Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 2 jours
Le suicide de l'ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy, le 1er mai 1993, est un événement qui a profondément marqué les Français. Dans l'imbrication complexe de ses amitiés, de ses combats politiques, du pouvoir, de la justice et des médias, qu'est-ce qui a pu pousser cet homme politique de premier ordre à se donner la mort en tentant de démêler l'imbrication complexe de ses amitiés, de ses combats politiques, du pouvoir, de la justice et des médias ?

Interrogeant son parcours personnel et politique, Jean-Pierre Gratien reçoit : Jean Glavany, président de l'institut François Mitterrand et ancien ministre de l'Agriculture et les journalistes Michèle Cotta et Michel Noblecourt.

LCP fait la part belle à l'écriture documentaire en prime time. Ce rendez-vous offre une approche différenciée des réalités politiques, économiques, sociales ou mondiales....autant de thématiques qui invitent à prolonger le documentaire à l'occasion d'un débat animé par Jean-Pierre Gratien, en présence de parlementaires, acteurs de notre société et experts.

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00:00Générique
00:00:02...
00:00:16Bienvenue à tous.
00:00:17En haut de l'affiche de ce débat doc,
00:00:19aujourd'hui, l'ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy,
00:00:23avec pour commencer le documentaire qui va suivre,
00:00:26Pierre Bérégovoy, la tragédie du pouvoir,
00:00:28son réalisateur, Patrice Barbéry,
00:00:30cherche avant tout ici, vous allez le voir,
00:00:33à comprendre ce qui a pu pousser cet homme politique
00:00:36de premier ordre à se donner la mort
00:00:38en tentant de démêler l'imbrication complexe
00:00:41de ses amitiés, de ses combats politiques,
00:00:44du pouvoir, de la justice et des médias.
00:00:46Je vous laisse le découvrir, et je vous retrouverai juste après,
00:00:49en compagnie de l'ancien ministre Jean Glavani
00:00:52et des journalistes Michel Noblecourt et Michel Cotta.
00:00:55Nous nous interrogerons sur le parcours personnel et politique
00:00:59d'un homme, Pierre Bérégovoy,
00:01:01dont le suicide aura profondément choqué les Français.
00:01:04Bon doc.
00:01:06Musique douce
00:01:08...
00:01:26Qu'est-ce qui peut pousser un homme politique au suicide ?
00:01:29Pierre Bérégovoy aggravit toutes les marges du pouvoir,
00:01:33jusqu'à celles du Premier ministre,
00:01:34aux portes de la magistrature suprême.
00:01:37...
00:01:39Pourquoi a-t-il choisi de mettre fin à ses jours
00:01:42au bord de ce canal le 1er mai 1993 ?
00:01:45...
00:01:48Je ne demande aucune indulgence.
00:01:50Je n'interdis pas à la presse de publier un document qui lui parvient.
00:01:54Je me dis que chacun est conscient
00:01:56que derrière cela, il peut y avoir la vie d'une famille,
00:01:59l'honorabilité d'un homme ou d'une femme,
00:02:03le destin, peut-être, parfois, de celui-ci ou celui-là.
00:02:07...
00:02:29Nous sommes autour de vous, madame,
00:02:32autour de vos enfants,
00:02:34de votre cercle de famille,
00:02:38avec le sentiment déchirant
00:02:41de ne pouvoir que vous accompagner sur le chemin qui reste à faire.
00:02:47Un signe, un regard,
00:02:50une certaine façon de se taire pour penser ou prier,
00:02:55le culte du souvenir et l'honneur d'être vos amis,
00:03:00voilà bien tout ce que nous possédons
00:03:04pour vous aider à vivre l'absence.
00:03:09Et je pense à ces derniers mots du grand savant Jacques Monod,
00:03:16que chacun répète en soi-même jusqu'à la fin.
00:03:22Je cherche à comprendre.
00:03:24...
00:03:43Pénalement, il n'y avait absolument rien à lui reprocher.
00:03:47Tout le monde a le droit d'emprunter de l'argent.
00:03:50Il ne manquerait plus qu'à l'emprunter à des amis.
00:03:53Le problème, c'était quels amis ?
00:03:55Vous m'entraînez là où je n'ai pas trop envie d'aller,
00:03:58mais au fond, quel est mon sentiment à moi ?
00:04:00Mon sentiment, c'est que Bérégovoy,
00:04:02et je l'ai écrit, c'est un homme intègre,
00:04:04et que cet homme,
00:04:07s'il n'était pas intègre, s'il était un voyou,
00:04:10s'il était un ficelle, s'il était un finatch,
00:04:13il s'arrangeait de cette histoire,
00:04:15et il s'arrangeait de l'image que ça lui renvoyait de lui-même.
00:04:18Et vous avez cité des noms qui se sont arrangés de tout ça.
00:04:21Vous savez, la politique, souvent, c'est dur.
00:04:24Dur. Plus que dur.
00:04:26Cruel.
00:04:28Assassin.
00:04:32Quand le 2 avril 1992, Pierre Bérégovoy se rend à l'Elysée
00:04:35à la demande du président de la République,
00:04:38il sait que François Mitterrand l'appelle à ce poste de Premier ministre
00:04:41derrière lequel il court depuis dix ans.
00:04:46L'ancien cheminot est convaincu qu'il a rendez-vous avec le destin,
00:04:49mais derrière cette consécration un peu tardive,
00:04:52c'est le sort qui est posté en embuscade.
00:04:57Pour l'instant, il goûte aux faveurs du président
00:05:00et à la joie de ses nouvelles fonctions.
00:05:03Il est si heureux que Mats fait des photos
00:05:05tout à fait extraordinaires de lui en famille.
00:05:08On les a là. Regardez.
00:05:10Je ne sais pas ce que ça donne,
00:05:12mais on voit son bonheur, qui est absolument total.
00:05:15James Sandanson, un de ses amis personnels,
00:05:18qui est photographe d'agence,
00:05:20le suit et fait cette photo à Matignon.
00:05:23Il y en a d'autres. On voit ses petits-enfants
00:05:25qui sont sous son bureau.
00:05:28Si vous regardez son expression de visage,
00:05:31il a l'expression d'un enfant à qui on aurait fait un sublime cadeau.
00:05:36Son épouse est habillée comme une princesse
00:05:41et les petits-enfants comme des petits-princes,
00:05:43les petites filles adorables, petite robe bleue en Liberty,
00:05:45avec des grands cols Claudine.
00:05:47C'est le bonheur de Béret.
00:05:52Georges Pompidou est énormémentalien,
00:05:54Raymond Barre, professeur d'économie,
00:05:56Jacques Chirac, Laurent Fabius et Michel Rocart et NARC.
00:05:59Pierre Bérégovoy ne possède aucun de ces laissés-passer
00:06:03de la méritocratie à la française.
00:06:06Personne ne conteste ses qualités intellectuelles,
00:06:08mais c'est un autodidacte, et depuis qu'il est aux Affaires,
00:06:11on ne manque pas de le lui rappeler.
00:06:14Pierre Bérégovoy, avant que la formule ne vienne à la mode,
00:06:17est un symbole, le symbole de la France d'en bas.
00:06:20Mais sa réussite dérange.
00:06:22J'ai relu votre biographie.
00:06:23J'ai vu que vous aviez commencé dans la vie comme ajusteur-fraiseur
00:06:27avec un CAP, un simple certificat d'études.
00:06:30Non, un brevet élémentaire.
00:06:32Je précisais quand même.
00:06:33Au bout de quelques années,
00:06:34vous vous retrouvez ministre de l'Economie et des Finances,
00:06:37qui est un poste fabuleux, très envié, très impressionnant.
00:06:41Alors, comment arrive-t-on à avoir la compétence,
00:06:44quand on démarre comme ouvrier, pour être ministre de l'Economie,
00:06:47et comment peut-on imposer son autorité
00:06:50à une grande maison peuplée d'énarques ?
00:06:53Est-ce que, finalement, ça ne devient pas un peu grisant
00:06:56et ça ne vous donne pas une certaine condescendance
00:06:58vis-à-vis des inspecteurs des Finances et autres professeurs d'économie ?
00:07:01Madame Claire, si j'étais sortie de l'ENA,
00:07:03est-ce que vous me poseriez la question ?
00:07:05Non, bien sûr.
00:07:08D'origine modeste, Pierre Bérégovoy a dû travailler dès l'âge de 14 ans.
00:07:12À 17 ans, il rejoint la Résistance.
00:07:15À la Libération, il se plonge avec passion
00:07:18dans la politique et le syndicalisme,
00:07:20le Parti Socialiste SFIO, Force Ouvrière.
00:07:24Il est cheminot quand, à 23 ans,
00:07:26il est appelé au cabinet d'un ministre socialiste.
00:07:29Il y reste 18 mois.
00:07:30Une expérience capitale pour ce jeune militant
00:07:33que la politique dévore.
00:07:35Sa rencontre avec Pierre Mendes France
00:07:37forge définitivement les convictions de Pierre Bérégovoy.
00:07:40Sa vie toute entière sera vouée à la politique.
00:07:441971 marque un tournant capital dans sa vie.
00:07:47François Mitterrand s'est emparé du PS.
00:07:50Pourtant, Pierre Bérégovoy s'en méfie.
00:07:58Mais très vite, sa rencontre avec celui qui symbolise
00:08:00le renouveau de la gauche non-communiste est décisive.
00:08:03Il gagne la confiance de Mitterrand.
00:08:05D'abord dans l'ombre, travailleur infatigable,
00:08:08il devient rapidement indispensable.
00:08:10François Mitterrand lui confie les missions les plus délicates.
00:08:13C'est lui qu'il envoie renégocier
00:08:15le programme commun de la gauche avec les communistes.
00:08:18François Mitterrand sait qu'il peut compter sur cet homme
00:08:21qui lui sera fidèle jusqu'à la mort.
00:08:25En 1981, à l'approche des présidentielles,
00:08:28le candidat socialiste en fait son directeur de campagne.
00:08:31Mais les caméras lui préfèrent alors
00:08:33le jeune porte-parole du candidat, Laurent Fabius.
00:08:39La victoire de François Mitterrand le fait sortir de l'ombre.
00:08:42C'est au coude-à-coude avec l'ancien chancelier Willy Brandt
00:08:45qu'il défile derrière François Mitterrand au Panthéon.
00:08:48Le bras droit du candidat devient le bras droit du président.
00:08:51Il est nommé secrétaire général de l'Élysée.
00:08:55Un poste stratégique qui, dans la conjoncture d'alors,
00:08:58en fait un premier ministre bis, doublant Pierre Moroy.
00:09:01Pierre Bérégovoy est chargé de mettre en musique
00:09:04la politique du président.
00:09:07En 1982, la gauche prend le tournant de la rigueur.
00:09:11Pierre Bérégovoy est nommé ministre des Affaires sociales.
00:09:14Il est chargé de rétablir les comptes de la Sécurité sociale,
00:09:18une mission impossible que l'ancien syndicaliste
00:09:21conduit avec succès, fort de ses talents de négociateur
00:09:24et de sa parfaite connaissance du monde du travail.
00:09:27Dès qu'il a été ministre, c'est-à-dire dès qu'il a quitté
00:09:30l'Élysée comme secrétaire général et qu'il est devenu ministre,
00:09:34alors il n'y a plus de limites dans son ambition.
00:09:41Oui, oui, mais ce n'est pas péjoratif de ce que je dis.
00:09:44Il faut bien comprendre.
00:09:46À partir du moment où il a été ministre,
00:09:49il a recherché, et c'était la démarche classique
00:09:52d'un militant comme Pierre Bérégovoy,
00:09:55il a recherché le pouvoir, l'endroit où on décide.
00:09:58Et à partir de ce moment-là, il a dit, bon, c'est Premier ministre.
00:10:05Il va attendre dix ans.
00:10:12Monsieur le président de la République.
00:10:15En 1985, François Mitterrand préfère donner
00:10:18un jeune Premier ministre à la France.
