00:00Quand on vit un traumatisme, et singulièrement dans l'enfance,
00:04parce que je pense que les traumatismes de l'enfance sont quand même les plus violents, les plus durables,
00:08ça fait vachement de bien de sentir qu'on a des sœurs de vie, en fait,
00:14avec qui on partage la douleur et on partage aussi plein de choses qu'il y a dans ma vie.
00:21Au début, quand on discutait, on discutait aussi beaucoup de comment on était maman,
00:25et on s'est rendu compte qu'on était maman de la même manière,
00:27c'est-à-dire avec beaucoup d'angoisse très similaire, de ne pas y arriver, de vouloir bien faire,
00:32de vouloir absolument être comblé, cette angoisse d'abandon qui est la nôtre,
00:36qui n'est en fait pas celle de nos enfants, mais qu'on ne voulait pas transmettre.
00:38Vous aviez quel âge quand elle vous a abandonné à votre père ?
00:42Neuf mois, je crois. Enfin, pas vraiment abandonné, elle est partie.
00:51N'ayez pas peur de dire abandonné, abandonné.
00:57C'est sans doute comme ça que vous vous êtes sentie.
01:00Je me souviens avoir ouvert le livre.
01:03Donc finalement, je... En fait, à cette époque-là, on ne se connaissait pas si intimement du tout.
01:08Je n'avais aucune idée que notre histoire était si similaire.
01:11Clémentine me dit, j'ai écrit un livre sur ma maman, je te l'envoie.
01:14J'ai ouvert le livre. Je crois que les premiers mots, c'est...
01:17Je t'avais rangé, je m'étais arrangée.
01:21Dès les six premiers mots, j'en ai encore le frisson.
01:25C'est comme... Moi, c'est quelque chose que j'étais totalement enfouie.
01:29C'est comme si elle était mes mots.
01:30Et je peux dire ça sur 97% des chapitres du livre.
01:36C'est comme si elle arrivait à mettre des mots sur des scènes.
01:41Enfin, c'était comme... J'étais sidérée, j'étais stupéfaite.
01:45J'ai fait une plongée dans le livre.
01:47J'ai refermé le livre.
01:49J'étais effondrée.
01:51J'ai appelé mes producteurs immédiatement en disant, moi, je sais...
01:54Parce qu'elle était ma parole.
01:55J'avais une idée de comment filmer, mais je n'avais pas une idée de comment dire.
02:00Et donc, filmer, moi, une enfant qui déambule dans un couloir,
02:03et tout ça, c'est toujours été...
02:05C'est dans mon fantasme, dans mon imagerie.
02:09En revanche, les mots me manquaient.
02:11C'est un film qui raconte une histoire...
02:15J'aimais l'air, qui est celle de Romane avec sa maman et de moi avec ma maman.
02:20Et qui parle, au fond, d'une colère, d'une mémoire défaillante
02:26par rapport à des mamans qui n'étaient pas en état de s'occuper de nous,
02:31qui étaient prises par la dépression, l'addiction.
02:34Et quand nous, on arrive à la maturité, qu'on devient des mamans,
02:38on s'interroge, en fait, sur ces femmes,
02:39et on est peut-être plus en capacité de les regarder non plus seulement comme des mères,
02:44mais comme des femmes qui étaient dans l'incapacité, en fait, de s'occuper de nous.
02:48Donc c'est un cheminement, c'est un film sur un cheminement
02:51et peut-être qui va de la colère au pardon,
02:56mais en passant par plein de biais.
02:59Et je pense que ça interroge beaucoup aussi la mémoire qu'on se fabrique,
03:02parce que la mémoire, elle est construite.
03:04Et nous, on s'est construit plutôt dans l'opposition,
03:06dans l'envie de faire autrement, dans l'envie de s'en sortir.
03:09Et puis à un moment donné, il faut aussi regarder ces failles
03:12et la blessure qu'on a en nous, qui est liée à cette histoire
03:17et qui fait écho à des millions de femmes, en fait, aujourd'hui,
03:20qui sont prises par l'alcool, qui sont prises par la drogue,
03:23qui sont prises par la dépression et qui n'arrivent pas à élever leurs enfants.
03:27Et ça, ça crée des blessures profondes.
03:30Ça crée de la maltraitance.
03:31Et donc ce film, il parle de ça.
03:32Moi, j'étais vraiment, comme spectatrice,
03:37omnibulé par des films comme...
03:39Bon, alors, je vais faire des grandes...
03:41Mais tous les films qui faisaient des portraits de mères comme ça,
03:46vulnérables,
03:48que ça aille d'une femme sous influence,
03:50à Partie Girl,
03:51L'incompris,
03:53Ponette,
03:55L'enfance nue,
03:56enfin, c'est des films qui m'ont...
03:57Et j'ai toujours rêvé de faire un film sur cet enfant.
04:02Il est par brive dans le film,
04:04et j'aurais pu faire tout un film sur filmer une enfance.
04:07Mais j'ai toujours ces films qui m'ont vraiment hanté.
04:12J'ai toujours eu un fantasme,
04:14qu'un jour, je ferais moi-même un film sur cet enfant.
04:17Cet enfant qui, finalement, est le même pour nous deux.
04:22Et je me suis offert la possibilité
04:26de faire ce film un peu fantasmé sur l'enfance blessée.
04:30C'est vous que vous avez envie d'en raconter à travers cette histoire.
04:35Vous êtes...
04:36Comme écrit Pérec.
04:41Une enfant qui joue à cache-cache
04:43et qui ne sait pas ce qu'elle craint ou désire le plus.
04:48Rester cachée,
04:49être découverte.
04:50C'est aussi un cri d'alarme.
04:55Plus vous laissez les femmes dans la souffrance
04:57et dans l'incapacité de résoudre leurs propres failles,
05:01plus vous avez des enfants qui subissent les conséquences de ça.
05:05Et c'est vrai qu'on met beaucoup aussi sur les mères.
05:07On leur met beaucoup sur le dos.
05:09Elles doivent être des bonnes mères.
05:11C'est lourd aussi.
05:13Et là, c'est une époque aussi
05:14où il y avait la tension entre ces femmes
05:16qui cherchaient à être libres.
05:18Et je pense que les deux,
05:19et Maggie et ma mère,
05:21cherchaient à être des femmes libres.
05:22On est en plein post-68.
05:25C'est cette ambiance.
05:26Elles veulent être libres.
05:27Et comment on fait pour être une femme libre
05:28tout en étant une maman suffisamment bonne,
05:31comme dit Winnicott ?
05:33C'est ça l'équation.
05:35Et je pense qu'elles,
05:35elles ont payé un peu les peaux cassées
05:37de quelque chose qui se cherche encore.
05:39Je veux dire,
05:39ce n'est pas du tout simple aujourd'hui non plus.
05:41Et donc, moi, je le vis comme ça.
05:46Et je trouve que le fait qu'il y ait deux histoires,
05:48ça renforce la dimension plus globale
05:54d'un fait de société
05:55qu'il faut regarder en face.
06:11Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires