se prit les pieds
20:18dans le fil de la lampe
20:19qu'Erna attrapa au vol.
20:22Mais Erna, à son tour,
20:23en rattrapant la lampe,
20:25trébucha.
20:27Les deux filles,
20:28sans un bruit,
20:29se retrouvèrent allongées
20:30sur le sol,
20:32prises d'un rire silencieux.
20:34Quand on veut étouffer sa mère
20:36pendant son sommeil,
20:38il ne faut évidemment pas
20:39la réveiller.
20:40C'est vraiment le moment
20:41ou jamais de ne pas rire.
20:42Rire à ce moment-là
20:43est tellement la chose
20:44à ne pas faire.
20:45Le comble du comble,
20:47de l'incongruité
20:48que les deux filles
20:49ont justement
20:49la plus grande peine du monde
20:51à se contenir.
20:52Les voilà donc
20:53se tordant de rire
20:54sur le sol,
20:55pouffant silencieusement
20:56à tel point
20:57que c'est en rampant
20:58qu'elles retournent
20:59à leur chambre
21:00où elles peuvent enfin
21:01se laisser aller
21:01à une formidable hilarité.
21:04La mère,
21:05réveillée,
21:06leur intime
21:07à travers la cloison,
21:07a l'ordre de se taire.
21:09Mais il leur faudra
21:10une demi-heure
21:10pour retrouver leur calme
21:11en fumant quelques cigarettes.
21:14Pendant ce temps,
21:15les deux vieilles dames
21:16dans les mansardes
21:17au-dessus
21:17rient pour la première fois
21:18depuis des années
21:19en se disant
21:20que décidément
21:20on s'amuse bien
21:22en dessous d'elles.
21:24Ce n'est donc
21:24que vers trois heures
21:25du matin
21:26que les deux jeunes filles
21:28retournent auprès
21:29de leur mère
21:29et cette fois-ci
21:30appuient
21:31de toute leur force
21:32l'oreiller sur son visage.
21:34Comme les bras de Maria
21:35sont pris sous la couverture,
21:36elle ne peut pas se défendre
21:37et très rapidement
21:38Erna et Valtrao
21:39n'entendent plus
21:40ni respiration ni râle.
21:42Après avoir procédé
21:42au simulacre de pendaison,
21:44elles se sont assises
21:45sur le canapé
21:46pour fumer une cigarette
21:46et mettre au point
21:47la déclaration commune
21:48qu'elles devaient faire.
21:50C'est pendant
21:50ce conciliabule
21:51que le corps de leur mère
21:52est tombé
21:52avec un grand bruit.
21:55Le 27 juin 1956
21:57aux assises,
21:58Erna
22:00donna de ce fou rire
22:02une explication
22:05qui vaut ce qu'elle vaut.
22:08Se tournant vers le prêtoir,
22:09elle dit
22:09qu'on nous accuse
22:12de meurtre soit,
22:14mais qu'on aggrave
22:15notre peine
22:15parce que nous avons ri
22:17qui est injuste.
22:19Il y a ici,
22:21dans cette salle,
22:22au moins 20 personnes
22:25qui ont déjà ri
22:27à un enterrement.
22:32Erna fut condamnée
22:33pour meurtre
22:33à la réclusion criminelle
22:34à vie.
22:36Ce qui, soit dit en passant,
22:38nous paraît beaucoup,
22:40vu l'attitude
22:41de leur mère.
22:44Sa sœur,
22:44qui n'avait que 19 ans
22:45au moment du meurtre,
22:47fut condamnée
22:47à 6 ans de prison.
22:49Vous venez d'écouter
23:01les récits extraordinaires
23:03de Pierre Bellemare,
23:05un podcast
23:05issu des archives
23:07d'Europe 1.
23:08Réalisation et composition
23:10musicale,
23:11Julien Tarot.
23:12Production,
23:13Estelle Laffont.
23:15Patrimoine sonore,
23:16Sylvaine Denis,
23:17Laetitia Casanova,
23:18Antoine Reclut.
23:20Remerciements à Roselyne Bellemare.
23:23Les récits extraordinaires
23:24sont disponibles
23:25sur le site
23:26et l'appli Europe 1.
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