00:10:21C'est Laurent Fabius.
00:10:24Pierre Bérégovoy reçoit en consolation
00:10:27le plus recherché des ministères, celui des finances.
00:10:30D'abord accueilli fraîchement, il s'y impose en freinant
00:10:33l'inflation, comme l'avait déjà fait Jacques Delors,
00:10:36et en modernisant les marchés financiers bien au-delà
00:10:39de ses prédécesseurs. Il réconcilie les Français
00:10:42avec l'entreprise, défend leur pouvoir d'achat.
00:10:45Il est salué comme un grand ministre des Finances,
00:10:48très apprécié de ses troupes et de plus en plus du patronat.
00:10:53...
00:11:02En 1988, François Mitterrand fait à nouveau appel à lui
00:11:06pour diriger sa campagne électorale.
00:11:09Mais le président réélu l'écarte à nouveau
00:11:12du poste de Premier ministre et lui préfère Michel Rocard,
00:11:16plébiscité par les Français.
00:11:18Pierre Bérégovoy retrouve le ministère des Finances,
00:11:22ses habitudes, ses convictions
00:11:24et la reconnaissance internationale de ses pairs.
00:11:27Rocard, remercié au printemps 1991,
00:11:30François Mitterrand, qui sent l'opinion lui échapper,
00:11:34joue son va-tout en nommant une femme à Matignon.
00:11:37C'est un échec.
00:11:39Il est indigné que ce soit Édith Cresson.
00:11:42Il va d'ailleurs s'employer, tout au long des quelques mois
00:11:46où Mme Cresson sera Premier ministre,
00:11:49à lui savonner la planche.
00:11:51Il se dit ça et ça, j'en ai parlé avec lui à l'époque.
00:11:54Il se dit, ça sera forcément moi,
00:11:56non pas parce que je suis le meilleur
00:11:58ou parce que Mitterrand m'aime plus que les autres.
00:12:01Il se dit, je ris, parce que c'était tellement...
00:12:04Là, il était tellement sûr de ça, et moi aussi, d'ailleurs.
00:12:07Ca sera tellement moi, parce que les carottes sont cuites.
00:12:11En avril 1992, Mitterrand appelle enfin Pierre Bérégovoy
00:12:15au poste de Premier ministre.
00:12:17Pierre Bérégovoy est sans illusion
00:12:19dans un rendez-vous trop tardif avec l'histoire.
00:12:22Il sait qu'il a la confiance des Français.
00:12:25Il ne sait pas que cette mission lui sera fatale.
00:12:28Il est sans illusion.
00:12:30Il sait que les élections seront perdues,
00:12:34que l'échec électoral est à peu près inévitable.
00:12:38Ce qu'il voudrait, ce qu'il ambitionne,
00:12:41c'est que cet échec électoral soit tout de même
00:12:44aussi limité que possible.
00:12:46Il pense que la gauche est profondément atteinte moralement
00:12:50et qu'elle est profondément atteinte politiquement.
00:12:53Moralement, parce que c'est la période des affaires,
00:12:56perquisition au Parti socialiste,
00:12:58un certain nombre de procédures qui mettent la gauche en difficulté.
00:13:02Et il y va à la main d'Est-France 54,
00:13:05en disant, on a un an de survie,
00:13:07alors allons-y, essayons de régler ces questions-là.
00:13:10Le 8 avril, Bérégovoy présente son programme de politique générale
00:13:14devant le Parlement.
00:13:15Il surprend les élus par la violence de son discours.
00:13:18Chômage, insécurité, corruption,
00:13:22voilà les trois fléaux
00:13:26qui démoralisent la société française.
00:13:30On soupçonne
00:13:33certains hommes publics
00:13:36de s'être enrichis personnellement
00:13:39de manière illégale.
00:13:42S'ils sont innocents,
00:13:44ils doivent être disculpés.
00:13:47S'ils sont coupables, ils doivent être châtiés.
00:13:51Dans tous les cas, la justice doit passer.
00:14:01Mais je voudrais être plus clair encore.
00:14:06J'entends vider l'abcès de la corruption.
00:14:12Devant cette charge inattendue,
00:14:14l'opposition proteste avec véhémence aux cris de tapis-tapis.
00:14:18Bérégovoy perd son contrôle et commet une maladresse.
00:14:22J'ai ici une liste de personnalités
00:14:27dont je pourrais éventuellement vous parler.
00:14:42Je m'en garderai bien.
00:14:47Asseyez-vous, monsieur Mazot.
00:14:50Asseyez-vous.
00:14:52Je ne vous ai pas donné l'autorisation.
00:14:55Asseyez-vous.
00:14:57Il est quand même incroyable
00:14:59qu'on ne puisse pas écouter la déclaration d'un Premier ministre
00:15:03et que vous comportiez de cette manière.
00:15:06Monsieur le Premier ministre, quel est votre souhait ?
00:15:11Monsieur Bayrou, asseyez-vous, s'il vous plaît.
00:15:18Avec l'autorisation du Premier ministre.
00:15:21C'est comme ça. Il ne faut pas être autrement.
00:15:29Vous laissez peser certains soupçons
00:15:32qui me rappellent, car j'ai votre âge,
00:15:35un ancien régime qui est celui de votre époque.
00:15:39Un ancien régime qui est celui de Vichy.
00:15:42Je vous somme, monsieur le Premier ministre,
00:15:45de faire connaître la liste des noms qui figurent sur cette liste.
00:15:50Pour la première fois dans l'hémicycle,
00:15:53un Premier ministre prononce le mot de corruption.
00:15:56En levant ce tabou, ils s'alliènent de nombreux élus,
00:15:59et pas seulement à droite.
00:16:01La politique française se finance encore en grande partie d'expédients.
00:16:05Ce faux pas va lui coûter cher.
00:16:08Plus tard, la presse sera opportunément le lui rappeler.
00:16:11Très vite, les premiers nuages s'amoncèlent sur son gouvernement.
00:16:15La gauche est rattrapée par les affaires.
00:16:18En mai, le nouveau ministre de la Ville, Bernard Tapie,
00:16:21l'homme d'affaires entré en politique, le gagneur,
00:16:24est menacé d'une mise en examen et doit démissionner.
00:16:27En juillet, c'est au tour d'Henri Emmanueli,
00:16:30le président de l'Assemblée nationale,
00:16:33ancien trésorier du PS,
00:16:36des financements de son parti.
00:16:38Vous menez un combat contre la corruption, vous prenez des décisions,
00:16:42et ce combat est pollué par ces affaires qui traînent.
00:16:45Je ne crois pas que ce combat soit pollué,
00:16:48parce que voici longtemps que je pense qu'il faut rendre plus transparent
00:16:52les relations de l'argent avec la société.
00:16:56Pour lui, c'est une préoccupation profonde,
00:16:59pas seulement politique, certes politique.
00:17:02C'est un climat délétère qui atteignait directement la majorité,
00:17:06le président, le centre de grande personnalité de la majorité,
00:17:10mais aussi pour des raisons profondes.
00:17:13Il ne supporte pas, il ne supportera pas
00:17:17qu'il puisse y avoir ainsi un soupçon
00:17:21sur le fondement même de la vie politique, de la démocratie.
00:17:25Pour lui, il doit y avoir de la clarté
00:17:27dans les relations entre l'économie et la politique.
00:17:30Moi, personnellement, je suis de ceux qui pensent
00:17:33qu'il faudrait supprimer le financement
00:17:37des partis politiques à partir des entreprises,
00:17:40car une entreprise, ce n'est pas un citoyen, ce n'est pas un philanthrope.
00:17:44Si elle donne quelque chose, c'est parce qu'elle espère,
00:17:47à un moment donné, avoir un retour.
00:17:49Obsédé par l'importance croissante des affaires,
00:17:52Pierre Bérigauvois veut à tout prix moraliser la vie politique française.
00:17:56La transparence est devenue son credo.
00:17:58Il fait désormais de la lutte contre la corruption son cheval de bataille.
00:18:02Il dépose un projet de loi sur le financement des partis politiques.
00:18:06Lorsqu'il propose la loi anticorruption,
00:18:09il l'a tout le monde contre lui, y compris le Parti socialiste.
00:18:13D'ailleurs, c'est une loi qui passe au Parlement avec 4 ministres présents
00:18:17et sur lesquels il faut sans cesse revenir pour éviter les amendements.
00:18:21Et le Parti socialiste, comme les autres,
00:18:24refuse le financement public des partis.
00:18:28À partir de l'automne 92, il me dit régulièrement
00:18:32que le socialisme est foutu dans ce pays.
00:18:35C'est paradoxalement cette campagne contre la corruption
00:18:39qui va être à l'origine de la chute de Pierre Bérigauvois.
00:18:43En novembre, on commence à nous dire, à nos journées politiques,
00:18:47qu'il va y avoir un scandale au sommet de l'État,
00:18:50un personnage très important, on ne dit pas tout de suite qui,
00:18:55ça va être difficile pour lui de se dépatouiller,
00:18:58Mitterrand est très emmerdé.
00:19:00Et puis j'apprends qu'il s'agit de Bérigauvois.
00:19:03Comme ministre de l'Intérieur, j'ai eu l'information assez vite.
00:19:07J'ai eu l'information que cette rumeur circulait
00:19:10et qu'elle allait être rendue publique par les journaux.
00:19:13J'en ai informé personnellement Pierre Bérigauvois.
00:19:16Je peux vous dire que c'était un moment très difficile,
00:19:19parce que j'ai vu un homme totalement brisé,
00:19:22non pas par l'information sur laquelle il s'est expliqué à maintes reprises,
00:19:27mais il a tout de suite imaginé de quelle façon
00:19:30on allait essayer, dans le combat politique dur du moment,
00:19:34de le salir.
00:19:35Le bruit n'est pas nouveau.
00:19:37Lors des élections municipales de 1989,
00:19:40il est déjà sur la place publique.
00:19:42Un clair de noterra délicat a révélé à l'opposition
00:19:45que Pierre Bérigauvois a bénéficié d'un prêt avantageux
00:19:48pour l'acquisition de son domicile parisien en 1986.
00:19:51Pourquoi le Premier ministre n'a-t-il pas immédiatement coupé court
00:19:55au retour de cette rumeur ?
00:19:57Il a d'autres choses à fouetter, beaucoup plus importants,
00:20:01et donc il ne se consacre pas à ses affaires personnelles.
00:20:05Il les minimise et, en effet, il trouve quelques arguments
00:20:09pour dire que cette affaire n'a pas d'importance.
00:20:12On verra bien le jour venu.
00:20:14Elle le rattrape 4 mois plus tard, le 2 février 1993.
00:20:18Pierre Bérigauvois est informé par ses collaborateurs
00:20:21que le Canard Enchaîné s'apprête à révéler le prêt d'un million de francs
00:20:25sans intérêt que lui a fait Roger Patrice-Pellat
00:20:28pour acheter son appartement parisien.
00:20:30Ce qui n'était qu'une rumeur devient un scandale.
00:20:33L'affaire Bérigauvois commence.
00:20:35Le mardi matin, précédant la sortie du fameux numéro du Canard Enchaîné,
00:20:39il m'appelle et il me dit
00:20:41« Gérard, il faut que je te parle, il faut que tu viennes me voir tout de suite. »
00:20:45J'étais en train de faire quelque chose.
00:20:47Je lui dis « Vraiment tout de suite, ça ne peut pas attendre l'heure du déjeuner.
00:20:51Je viens te voir à l'heure du déjeuner. »
00:20:53« Non, non, non, viens tout de suite. »
00:20:55Je dis « Bon, j'arrive. »
00:20:57Je descends, je prends la voiture qui était sur le parvis de TF1
00:21:01et je file directement à Matignon.
00:21:03J'entre dans la cour de Matignon, je suis conduit à son bureau
00:21:08et je me retrouve dans son bureau en tête à tête.
00:21:12On s'assied dans les canapés qu'il y a devant son bureau
00:21:16et il me dit « Il m'arrive une catastrophe.
00:21:22Regarde ce qui va apparaître demain dans le Canard Enchaîné
00:21:28que tu aurais vu cet après-midi. »
00:21:30Et à ma grande stupeur,
00:21:32puisque moi je n'avais jamais entendu parler de l'histoire du prêt,
00:21:35je lis l'article du Canard Enchaîné.
00:21:38Je me dis « Mais c'est terrible quoi ! »
00:21:41Ma réaction est instantanée.
00:21:43Moi qui suis un journaliste politique
00:21:45et qui ai assisté à la naissance d'un certain nombre d'affaires
00:21:48ou de scandales, je vois bien tout de suite l'importance du truc.
00:21:51Ça fait tilt dans ma tête.
00:21:53Je me dis « 1 million, Roger Patrice Pellat,
00:21:56pour le Premier ministre, quel scandale ! »
00:21:59Ça va... C'est une bombe, quoi.
00:22:02Compagnon de captivité de François Mitterrand,
00:22:05puis son chef de réseau dans la Résistance,
00:22:07Roger Patrice Pellat, fils d'ouvrier,
00:22:09est devenu après la guerre un homme d'affaires prospère
00:22:12et l'associé du frère du futur président.
00:22:15L'amitié entre ces deux compagnons d'armes est restée forte.
00:22:18Patrice Pellat dépense sans compter
00:22:20dans les campagnes politiques de son ami.
00:22:22Les deux hommes partagent aussi ce même goût des femmes
00:22:25qui nouent leur intimité.
00:22:27Une proximité telle qu'en 1981, à l'Élysée,
00:22:30le personnel l'a surnommé le vice-président.
00:22:33C'est à l'Élysée que Pierre Bérégovoy
00:22:35a rencontré Roger Patrice Pellat.
00:22:37Entre ces deux hommes du peuple,
00:22:39le courant est passé immédiatement
00:22:41et une amitié s'est construite entre les familles.
00:22:46En 1989, lorsque Bérégovoy est ministre des Finances,
00:22:49Roger Patrice Pellat s'est trouvé
00:22:51au centre d'un scandale financier majeur,
00:22:53l'affaire Pechinet-Triangle,
00:22:55pour laquelle il a été inculpé de délit d'initié
00:22:57en compagnie du directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy,
00:23:00ancien conseiller de l'Élysée, Alain Boublib.
00:23:02Mis en cause, Pierre Bérégovoy doit aller défendre son intégrité
00:23:05devant la Commission des Finances de l'Assemblée nationale.
00:23:08Toute la vérité doit être connue.
00:23:12Il n'y aura pas d'étouffement de ce dossier.
00:23:15Très affecté par cette mise en examen,
00:23:17Patrice Pellat meurt brutalement en mars 1989
00:23:20d'un accident cardiaque.
00:23:22Trois ans plus tard, c'est la personnalité sulfureuse du défunt
00:23:25qui déclenche l'engrenage infernal
00:23:27qui va broyer Pierre Bérégovoy.
00:23:32Fin mars 1992, quelques jours avant la nomination
00:23:35de Pierre Bérégovoy à Matignon,
00:23:37au Mans, par le plus grand des hasards,
00:23:39le juge Thierry Jean-Pierre est saisi d'une affaire de fausse facture
00:23:42impliquant une entreprise de travaux publics.
00:23:45Ce jeune magistrat s'est fait connaître
00:23:47par sa lutte contre la corruption politique.
00:23:49L'année précédente, alors qu'il enquêtait
00:23:51sur les financements du Parti socialiste,
00:23:53il s'est vu brutalement retirer l'affaire
00:23:55à la demande du ministère de la Justice.
00:23:58Depuis, il a de toute évidence un compte à régler
00:24:01avec les socialistes.
00:24:03La première contradiction des socialistes à l'époque, c'est l'argent.
00:24:06Claire, c'est l'argent la contradiction du pouvoir socialiste.
00:24:09Ce qui s'est passé autour de François Mitterrand,
00:24:12ce qui s'est passé dans un certain nombre d'officines
00:24:15du Parti socialiste, c'est le maniement de l'argent,
00:24:18de l'argent sale, alors que par ailleurs,
00:24:20on professait exactement l'inverse.
00:24:22Et quand 81, si les socialistes ont été élus,
00:24:25c'est précisément parce qu'il y avait une certaine idée de l'éthique
00:24:28et que j'étais électeur socialiste en 81,
00:24:31j'ai voté Mitterrand en 81,
00:24:33donc je l'ai voté pour ça.
00:24:35Et le... Quelle erreur !
00:24:37Quelle erreur ! On a l'impression d'avoir eu affaire
00:24:40à des séminaristes égarés dans les salons de Mme Claude.
00:24:46Après plusieurs mois d'enquête, le 13 janvier 1993,
00:24:49le PDG de la Société de travaux publics avoue aux magistrats
00:24:52que ces fausses factures ont servi à camoufler des travaux pharaoniques
00:24:56réalisés gracieusement dans le château de Roger-Patrice Pellat.
00:25:00Un cadeau de plus de 20 millions de francs
00:25:03en récompense de son intervention auprès du gouvernement.
00:25:06L'affaire concerne la construction
00:25:08d'un fastueux complexe hôtelier en Corée du Nord.
00:25:11La garantie du ministère des Finances était nécessaire
00:25:14pour que cette entreprise de travaux publics françaises
00:25:17décroche un contrat de plus d'un milliard de francs
00:25:20et un prêt pour les travaux.
00:25:22Le fantôme de Roger-Patrice Pellat
00:25:24offre enfin au juge Thierry Jean-Pierre
00:25:27l'occasion de prendre sa revanche.
00:25:30Le 30 janvier 1993,
00:25:32Le Point révèle opportunément cette affaire.
00:25:35A deux mois des élections législatives
00:25:37dont Pierre Bérégovoy doit conduire la campagne,
00:25:40l'hebdomadaire s'interroge.
00:25:42Cette enquête diligentée contre un mort ne vise-t-elle pas les vivants ?
00:25:46Quelques jours auparavant, le juge Jean-Pierre a perquisitionné
00:25:49au siège de la banque dans laquelle Patrice Pellat tenait ses comptes.
00:25:52Il s'est fait remettre tous les relevés de chèques du défunt
00:25:55d'un montant égal ou supérieur à un million de francs.
00:25:58Au milieu de ces chèques, il tombe sur le chèque d'un million de francs
00:26:02qui a permis à Pierre Bérégovoy d'acheter son appartement
00:26:05du 16e arrondissement.
00:26:07En traquant Roger-Patrice Pellat,
00:26:09Thierry Jean-Pierre a trouvé le Premier ministre.
00:26:14L'information arrive miraculeusement au canard enchaîné.
00:26:17Donc en effet, ça va très très vite.
00:26:19Mais ça va très très vite sans doute
00:26:21parce que l'information est une information sensible
00:26:24et que je pense que ce n'est pas tout à fait innocent
00:26:27si ce chèque fait ce trajet.
00:26:29Je ne pense pas du tout que ce soit un hasard
00:26:32si ce chèque arrive dans le dossier du juge Jean-Pierre.
00:26:35Mais pourquoi dans ce cas-là y a-t-il eu ces fuites organisées,
00:26:39organisées, je répète, je confirme, organisées,
00:26:43entre les procédures judiciaires et les médias ?
00:26:47Pour un juge comme le juge Jean-Pierre,
00:26:50le fait d'accrocher le Premier ministre,
00:26:53c'est beaucoup mieux que la Légion d'honneur.
00:26:55C'est la consécration,
00:26:57c'est l'assurance d'être porté au nu
00:27:00par toute l'opposition de l'époque,
00:27:03parce qu'on était en campagne électorale.
00:27:05Je lui ai dit, qu'est-ce que tu vas faire ?
00:27:07Il me dit, je ne sais pas, je réfléchis,
00:27:10c'est pour ça que je voulais avoir ton avis.
00:27:12Je lui ai dit, mon avis, c'est que c'est tellement terrible
00:27:16qu'il faut que tu essaies d'en sortir tout de suite.
00:27:19Et je lui ai dit, écoute, moi je prends sur moi,
00:27:22je suis en mesure de t'inviter,
00:27:24je t'invite au journal de 20 heures de TF1.
00:27:27De toute façon, c'est dans l'actualité.
00:27:29Pour le coup, tu viens t'expliquer,
00:27:31et je lui dis, ça passe ou ça casse.
00:27:33Ou tu convains les gens de ta bonne foi,
00:27:35en disant, effectivement...
00:27:38Ou les gens ne sont pas convaincus, de toute façon.
00:27:41Mais tu réagis tout de suite.
00:27:44Il me dit, tu crois vraiment...
00:27:48Il me dit, je vais quand même demander un petit peu,
00:27:51on va faire venir mes collaborateurs.
00:27:53Nous, on conseille de le traiter relativement de façon banale,
00:27:57notamment au regard du fait que cette affaire a déjà été connue.
00:28:01Deuxièmement, que c'est une affaire qui paraît,
00:28:04les argumentaires ont été donnés.
00:28:06Et ensuite, que c'est une polémique de campagne
00:28:09qui monte, entre autres.
00:28:11Pierre Bérégovoy n'ira pas à la télévision.
00:28:14En fin d'après-midi, Matignon fait publier par l'AFP
00:28:17une mise au point reprise le soir même par le Premier ministre
00:28:20face aux journalistes qu'il assaille à la sortie de son ministère.
00:28:23Il s'en tiendra à cette ligne de défense tout au long de l'affaire.
00:28:27Ayant respecté la loi,
00:28:31et ayant assuré la transparence de ce prêt,
00:28:35je n'ai pas d'autres commentaires.
00:28:38Après avoir été ministre des Affaires sociales,
00:28:41ministre des Finances, secrétaire général de l'Elysée,
00:28:45il devient Premier ministre et on lui fait une querelle
00:28:48pour un appartement.
00:28:50Pardonnez-moi s'il avait voulu.
00:28:52Là, il a été le patron des assurances
00:28:55en étant ministre des Finances.
00:28:57Il a été le patron de la mutualité
00:28:59en étant ministre des Affaires sociales.
00:29:01Il a été le patron de la sécurité sociale.
00:29:03Il avait tout ça en tutelle.
00:29:05S'il avait voulu un appartement dans Paris, pardonnez-moi.
00:29:08C'eût été facile.
00:29:10Il aurait pu avoir un bel appartement.
00:29:12Le patrimoine des trois organismes dont je viens de parler
00:29:15est tel sur Paris qu'il aurait très bien pu...
00:29:17Il n'a jamais joué à ça.
00:29:19Jamais joué à ça.
00:29:21Le 3 mars au matin, avant le Conseil des ministres,
00:29:24Pierre Bérégovoy propose sa démission à François Mitterrand.
00:29:27Le président la refuse et conseille à son Premier ministre
00:29:30de minimiser l'affaire qu'il attribue à un complot de la droite.
00:29:33De retour à Matignon, à l'heure du déjeuner,
00:29:35Pierre Bérégovoy apprend que dans le cadre de son enquête,
00:29:38Thierry Jean-Pierre vient d'entendre les fils Pellas
00:29:40sur la déclaration de succession de leur père.
00:29:42Ils ont confessé que Pierre Bérégovoy
00:29:44avait remboursé le fameux prêt pour moitié
00:29:46avec un chèque de 500 000 francs
00:29:48et le reste au moyen d'objets de valeur et de livres anciens.
00:29:53Ce qui semble leur avoir été suggéré par Michel Charas
00:29:57et qui effectivement met Pierre Bérégovoy en situation
00:30:01de ne pas pouvoir se défendre.
00:30:03Nous avions des photos de son domicile
00:30:05et elles avaient été faites au grand angle
00:30:08il y a quelque temps auparavant par un photographe.
00:30:11Nous regardons les photos, on ne voit aucun livre.
00:30:14Donc tout ça, c'est n'importe quoi.
00:30:16Et là, c'est un coup qui est encore plus tragique
00:30:19que l'affaire en elle-même
00:30:21parce que, évidemment, ça sent le mensonge absolu.
00:30:25Après le canard enchaîné,
00:30:27Pierre Bérégovoy doit subir le même jour la charge du monde.
00:30:30La violence des attaques d'Edouid Pleynel
00:30:33ne laisse aucune porte de sortie au Premier ministre.
00:30:36Comment dire, Pierre Bérégovoy,
00:30:38j'essaye de plaider son honnêteté,
00:30:41j'essaye de comprendre
00:30:43l'énigme dans laquelle moi, enquêteur, je me suis trouvé.
00:30:46C'est-à-dire le politique Pierre Bérégovoy,
00:30:49qui n'est pas né d'un dernier puits,
00:30:51qui dénonce la corruption à l'Assemblée,
00:30:53c'est son discours de Premier ministre,
00:30:56d'investiture de Premier ministre,
00:30:58donc normalement, il sait qu'il a ce reste
00:31:01d'un fil d'une histoire ancienne, il doit l'effacer.
00:31:04Il suffit de rembourser le prêt.
00:31:06L'énigme, pour moi,
00:31:08c'est que ce prêt, il ne le rembourse pas.
00:31:11Et donc, à ce moment-là, ce prêt devient, en fait,
00:31:14une sorte de don masqué en prêt.
00:31:17Et là, du coup,
00:31:19Pierre Bérégovoy est rattrapé
00:31:21comme une main qui taperait sur son épaule
00:31:24par un passé dont peut-être il veut se défaire
00:31:27par son discours sur la corruption,
00:31:29mais il tape sur son épaule,
00:31:31il dit, mais tu l'as avec moi, ce passé.
00:31:34Il aurait remboursé.
00:31:36Le juge Jean-Pierre aurait trouvé trace de ce prêt.
00:31:39Et Pierre Bérégovoy aurait dit,
00:31:41mais écoutez, je vais rembourser.
00:31:43En 89, il n'y avait plus rien.
00:31:45Le 15 février, le ministère de la Justice
00:31:48signifie au juge Thierry Jean-Pierre
00:31:50qu'il n'a pas enquêté sur le Premier ministre,
00:31:53son prêt ayant été contracté en toute légalité.
00:31:56Cette intervention maladroite
00:31:58met encore plus Pierre Bérégovoy en porte-à-faux.
00:32:01Il est trop tard.
00:32:05Dans la presse, c'est l'engrenage des accusations.
00:32:08L'affaire du complexe hôtelier nord-coréen
00:32:10est confondue avec celle du prêt PELA,
00:32:12présenté comme la contrepartie financière
00:32:14d'une intervention de Pierre Bérégovoy
00:32:16lorsqu'il était le ministre des Finances
00:32:18de Laurent Fabius en 1985.
00:32:20La caractéristique, c'est pas qu'on dise à ce moment-là
00:32:24Pierre Bérégovoy a reçu un prêt,
00:32:27ou a bénéficié d'un prêt de la part de telle ou telle personne.
00:32:30La caractéristique de ce qui sort,
00:32:32c'est qu'il l'a reçu en échange de quelque chose.
00:32:36Ce qui est quand même typiquement la définition de la corruption.
00:32:39Donc l'attaque à ce moment-là est une attaque de corruption.
00:32:43Non pas d'une relation privilégiée avec quelqu'un
00:32:46qui pourrait se fonder sur une amitié,
00:32:48mais il y a eu échange.
00:32:50Donc il y a eu corruption.
00:32:52C'est cette attaque-là qui est portée à ce moment-là.
00:32:54C'est ça la différence de nature entre la rumeur d'un côté
00:32:57et les articles qui apparaissent
00:32:59et les informations qui sont diffusées,
00:33:01en particulier à partir du travail du juge Jean-Pierre.
00:33:06Les attaques persistent.
00:33:08Pierre Bérégovoy doit continuer à se justifier.
00:33:11Je ne vois pas pourquoi je serais convoqué par le juge,
00:33:15mais si je devais être convoqué, j'irais l'esprit tranquille.
00:33:20J'ai accepté ce prêt sans intérêt
00:33:25parce qu'il m'était proposé par un ami,
00:33:28ce qui prouvait que je n'avais pas, disons, les moyens
00:33:32d'acheter mon appartement aisément.
00:33:36Cela étant, j'étais à l'époque, permettez-moi de le rappeler,
00:33:41député de l'opposition.
00:33:44Je ne pouvais dispenser aucune faveur.
00:33:49Et je le répète,
00:33:51jamais M. Pellas ne m'a demandé quoi que ce soit.
00:33:57A Matignon, ses collaborateurs estiment que le Premier ministre
00:34:01se défend face à ces attaques de corruption.
00:34:04Contre son avis, Marc-Antoine Hautement,
00:34:07son directeur de cabinet, et Michel Sapin,
00:34:10décident de contre-attaquer des documents
00:34:13qui font la preuve qu'il n'existe aucun lien
00:34:16entre le prêt de Roger Patrice Pellas et l'affaire coréenne.
00:34:20On regarde ce qu'il y a écrit dans le dossier.
00:34:24Pierre Bérigouard n'était pas favorable à l'opération.
00:34:27Il s'est même opposé, en tant que ministre des Finances,
00:34:31à ce qui était un risque pour la France,
00:34:34une dépense future pour le budget de la France.
00:34:38Il a perdu dans cette affaire.
00:34:41C'est ça que certains d'entre nous, moi-même,
00:34:44ont voulu faire savoir à l'extérieur.
00:34:47Hautement me dit de venir me voir.
00:34:50Je saute dans un taxi et j'arrive à Matignon.
00:34:53C'est décrit la scène où on voit Bérigouard
00:34:56complètement atteint, atone, perdu.
00:34:59Hautement me dit, écoutez,
00:35:02on nous tire dessus une fois de plus.
00:35:05Voilà le document qui prouve
00:35:08qu'il n'a pas aidé à toucher des commissions
00:35:12sur ce marché coréen pour créer ce complexe hôtelier.
00:35:16Et voilà cette lettre qu'il a signée.
00:35:19Dans la marge, il a même écrit de sa main,
00:35:22avec son stylo Waterman, toujours plus,
00:35:25parce qu'il a compris qu'il y a un certain nombre de gens
00:35:29qui gravitent dans l'entourage de l'État
00:35:32et qui veulent toujours se servir sur la bête
00:35:35et toucher des commissions.
00:35:37Lui, ça commence à l'exaspérer.
00:35:40On voit là qu'il est honnête,
00:35:43mais c'est déjà trop tard.
00:35:45La machine est lancée.
00:35:47Trop de gens veulent la mort de Bérégouard.
00:35:50Je ne dis pas la mort physique, mais ils veulent l'atteindre
00:35:54parce que c'est le maillon faible du gouvernement de François Mitterrand.
00:35:59Ils savent qu'en atteignant l'honneur de Béré,
00:36:02ils vont atteindre François Mitterrand.
00:36:05Début mars, le Premier ministre est à nouveau sur la sellette.
00:36:09Il doit répondre à une grossière provocation,
00:36:12une déclaration de patrimoine des ministres du gouvernement Rocard,
00:36:16dont la sienne a été volée à l'Assemblée nationale.
00:36:19C'est ridicule, parce qu'une déclaration de patrimoine à l'Assemblée,
00:36:23il y a des doubles qui sont ailleurs, je ne sais plus dans quelle institution.
00:36:27François, à l'époque, avait titré, je m'en souviens très bien,
00:36:31Le mystère de la chambre rose.
00:36:33On laissait entendre que Pierre Bérégouard avait payé quelqu'un
00:36:37pour voler sa déclaration de patrimoine dans le coffre-fort.
00:36:41Vol à l'Assemblée nationale.
00:36:43Campagne d'insinuation.
00:36:45Nous sommes en présence d'une machination
00:36:48comme on en a déjà connue, malheureusement, dans le passé.
00:36:52Ce délit et ces calomnies sont des actes odieux.
00:36:56De telles méthodes sont révoltantes
00:36:59et constituent un danger pour notre démocratie.
00:37:03Je demande qu'elles soient combattues avec la plus extrême vigueur
00:37:07par tous ceux et toutes celles
00:37:09qui sont attachés à la dignité de la vie publique.
00:37:12Je vous remercie.
00:37:14Pierre Bérégouard est au centre de toutes les attaques.
00:37:17Devant leur violence, François Mitterrand, silencieux jusqu'alors,
00:37:21se décide enfin à défendre son Premier ministre.
00:37:24Un ministre des Finances,
00:37:26qui est depuis plusieurs années au gouvernement
00:37:29et qui, pour acheter un appartement, a besoin d'emprunter,
00:37:33c'est pas si mal que ça, croyez-moi.
00:37:35J'en connais d'autres qui ont de quoi.
00:37:38Quand il s'agit d'un homme intègre comme lui,
00:37:41moi, j'éprouve comme une sorte de souffrance
00:37:44à le voir mettre en cause.
00:37:46Surtout pour une affaire légale, du début à la fin.
00:37:49On peut dire qu'il aurait peut-être pu payer des intérêts.
00:37:52Ils sont arrangés, puisqu'ils étaient amis.
00:37:55Pour un homme qui n'a pas de moyens,
00:37:57qui n'a pas de trésorerie, qui n'a pas d'épargne,
00:38:00qui a suivi un cursus tout à fait simple dans sa vie,
00:38:04ouvrier, employé,
00:38:05puis la politique l'a propulsé là où il se trouve.
00:38:08Je suis très indigné de la manière dont on le met en cause,
00:38:12car on altère sa réputation.
00:38:14C'était toute son image, et c'était à la fois une injuste,
00:38:18mais aussi toute son image qui s'écroulait
00:38:21et toute sa conception à lui de l'action politique
00:38:24qui s'effondre.
00:38:26L'homme s'effondre.
00:38:28Un homme qui s'effondre, il réagit à l'envers.
00:38:31Il était plus lucide, plus distant
00:38:33par rapport à la chose.
00:38:38Il n'avait plus de capacité d'agir maîtrisée par lui-même.
00:38:43Pour Pierre Bérégovoy, la campagne électorale
00:38:46est une véritable descente aux enfers.
00:38:48La France compte 3 millions de chômeurs.
00:38:50C'est aussi sa politique qui est mise en cause.
00:38:53Ca a été une des campagnes les plus terribles,
00:38:56car partout où il allait, il y avait des manifestations,
00:38:59notamment des syndicalistes.
00:39:01Sans arrêt, on avait l'impression
00:39:03que ça allait être toujours, même des meetings,
00:39:06que ça allait se terminer de façon dramatique.
00:39:09Je l'ai vu s'égosiller pour essayer de couvrir ce brouhaha,
00:39:13et c'était absolument terrible.
00:39:15Oui, je veux bien dire
00:39:18un tonnissancement avec vous
00:39:21à condition que vous acceptiez de m'entendre.
00:39:25Il y va et il retrouve toutes les corporations
00:39:28qui sont en difficulté sociale très grave
00:39:31et qui se déchaînent sur lui,
00:39:33puisqu'il est le seul visible dans la campagne.
00:39:36Cette campagne, on avait le sentiment
00:39:38de rencontrer des électeurs qui nous fuyaient,
00:39:41qui nous claquaient la porte au nez.
00:39:43On sentait que le sable nous passait entre les mains.
00:39:46A titre personnel, il était effondré,
00:39:48mais même s'il avait eu une bonne défense,
00:39:51la situation politique faisait que...
00:39:53Dehors, les socialistes !
00:39:55Comment voulez-vous avoir la possibilité
00:39:58de surnager dans cette double débâcle ?
00:40:05Naturellement, quand on est venu
00:40:08pour saboter une réunion,
00:40:11on ne peut pas accepter le dialogue.
00:40:14Cela montre tout simplement
00:40:16qu'on n'est pas démocrate et super malheur.
00:40:22Vous deviez, demain,
00:40:24vous comporter comme cela dans tout le pays,
00:40:27alors j'aurai de sérieuses inquiétudes
00:40:30pour la démocratie en France.
00:40:35Alors oui, on l'a vu craquer.
00:40:37Il arrivait effondré à son bureau,
00:40:39mais la machine le remontait comme un réveil.
00:40:42On tournait la clé et on lui disait
00:40:44qu'il fallait aller à tel endroit à telle heure,
00:40:47faire tel discours.
00:40:49Le matin, il était remis en marche
00:40:51par la machine de Matignon.
00:40:53J'ai un souvenir terrible.
00:40:55On faisait des réunions à Matignon
00:40:57pour préparer la campagne
00:40:59et quelques ministres autour de lui.
00:41:01C'était toutes les semaines.
00:41:03De semaine en semaine, j'ai vu
00:41:05le nombre de ministres et de participants diminuer.
00:41:08A la fin, on devait être 3 ou 4.
00:41:10Là, il a le sentiment que tout ce qu'il a fait
00:41:13dans sa vie militante, politique,
00:41:15dont il a voulu persuader l'opinion publique
00:41:18du bien fondé, va s'écrouler
00:41:20parce qu'il a pu nous mentir sur cette affaire
00:41:23et il nous a menti sur le reste,
00:41:25y compris sur sa politique économique.
00:41:27Je l'accompagnais dans tous ses déplacements.
00:41:30Il y en avait au moins 3 par semaine.
00:41:33Je me suis dit,
00:41:35parce qu'on a des intuitions
00:41:37quand on connaît les gens,
00:41:39qu'il avait tellement de chagrin
00:41:41qu'il allait somatiser.
00:41:43Dans ma tête, je me suis dit
00:41:45qu'il allait me faire un infarctus.
00:41:47J'ai reçu des coups.
00:41:49J'espère qu'ils ne me marqueront pas.
00:41:52Comme je vous l'ai déjà dit à plusieurs reprises,
00:41:56quand on a le sentiment
00:41:59d'avoir agi en conscience,
00:42:02on ne peut pas être bousculé par la calonie.
00:42:07Le 28 mars 1993, au second tour des législatives,
00:42:10les résultats tombent comme un coup près.
00:42:13La gauche subit une débâcle
00:42:15sans précédent depuis un siècle.
00:42:17La droite triomphe avec 480 députés.
00:42:20Les socialistes sont laminés.
00:42:22Il passe de 275 élus dans la législature précédente
00:42:25à 67 députés.
00:42:27La gauche, dans son ensemble,
00:42:29réalise son plus mauvais score en voix depuis la Libération.
00:42:32L'Élysée est en état de choc.
00:42:34À la télévision,
00:42:36Laurent Fabius fait un constat sans appel.
00:42:39Les Français ont voté.
00:42:42La gauche parlementaire
00:42:44subit une très sévère défaite.
00:42:47La droite domine à peu près tout.
00:42:50La nouvelle Assemblée nationale
00:42:52sera donc une chambre écrasante.
00:42:55Je ne crois pas que ce soit notre idéal
00:42:58qui a été sanctionné.
00:43:00Ce sont plutôt certaines de nos pratiques.
00:43:03En un mot,
00:43:05le coeur s'est éloigné.
00:43:07Sonné, Pierre Bérégovoy déclare à l'un de ses proches,
00:43:11nous ne nous en remettrons pas.
00:43:17Le 29 mars, il présente sa démission à François Mitterrand.
00:43:21Ce sont 20 années de fidélité et de loyauté sans faille
00:43:25qui se brisent.
00:43:36Mitterrand était impitoyable
00:43:38quand quelqu'un tombait dans une ornière.
00:43:41Il n'était pas un homme facile.
00:43:43On a toujours dit qu'il aimait sauver les copains.
00:43:46Je me souviens quand même de Charles Hernu,
00:43:49qui était un peu lâché aussi.
00:43:51Quoi qu'elle dit Mitterrand après,
00:43:53c'est une fausse légende.
00:43:57François Mitterrand, comme nous,
00:43:59lui, il raisonnait froidement.
00:44:01Il disait qu'on est dans un contexte politique,
00:44:04qu'il y a de nouvelles attaques.
00:44:06On a déjà subi avant.
00:44:08Laurent Fabius, on a subi des tombereaux.
00:44:11Maintenant, il s'attaque à Pierre Bérégovoy.
00:44:14Ça fait partie de la vie.
00:44:16C'est dur, mais Pierre est un homme politique.
00:44:19Il doit savoir supporter cela.
00:44:21Voilà.
00:44:22Et ce n'était pas comme ça que le vivait Pierre Bérégovoy.
00:44:31Une fois que Bérégovoy n'est plus Premier ministre,
00:44:34après la perte des élections,
00:44:36seul dans la salle des pas perdus,
00:44:38personne ne lui parle.
00:44:40Il vient vers n'importe quel jeune stagiaire
00:44:43pour essayer de lui serrer la main.
00:44:45Les grands journalistes se tournent,
00:44:47et les gamots,
00:44:49et personne ne veut lui parler.
00:44:51Il se sent seul et abandonné.
00:44:53C'est idiot à dire, mais c'est les deux termes qui conviennent.
00:44:57Quand il regarde quelqu'un,
00:44:59il se dit qu'il a changé la manière de me voir.
00:45:02Il ne me regarde plus comme un homme simple qui a réussi,
00:45:05qui est honnête, un peu sérieux, parfois un peu triste.
00:45:09Il ne me regarde plus comme ça.
00:45:11Il me regarde comme quelqu'un qui a des questions d'argent en main.
00:45:15Mais lui s'imagine. Il est une réalité subjective.
00:45:18Pour lui, il s'imagine le problème encore plus grave qu'il n'est.
00:45:22Si quelqu'un le croise sans le voir dans un couloir,
00:45:25il s'imagine qu'il lui en veut et qu'il lui tourne le dos.
00:45:29Avec son petit cigare, il était là, la tête baissée,
00:45:32en me disant que c'était injuste.
00:45:34Je ne trouve pas que c'est injuste ce qui nous arrive.
00:45:37Quand il disait ce qui nous arrive, il pensait ce qui m'arrive.
00:45:41Je ne trouve pas que c'est injuste ce qui nous arrive.
00:45:44Franchement, on a essayé de tout faire.
00:45:47Qu'est-ce qui nous arrive ?
00:45:49Pour aider la personne qu'on aime,
00:45:51on lui dit que cette affaire n'a aucune importance.
00:45:54Mais il n'y accorde pas autant d'importance.
00:45:58Tu exagères.
00:45:59Ca n'a rien à voir avec ce que tu dis.
00:46:02Un beau jour, l'intéressé se dit
00:46:04que si on me dit ça, c'est qu'on ne me comprend plus
00:46:07et que je suis seul à porter mon drame.
00:46:10Je me souviens de promenades dans Paris
00:46:13où il voyait des gens pauvres, des immigrés, etc.
00:46:17Il disait qu'il faudrait que ces gens-là,
00:46:20il faudrait que je leur prouve ma bonne foi.
00:46:24A ce moment-là, nous serons crédibles.
00:46:27Ils pourront croire en nous.
00:46:29Pour une absence de vigilance,
00:46:32il se retrouve...
00:46:35Il ne peut plus se regarder dans la glace.
00:46:38En tout cas, il se dit que ce n'est pas possible.
00:46:42Pas moi, pas ça.
00:46:44Il n'y avait rien.
00:46:46On ne pouvait rien judiciairement.
00:46:49Il le croyait d'autant moins
00:46:51qu'il pensait que les juges tournaient autour de lui
00:46:55et notamment autour de sa famille.
00:46:58Le 30 avril, Pierre Bérigauvois est à Nevers.
00:47:01Il a annulé tous ses rendez-vous du mois de mai.
00:47:04Cette ville l'a adoptée.
00:47:06Il en est maire depuis 10 ans. Il aime s'y retrouver en famille.
00:47:13La veille, pour répondre aux obligations de sa magistrature,
00:47:17il expédie les affaires courantes.
00:47:21Le dimanche 1er mai, il préside les cérémonies de la fête du travail
00:47:25et reçoit une délégation de syndicalistes.
00:47:28Pour le vieux militant qui n'a jamais renié son passé d'ouvrier,
00:47:32cette date est un symbole.
00:47:34D'autant plus fort que le mois qui commence
00:47:37s'érige des rendez-vous qui ont marqué sa vie.
00:47:40Mais le 1er mai est aussi l'occasion de manifestations sportives
00:47:44et d'autres obligations pour le maire.
00:47:47Rien ne laisse présager du drame qui va se nouer.
00:47:50En fin d'après-midi, Pierre Bérigauvois doit assister
00:47:53à l'arrivée d'une course de canoë-kayak.
00:47:56Elle tarde. Il se débarrasse de son garde du corps.
00:47:59Il demande à son chauffeur de le conduire
00:48:02le long du canal de la jonction,
00:48:04un lieu familier où il a l'habitude de se promener.
00:48:07Il s'y est fait photographier pour sa dernière affiche électorale.
00:48:11Là, prétextant un coup de téléphone, il s'isole.
00:48:14Il sait que son garde a laissé son arme de service dans la boîte à gants.
00:48:18Il la subtilise.
00:48:20Sur le chemin de Halage, il se tire une balle dans la tête.
00:48:24Il est 18h.
00:48:26Son chauffeur et son garde du corps le retrouvent dans un coma profond.
00:48:30Les secours sont immédiats, mais inutiles.
00:48:34Son agonie prend fin à 22h15
00:48:36dans l'hélicoptère qui le transporte à Paris.
00:48:45La France est bouleversée.
00:48:47Spontanément, le Paris populaire
00:48:50vient rendre un dernier témoignage à l'un des siens.
00:48:54Le 4 mai, c'est l'hommage officiel.
00:48:57Le Parti socialiste prend le train.
00:49:14...
00:49:36Toutes les explications du monde ne justifieront pas
00:49:40qu'on ait pu livrer au chien l'honneur d'un homme
00:49:44et finalement sa vie,
00:49:46au prix d'un double manquement de ses accusateurs
00:49:50aux lois fondamentales de notre République,
00:49:53celles qui protègent la dignité et la liberté
00:49:57de chacun d'entre nous.
00:50:05En tous les cas,
00:50:08il savait que c'était une manière tragique d'arrêter les choses.
00:50:12Et on peut toujours se penser que,
00:50:15puisqu'on est dans la tragédie,
00:50:17la tragédie, elle s'écrit, elle se relie,
00:50:20elle se commente, y compris 10 ans après.
00:50:23Il y avait une dégringolade, il y avait une débandade,
00:50:27il y avait une déconstruction.
00:50:31Et lui, il est là, sur la route, qui vit ça.
00:50:35Il y a plein de voitures qui roulent dans tous les sens
00:50:38et puis finalement, il se fait écraser.
00:50:41Il se fait écraser en décidant d'être écrasé.
00:50:44Et il le fait lui-même pour être sûr de ne pas se louper.
00:50:47Je pense que c'est le cheminot qui a tué le Premier ministre.
00:50:51C'est-à-dire que je vais plus loin que l'analyse,
00:50:54il n'a pas supporté la campagne,
00:50:56qui est un élément réel de fragilisation,
00:50:59mais en même temps, comme c'est un homme
00:51:02qui réfléchissait beaucoup sur ce qu'il faisait,
00:51:05il a dû se dire, finalement, j'ai pas réussi à mériter
00:51:09ce qu'il croyait pouvoir mériter en faisant.
00:51:13Et alors, moi, je sens.
00:51:32Musique douce
00:52:02...
00:52:12Avec ce film, Pierre Bérégovoy,
00:52:14La tragédie du pouvoir,
00:52:16son réalisateur, Patrick Barbéry,
00:52:18cherchait avant tout, vous venez de le voir,
00:52:21à comprendre ce qui a poussé cet homme politique
00:52:24de premier ordre à se donner la mort
00:52:26en tentant de démêler l'imbrication complexe
00:52:29de ces combats politiques du pouvoir,
00:52:31de la justice et des médias.
00:52:33Nous allons y revenir avec nos invités,
00:52:35présents maintenant sur ce plateau de débats d'oc,
00:52:38en commençant par vous, Jean Glavani.
00:52:40Bienvenue à vous.
00:52:41Nous vous avons entendu, vu, dans ce documentaire.
00:52:44Vous êtes aujourd'hui président de l'Institut François Mitterrand,
00:52:48dont vous avez été le chef de cabinet à l'Elysée
00:52:51tout au long de son premier septennat.
00:52:53Vous avez été ministre de l'Agriculture et de la Pêche
00:52:56sous le gouvernement de Lionel Jospin,
00:52:58mais aussi secrétaire d'Etat à l'Enseignement technique
00:53:01sous le gouvernement Bérégovoy.
00:53:03Vous avez par ailleurs été élu à cinq reprises député
00:53:06d'un département qui vous est cher.
00:53:08Il s'agit bien sûr des Hauts-de-Pyrénées.
00:53:10Michel Cotta est avec nous.
00:53:12Bienvenue. Vous êtes journaliste et auteur,
00:53:14témoin de premier plan de l'histoire de la Ve République.
00:53:17Votre dernier ouvrage s'intitule
00:53:19Les Derniers Grands à découvrir chez Plon,
00:53:22un ouvrage qui couvre la période passée
00:53:24par François Mitterrand, puis Jacques Chirac, à l'Elysée.
00:53:28Un chapitre de cet ouvrage est consacré, d'ailleurs,
00:53:31à Pierre Bérégovoy.
00:53:33On y reviendra avec vous, bien entendu, dans un instant.
00:53:36Michel Noblecourt est enfin avec nous.
00:53:38Bienvenue. Vous êtes journaliste.
00:53:40Vous avez réalisé l'essentiel de votre carrière
00:53:43au sein du quotidien Le Monde
00:53:45en tant que spécialiste du monde syndical
00:53:47et de la gauche politique.
00:53:49Après ce documentaire, on a peut-être avant tout
00:53:52envie d'en savoir un peu plus sur la personnalité
00:53:55de Pierre Bérégovoy.
00:53:56Vous l'avez côtoyé à de nombreuses reprises,
00:53:59dans un univers un peu différent,
00:54:01mais toujours au sein du Parti socialiste.
00:54:05Quel est le trait de caractère
00:54:07par lequel vous définiriez le mieux Pierre Bérégovoy
00:54:10après avoir vu ce film ?
00:54:12J'hésiterais entre deux traits.
00:54:14Le premier, parce que j'entendais dans le documentaire
00:54:17la comparaison qui est faite entre lui, issu du peuple,
00:54:20et ceux qui ont été narques des hommes politiques.
00:54:23Il n'est pas un produit de la méritocratie républicaine.
00:54:26Si, au contraire, c'est un pur produit
00:54:28de la méritocratie républicaine,
00:54:30c'est-à-dire un homme qui était fort de ses deux CAP,
00:54:33il avait deux CAP, c'est tout,
00:54:35et il est arrivé, par l'engagement politique et syndical,
00:54:39par le militantisme politique,
00:54:41par l'exercice de responsabilité politique,
00:54:44à devenir un des plus hauts fonctionnaires de la République,
00:54:48secrétaire général de l'idée, puis ministre et Premier ministre.
00:54:52Je pense que c'est une caractéristique
00:54:54qui le marque particulièrement,
00:54:56ce pur produit de la méritocratie républicaine.
00:54:59J'ai travaillé avec lui à de nombreuses reprises.
00:55:02Depuis mes débuts auprès de François Mitterrand,
00:55:05au Parti socialiste, j'étais le délégué général
00:55:08auprès du 1er secrétaire de Parti socialiste,
00:55:11et Pierre était secrétaire national
00:55:13chargé des Relations extérieures du Parti socialiste.
00:55:16J'ai commencé à travailler avec lui.
00:55:18Nous sommes retrouvés à l'Elysée,
00:55:20dans la première équipe de l'Elysée,
00:55:22secrétaire général de l'Elysée de François Mitterrand,
00:55:25et moi, chef de cabinet. Je l'ai retrouvé plus tard.
00:55:28Dans son gouvernement, vous l'avez dit,
00:55:30il y a un instant, secrétaire d'Etat auprès de lui,
00:55:33pour travailler sur l'enseignement technique.
00:55:36Il y était très attentif. Je l'ai retrouvé plus tard,
00:55:39parce qu'il m'a confié une mission un peu poussée
00:55:42par François Mitterrand, m'occuper dans la Nièvre
00:55:45du circuit automobile de Manicourt.
00:55:48Malheureusement, très peu de temps,
00:55:50dans la débâcle de 93, j'ai été élu,
00:55:52et nous avions nos deux bureaux en face l'un de l'autre,
00:55:55dans un couloir du Gouvernement de Saint-Germain,
00:55:58où je l'ai fréquenté dans les dernières semaines.
00:56:01Je l'ai fréquenté tout le temps,
00:56:03et je voudrais dire que c'est un homme
00:56:05avec qui il était formidablement agréable de travailler.
00:56:08C'était un homme précis, comment dire...
00:56:11précis, méticuleux, délégant,
00:56:13faisant confiance, sérieux.
00:56:16C'était vraiment un plaisir.
00:56:18Il y avait une joie de vivre chez Pierre Bergauvoir.
00:56:21-"Joie de vivre", ce n'est pas le mot,
00:56:23mais il aimait bien rigoler, mais c'était pas...
00:56:26C'était un homme, comment dire, appliqué.
00:56:29Vous faites référence, et le documentaire l'a fait aussi,
00:56:32à ses origines, ses origines sociales, modestes,
00:56:35ce parcours atypique, disons-le, parmi les politiques.
00:56:39Je me suis demandé s'il y avait un parallélisme à faire
00:56:42entre Pierre Moroy, qui a incarné un socialisme populaire,
00:56:46et Pierre Bergauvoir, justement, à cause de ses origines,
00:56:49de ce parcours qu'a eu Pierre Bergauvoir
00:56:51avant d'arriver au sommet de l'Etat, ou presque.
00:56:54Mitterrand a choisi par deux fois des gens qui n'étaient pas...
00:56:57Il a choisi des énarques, bien sûr,
00:56:59mais il a choisi par deux fois, pour commencer et pour terminer,
00:57:02en quelque sorte, deux personnes qui venaient des milieux populaires.
00:57:06Mais il faut dire, remarquer quand même
00:57:09qu'au Parti socialiste,
00:57:11les gens qui venaient des couches populaires
00:57:14et qui n'étaient pas venus rendre la bourgeoisie
00:57:18étaient très rares, et finalement, il y a effectivement
00:57:21Pierre Moroy, c'est en ça qu'ils se ressemblent,
00:57:24et Pierre Bergauvoir, et manifestement,
00:57:27c'est à eux que François Mitterrand a fait confiance
00:57:31pour justement trouver un nouveau langage.
00:57:34Il a joué de cette fibre populaire Pierre Bergauvoir
00:57:37ou a-t-il cherché à se fondre, finalement,
00:57:40dans l'appareil socialiste ?
00:57:42Non, mais je trouve qu'il y avait un grand paradoxe
00:57:45dans Pierre Bergauvoir. C'est difficile d'en parler
00:57:48quand quelqu'un est mort et surtout quand quelqu'un est mort
00:57:51dans ces conditions. Il y avait quelque part un heurt
00:57:54entre ce qu'il était et d'où il venait,
00:57:57et le chemin a parcouru petit à petit
00:58:00au moment où il trouvait que d'autres étaient plus chanceux
00:58:03que lui, et il l'a trouvé longtemps,
00:58:05puisqu'il était Premier ministre dans sa tête
00:58:08de l'être en réalité, et c'est vrai,
00:58:11on a l'impression quand même qu'il y a quelque chose
00:58:14d'un homme qui ne revient pas
00:58:17de cette revue montée aussi haut.
00:58:20C'est l'espèce à la fois de richesse
00:58:23et de profond,
00:58:27peut-être, mal de vivre
00:58:30qu'il a dû ressentir précisément à la fin de sa vie
00:58:34et sous les accusations qui étaient portées contre lui.
00:58:37Il y avait une sorte de revanche sociale
00:58:40qui animait Pierre Bérégovoy tout au long de cette partie
00:58:43de la vie où vous avez eu l'occasion de vous côtoyer ?
00:58:46Je sais pas si on peut dire le terme...
00:58:48Je sais pas si on peut dire le terme revanche sociale
00:58:51en revanche... Pardon de répéter le mot,
00:58:54mais ce qui est vrai, c'est qu'il ne s'est jamais départi
00:58:58de ses origines simples et modestes,
00:59:01et il avait tout ça en lui, profondément,
00:59:05et quand il est arrivé secrétaire général de l'Elysée,
00:59:08qui est une fonction essentielle,
00:59:10le plus haut poste de fonctionnaire de la République,
00:59:13secrétaire général du gouvernement,
00:59:15peut-être même qu'il était déçu de voir, je crois même,
00:59:18peut-être qu'il a été déçu de ne pas être,
00:59:21comme beaucoup des secrétaires nationaux
00:59:23avec qui il était au Parti socialiste,
00:59:25premier ministre, et en même temps,
00:59:27il s'est vite rendu compte que ce poste était stratégique
00:59:30et qu'à certains égards, il avait plus de pouvoir
00:59:34et à ce moment-là, une sorte d'ambition l'a prise, sans doute.
00:59:37Après le secrétariat général de l'Elysée,
00:59:40il hérite d'un ministère très important,
00:59:42le ministère des Affaires sociales, entre 82 et 84,
00:59:45et ce qui est très frappant, c'est qu'entre 84 et 86,
00:59:49puis entre 88 et 92,
00:59:53il hérite d'un ministère un peu plus stratégique,
00:59:56celui de l'économie et des finances.
00:59:58On peut me décrire ce Pierre Bergauvois de cette époque
01:00:03à travers ses deux ministères,
01:00:05et notamment celui de l'économie et des finances,
01:00:08parce qu'il avait un surnom,
01:00:10c'était l'homme du franc fort,
01:00:12quelqu'un qui pouvait aussi sacrifier
01:00:14une partie de la politique sociale
01:00:16au profit de l'économie de marché.
01:00:18C'est un peu l'image qu'il a rendue à ce poste.
01:00:21Il a été aussi très proche du patronat,
01:00:25très proche de l'entreprise,
01:00:27et un des surnoms qu'on lui avait donné,
01:00:29c'était un surnom qui était un peu
01:00:31le nom du président de l'époque, le CNPF,
01:00:33qui s'appelait François Périgaud,
01:00:35et on l'appelait Périgauvois,
01:00:37parce qu'effectivement, il était très proche.
01:00:40En même temps, il avait conservé son identité.
01:00:43Il avait un souci très important,
01:00:45je pense que ça a guidé sa carrière politique,
01:00:48même si, comme l'a dit Marc Bondel dans le film,
01:00:51quelque part, il cherchait le pouvoir,
01:00:53mais c'était pour faire avancer la justice sociale.
01:00:56Il a quand même fait des choses importantes
01:00:58quand il était déjà ministre des Affaires sociales.
01:01:01Quand il était ministre des Affaires sociales,
01:01:03la retraite à 60 ans est rentrée en vigueur.
01:01:06La mise en oeuvre de la retraite à 60 ans,
01:01:08on la doit à Pierre Périgauvois.
01:01:10C'est par ordonnance, c'est Pierre Périgauvois.
01:01:12Il avait fait un arbitrage avant comme secrétaire général
01:01:15de la présidence de la République sur les 39 heures.
01:01:17Il l'avait obtenue, il voulait que ça soit compensé entièrement,
01:01:20donc il s'était plaigné dans ce sens.
01:01:22Il a fait autre chose qui était très importante,
01:01:24c'est qu'il est intervenu, c'était la dernière grande intervention
01:01:27avant les interventions plus récentes sur le sujet,
01:01:29sur l'assurance chômage,
01:01:31où les partenaires sociaux n'arrivaient pas à s'entendre.
01:01:34Et donc, en octobre 1982,
01:01:36il a imposé ses solutions,
01:01:38un peu dures, un peu raides, quand même.
01:01:41Il a imposé 10 millions de francs,
01:01:43à l'époque, c'était les francs d'économie,
01:01:45et ça a provoqué, effectivement,
01:01:47la sortie du chômage de 240 000 personnes,
01:01:50ce qu'on a appelé après,
01:01:52c'était l'opposition qui s'en est apparue,
01:01:54les nouveaux pauvres, voilà.
01:01:56C'était un homme qui était profondément motivé
01:01:59par la justice sociale,
01:02:01et j'ajoute autre chose sur ses origines syndicales,
01:02:04il a été à Force Ouvrière,
01:02:06il avait aussi...
01:02:08Il s'était singularisé par le fait
01:02:10qu'il voulait rapprocher les syndicats,
01:02:12il avait préconisé, c'était sa formule,
01:02:14un épiné du syndicalisme.
01:02:16On l'a un peu oublié, mais c'est-à-dire
01:02:18qu'il voulait une sorte de réunification
01:02:20entre la CFDT, Force Ouvrière,
01:02:22la FEN, à l'époque,
01:02:24qui a disparu ensuite,
01:02:26pour créer une espèce d'organisation
01:02:28qui aurait rapproché la France
01:02:30d'un modèle social-démocrate
01:02:32avec un syndicat proche du Parti socialiste.
01:02:35Un rêve de Pierre Bergauvois qu'il n'a jamais abouti.
01:02:38Est-ce qu'il a fait partie de ceux
01:02:40qui ont converti les socialistes à l'économie de marché,
01:02:44on va dire après le tournant de la rigueur de 83 ?
01:02:47Oui, je pense qu'il a oeuvré largement dans ce sens.
01:02:50Il a participé, mais François Mitterrand aussi,
01:02:53il l'avait fait d'une certaine manière.
01:02:55Il a participé à la réhabilitation de l'entreprise.
01:02:58C'était très important pour les socialistes,
01:03:00qui, pour beaucoup, ignoraient un peu tout de l'entreprise.
01:03:03C'était pas leur monde, et ils voyaient l'entreprise
01:03:06comme un lieu d'exploitation, d'oppression.
01:03:08Pierre Bergauvois a oeuvré fortement
01:03:10pour une réhabilitation de l'entreprise,
01:03:12et il a, effectivement, toujours eu le souci
01:03:14de travailler pour une économie plus compétitive,
01:03:17mais en même temps qui se favorise de la justice sociale.
01:03:20En 83, il y a eu un rapport de force
01:03:22entre ceux qui voulaient quitter le SME,
01:03:24le système monétaire européen, et les autres.
01:03:27Pierre Bergauvois faisait partie, je crois,
01:03:29de ces visiteurs du soir.
01:03:31C'est le nom qu'on donnait à ceux qui allaient voir François Mitterrand
01:03:34pour essayer de le convaincre de quitter, justement, le SME.
01:03:37Et paradoxalement, après, il aura été celui
01:03:40qui aura en grande partie, sans doute,
01:03:42converti une grande partie des troupes socialistes
01:03:45à l'économie de marché.
01:03:47La période particulière de 83,
01:03:49de ce qu'on a appelé le tournoi de la rigueur,
01:03:51ce n'est pas vraiment ça, mais j'aime pas ce mot.
01:03:54Dans l'esprit de François Mitterrand,
01:03:56c'était que nous avions fait des grands progrès sociaux.
01:03:59Non, maintenant, je les consolide.
01:04:01Je consolide les progrès.
01:04:03Sinon, ils seraient menacés par la dérive du franc.
01:04:06Mais, premièrement,
01:04:09assurément, Pierre Bergauvois est un de ceux
01:04:12qui a gagné pour la gauche
01:04:15le label de la crédibilité des gouvernanciers.
01:04:18Il ne faut pas oublier qu'en 81,
01:04:21la gauche est depuis 23 ans au pouvoir
01:04:23et elle est victime...
01:04:2523 ans d'opposition à la droite, exactement,
01:04:29et qu'elle est victime
01:04:31de cette espèce de critique d'incompétence.
01:04:34C'est à la fois sur le point d'intérêt.
01:04:36Si elle vient au pouvoir, il y aura les chars russes à Paris
01:04:39et si elle exerce le pouvoir économique,
01:04:42ça va être la débâcle, etc.
01:04:44Bergauvois est celui qui gagne
01:04:46les galons de crédibilité de la gauche.
01:04:49Ca restera ça dans l'histoire.
01:04:51Il est l'expression même de ça.
01:04:53Quant à 83, c'est difficile de porter un jugement.
01:04:56Beaucoup ont dit que ceci était pour,
01:04:58ceci était contre, etc.
01:05:00Certains changent d'avis en cours de route.
01:05:03J'ai étudié ça de près, y compris avec des universitaires.
01:05:06François Mitterrand était un homme
01:05:08qui était obsédé par sa liberté de choix.
01:05:11C'est vrai qu'autour de lui, tout le monde lui disait,
01:05:14à l'Elysée, la quasi-totalité, presque,
01:05:17à Matignon, Montroi, à Ministère,
01:05:19tout le monde lui disait qu'il ne faut pas sortir.
01:05:22Il y avait un côté, il n'y a pas d'alternative,
01:05:25pour prendre l'expression de Margaret Thatcher.
01:05:28Ca, pour Mitterrand, c'était impossible.
01:05:30Pour Mitterrand, dire qu'il n'y a pas d'alternative,
01:05:33c'est la négation de la politique.
01:05:35Mitterrand s'était forcé de crédibiliser une autre solution.
01:05:38Il y avait un visiteur du soir qui s'appelait Jean Riboud,
01:05:41un de ses amis, qui lui défendait la santé du SME.
01:05:44Mitterrand a fait crédibiliser.
01:05:46Il a demandé à des ministres, comme Pierre Bérégovoy,
01:05:49à certains de ses collaborateurs, de regarder, de crédibiliser.
01:05:53A un moment, il a pu dire, vous voyez, j'ai le choix.
01:05:56Je suis libre de choisir.
01:05:58C'était une obsession, du début à la fin de sa vie politique.
01:06:01La politique reprenait ses droits.
01:06:03C'est pour ça que c'est difficile de dire
01:06:05celui-là était pour, celui-là contre.
01:06:07Pierre a été de ceux qui ont balotté avec Mitterrand,
01:06:10si j'oserais hésiter.
01:06:12Un mot, Michel Cotin ?
01:06:14Il faisait pas partie tout à fait des visiteurs du soir,
01:06:18qui étaient quand même donc arrivés à 6h du soir
01:06:21en disant à François Mitterrand, il faut sortir,
01:06:24sinon, il faut sortir et dévaluer.
01:06:27Lui, je crois qu'il a été très prudent.
01:06:31Il l'écoutait, Mitterrand.
01:06:33Il jouait à ce jeu, effectivement.
01:06:35Mais je pense qu'il n'a jamais fait partie des farouches,
01:06:40des farouches qui voulaient sortir du système monétaire.
01:06:44Moyennant quoi, beaucoup ont hésité,
01:06:46parce qu'on voit, qu'est-ce qui a donné le signal,
01:06:49finalement, à François Mitterrand ?
01:06:51Qui a donné le signal ?
01:06:53Je rappelle que c'est Laurent Fabius,
01:06:55qui avait vu le gouverneur de la Banque de France,
01:06:58qui lui a dit, ça, c'est pas possible.
01:07:00Il est revenu vers Mitterrand, il lui a dit, ça, c'est pas possible.
01:07:04Et manifestement, son choix était fait depuis le départ.
01:07:07Moi, j'en suis convaincue. Il a ouvert le dialogue,
01:07:10et c'est bien, mais je pense que son choix personnel,
01:07:13et d'ailleurs, toute la suite pour l'Europe le montre,
01:07:16c'était... Restons-y.
01:07:19Pierre Bérégovoy est nommé par François Mitterrand
01:07:22Premier ministre le 3 avril 1992.
01:07:27On va voir un extrait du documentaire.
01:07:29Il s'agit de son discours de politique générale
01:07:32devant l'Assemblée nationale le 8 avril 1992.
01:07:37Chômage !
01:07:39Insécurité !
01:07:41Corruption !
01:07:43Voilà les trois fléaux
01:07:46qui démoralisent la société française.
01:07:52On soupçonne
01:07:54certains hommes publics
01:07:56de s'être enrichis personnellement
01:07:59de manière illégale.
01:08:02S'ils sont innocents,
01:08:04ils doivent être disculpés.
01:08:06S'ils sont coupables,
01:08:08ils doivent être châtiés.
01:08:10Dans tous les cas, la justice doit passer.
01:08:21Mais je voudrais être plus clair encore.
01:08:25J'entends vider l'abcès de la corruption.
01:08:29Il leur fait suite, à cet extrait,
01:08:32ce fameux moment où il brandit une note
01:08:36en disant qu'il avait ici des noms,
01:08:38en rapportant cela à ses propos sur la corruption.
01:08:41Michel Noblecourt, je vais vous demander un effort de mémoire.
01:08:45Ce fameux 8 avril 1992,
01:08:47est-ce que vous attendiez un discours aussi virulent
01:08:50de la part de Pierre Bérégovoy concernant la corruption ?
01:08:53On l'attendait, évidemment, sur le terrain du chômage.
01:08:56C'était un problème majeur en France à l'époque.
01:08:59Mais vous l'attendiez aussi fort, aussi virulent,
01:09:02sur ce terrain de la corruption ?
01:09:04Non, pas vraiment. Honnêtement, je l'attendais sur le chômage.
01:09:08Je pense que le chômage...
01:09:10J'ai oublié la formule de François Mitterrand
01:09:13qui disait qu'on a tout essayé
01:09:15et qu'on n'a pas réussi à réduire le chômage.
01:09:18Pierre Bérégovoy arrive au pouvoir à Matignon.
01:09:21Il a bien aimé que la gauche se passe de l'épisode
01:09:24Édith Cresson...
01:09:26Au pire moment, au pire moment,
01:09:28il y a une formule qu'on voit dans le film,
01:09:31on parle de kamikaze.
01:09:33Effectivement, il sait que c'est foutu.
01:09:36Il sait que la gauche va perdre les élections.
01:09:39Il est là pour un an. Il fait une sorte d'intérim
01:09:42avec le retour de la droite au pouvoir.
01:09:45Il est face à une équation impossible à résoudre.
01:09:48Il faut qu'ils réussissent à faire baisser le chômage.
01:09:51Peut-être qu'il trouve un dérivatif en disant
01:09:53que comme le chômage n'est pas arrivé,
01:09:55il va mettre l'accent sur le combat contre la corruption.
01:09:58C'est ce qu'on retiendra de son histoire politique générale,
01:10:02mais c'est un peu dommage.
01:10:04Et avant de vous donner la parole,
01:10:06Michel Noblecourt, cette fameuse note qu'il brandit,
01:10:09qu'on a revue dans ce documentaire,
01:10:11qu'est-ce qu'elle contient exactement, cette note ?
01:10:14Quelqu'un a la réponse ?
01:10:16Vous ne savez pas ?
01:10:18Non, non.
01:10:19Vous figurez sur cette fameuse note ?
01:10:21Je suis dans l'hémicycle.
01:10:23Je rentre au gouvernement pour la première fois,
01:10:26dans le gouvernement de Pierre Berrigaua.
01:10:29Je confirme ce que dit Michel Noblecourt.
01:10:31Quand il m'appelle pour dire qu'il va rentrer au gouvernement,
01:10:34on a une conversation assez longue.
01:10:36Je lui demande ce qu'il va faire, ce qu'il propose.
01:10:39Il est un peu fataliste.
01:10:41Il dit qu'il veut limiter les dégâts,
01:10:44faire avancer quelques points.
01:10:46Il est très fataliste,
01:10:47donc il ne fait pas beaucoup d'illusions
01:10:49sur sa capacité à changer l'ordre des choses.
01:10:52Je suis dans l'hémicycle, au banc du gouvernement,
01:10:55et je vois, comme tout le monde, arriver cette liste.
01:10:58J'ai envie de savoir, mais je ne saurais jamais,
01:11:01je n'ai jamais su.
01:11:03Est-ce que quelqu'un l'a jamais su ?
01:11:05Je ne sais pas.
01:11:06Forcément, de deux choses.
01:11:08La page était blanche, mais ça serait vu.
01:11:11Elle n'est pas blanche, d'ailleurs.
01:11:13Il y a des choses dessus.
01:11:14Celui qui a rédigé la note doit savoir ce qu'il y avait dessus.
01:11:18On n'aura pas le fin mot.
01:11:20J'étais dans la tribu de Fresse, à ce moment-là.
01:11:24Je me rappelle très bien ce discours.
01:11:26Parce qu'on attendait tout, moi, j'attendais tout
01:11:29de Bérégovoy, sauf qu'il commence
01:11:32par une agression avec cette Assemblée.
01:11:35Ce qui est formidable, c'est qu'il a la majorité à l'Assemblée.
01:11:39On entend que les hurlements de l'opposition,
01:11:43se croyaient atteintes, parce qu'on parlait
01:11:46de concussions et de prévarications.
01:11:49Donc, c'était...
01:11:50On croyait qu'elle se sentait visée.
01:11:52Oui, on croyait qu'elle se sentait visée.
01:11:55J'ai trouvé incroyable qu'il commence,
01:11:58alors que c'était quelqu'un d'un caractère
01:12:01que les gens pensaient, que les gens croyaient,
01:12:04d'une équanimité totale.
01:12:06Il était toujours souriant.
01:12:08On le voyait toujours souriant,
01:12:10il était derrière François Mitterrand à son entrée en 81.
01:12:14Moi, je ne pensais pas qu'il commencerait par la bagarre.
01:12:18D'un autre côté, peut-être qu'il n'avait pas d'autre solution.
01:12:22La bagarre, mais sur ce terrain-là, précisément.
01:12:25Quand on rentre sur ce terrain,
01:12:27il faut être sûr de soi-même, d'être hors de cause.
01:12:30Ca prouve deux choses.
01:12:32Il ne se sentait pas, lui,
01:12:34qu'il ne sentait pas que le fameux emprunt
01:12:37à Patrice Pelard, précédent,
01:12:40allait être considéré comme un manquement terrible
01:12:43à la déontologie et comme aussi une preuve de corruption.
01:12:47Ca, il ne le savait pas, mais c'est le discours,
01:12:50non seulement qu'on ne l'attendait pas,
01:12:52mais qui a été assassin pour lui.
01:12:54Il s'est retourné, il a suffi le temps,
01:12:56il a suffi d'un peu de temps,
01:12:58pour que le discours se retourne contre lui.
01:13:01Effectivement, il se sentait, au fond, si propre
01:13:04qu'il attaquait sur un terrain,
01:13:06mais évidemment, l'opposition et les boules puantes
01:13:09l'ont rattrapé sur ce terrain.
01:13:11Je vais dire une chose.
01:13:13Ce qui m'a frappé, comme le vient de dire Michel Cotta,
01:13:16c'est que, dans le discours de politique générale,
01:13:19ce passage crée une rupture dans le discours.
01:13:22Au moment où il sort ça, il y a une réaction.
01:13:25Moi, je vois, dans l'hémicycle...
01:13:27J'apprends ce jour-là qu'il y a des ténors dans un hémicycle.
01:13:31Dans toutes les législatures,
01:13:33il y a deux ou trois parlementaires expérimentés,
01:13:36de droite comme de gauche, qui tiennent l'hémicycle.
01:13:39Dont Pierre Mazot, à l'époque.
01:13:41Pierre Mazot, qui a été mon maître de l'hémicycle.
01:13:44Grand monsieur, grand républicain, grand parlementaire.
01:13:48Et grand chahuteur.
01:13:50Et là, Pierre Mazot se lève, quoi,
01:13:53et dit... Vous n'avez pas le droit de dire ça !
01:13:56Il le monte du doigt. Je me souviens de cette scène.
01:13:59Pierre Mazot, dans son côté théâtral,
01:14:01avec une autorité naturelle formidable.
01:14:03Il dit qu'on ne peut pas dire ça.
01:14:05On veut les noms, on veut la liste.
01:14:07Et là, il ne peut quasiment plus parler, Pierre.
01:14:10Il ne peut quasiment plus parler.
01:14:12C'est un grand moment parlementaire.
01:14:14Il se passe des choses dans un hémicycle.
01:14:17C'est une scène de théâtre.
01:14:19Après, sur la suite, je rejoins complètement Michel Cotta.
01:14:23A partir du moment où Pierre Bérégovoy,
01:14:25dans son discours politique général,
01:14:27met cet accent sur la lutte contre la corruption,
01:14:30sur cette affaire du prêt immobilier,
01:14:32qui est une affaire, je ne dis pas de corne-cul,
01:14:35mais il n'y a pas de malhonnêteté,
01:14:37il n'a pas volé, encore moins d'argent public.
01:14:40Tout ça est bien décrit dans le film.
01:14:42On lui a fait un prêt pour acheter un appartement.
01:14:45Mais simplement, comme il a fait...
01:14:47L'opinion ne fait pas la nuance.
01:14:50Certains médias, encore moins, etc.
01:14:52Je dis certains, pas tous, mais encore moins la nuance.
01:14:56Il est emporté par ça, il est piégé par ce discours.
01:14:59Décrivez-nous ce qu'ont été ces mois de campagne
01:15:03pour les législatives de 93,
01:15:05dans le contexte qu'on a revu dans ce documentaire,
01:15:08avec notamment cette affaire qui est intervenue,
01:15:11mise en épingle par le canard enchaîné, notamment.
01:15:14Décrivez-nous un tout petit peu ce qu'était l'atmosphère
01:15:17de cette campagne.
01:15:18On a le choix des expressions entre chemin de croix
01:15:21et descente aux enfers, si je puis dire.
01:15:24Mais il a tenu. Je veux dire, il a tenu.
01:15:27Il était dans une situation extrêmement difficile,
01:15:30face à des vents contraires, sachant que, de toute façon,
01:15:33c'était perdu, c'était fichu. Il n'avait rien espéré.
01:15:36Comme disait Jean Glavani, éventuellement limiter les dégâts.
01:15:40Ce n'a pas été le cas. Les dégâts n'ont pas été limités.
01:15:43Les dégâts ont été considérables.
01:15:45Il s'est battu contre le dos...
01:15:47Avec dans le dos, effectivement, une adversité considérable.
01:15:51Mais il a tenu. Il a tenu. Il a été...
01:15:54Il n'a pas dévié. Il a défendu sa politique.
01:15:57Est-ce qu'il a été lâché par les siens ?
01:15:59C'est ce que laisse entendre ce film.
01:16:01Dans le documentaire, il dit qu'à un moment,
01:16:03les fuites ont été organisées pour le canard enchaîné.
01:16:06C'est souvent le cas.
01:16:08Vraiment et proprement par des... Oui, voilà.
01:16:11Le juge ne fait pas partie des siens.
01:16:13Oui, c'est ça.
01:16:14Après, est-ce que certains, dans son propre camp,
01:16:17ont voulu lui porter tort ?
01:16:19J'en sais rien. J'ai pas la réponse,
01:16:21mais c'est une possibilité.
01:16:23Je parle du juge Jean-Pierre, qu'on voit dans ce documentaire,
01:16:26qui avait été chargé, dans un premier temps, de l'affaire Urba.
01:16:29Ca touchait là aussi le Parti socialiste.
01:16:31Et en plus, par hasard, qui arrive sur le chèque d'un million,
01:16:34et ça, le document le dit très bien,
01:16:36qui arrive sur le chèque d'un million,
01:16:38donnez-moi pas triste là, par hasard.
01:16:40Non, je trouve aussi que...
01:16:42Alors, ça, peut-être, Jean Glavani a des éléments
01:16:45que moi, je n'ai pas, mais de l'extérieur, en tout cas,
01:16:48on voyait quand même Bérégovoy très attaqué par son camp.
01:16:53Parce qu'il avait fait preuve d'une espèce d'impatience,
01:16:58avec les premiers ministres qu'il avait précédés,
01:17:01et notamment avec Edith Cresson,
01:17:03parce que c'était l'ennemi.
01:17:05Edith Cresson pense, et je crois qu'elle pense toujours,
01:17:08que sans Bérégovoy, elle n'aurait pas eu les problèmes qu'elle a eus.
01:17:12Il avait quand même, déjà, à l'intérieur, chez les socialistes,
01:17:16où il y avait quand même pas mal de courants différents,
01:17:19et il avait déjà... Il ne faisait pas le plein, quoi.
01:17:22Il ne faisait pas le plein.
01:17:24Il y avait déjà des gens qui disaient,
01:17:26non, il est trop ambitieux, trop...
01:17:29Il a encensé mes terrains pour être au point où il est.
01:17:33Il avait déjà des ennemis.
01:17:35Alors, évidemment, dans ce cas-là,
01:17:38les ennemis ne montent pas en première ligne pour le défendre.
01:17:42On va écouter un deuxième extrait du documentaire.
01:17:45C'est Laurent Fabius, au soir,
01:17:47résultat du second tour des législatives de 1993.
01:17:52Les Français ont voté.
01:17:55La gauche parlementaire subit une très sévère défaite.
01:17:59La droite domine à peu près tout.
01:18:03La nouvelle Assemblée nationale sera donc une chambre écrasante.
01:18:08Je ne crois pas que ce soit notre idéal qui a été sanctionné.
01:18:13Ce sont plutôt certaines de nos pratiques,
01:18:16en un mot, le coeur s'est éloigné.
01:18:20Ce n'est, Pierre Bérégovoy déclare à l'un de ses proches,
01:18:24nous ne nous en remettrons pas.
01:18:26Laurent Fabius, qui était le premier secrétaire
01:18:29du Parti socialiste, à ce moment précis de son intervention.
01:18:33Est-ce que Pierre Bérégovoy a pris pour lui cette défaite ?
01:18:37Oh que oui !
01:18:39Moi, j'ai vécu cette campagne comme candidat,
01:18:42comme membre du gouvernement et comme candidat.
01:18:45C'est un conseil de vieux responsable socialiste qui me dit
01:18:48ne dis pas que t'es membre du gouvernement.
01:18:51C'était la plus dure que j'ai eu à faire de toute ma vie.
01:18:54On sentait une agressivité quand on faisait du porte-à-porte.
01:18:58On nous mettait le sang contaminé dans la gueule.
01:19:01On nous claquait les portes au nez.
01:19:03J'ai fait des centaines, des milliers d'appartements
01:19:06dans une violence. C'était formidablement difficile.
01:19:09Et dans cette campagne, Pierre Bérégovoy a commencé
01:19:12sa forme de dépression.
01:19:14J'appelle ça par le nom que j'ai vécu.
01:19:17Tous les soirs, et tous les matins, il arrivait à Matignon.
01:19:20On lui remontait la machine,
01:19:22on lui donnait l'emploi du temps de la journée.
01:19:25Il y a un Premier ministre à un emploi du temps surdimensionné,
01:19:28suroccupé, etc. Par automatisme, il repartait.
01:19:31Après la défaite, je vous ai dit tout à l'heure,
01:19:34au début de l'émission, j'étais à l'Assemblée avec lui.
01:19:37Vous faites partie des très rares députés socialistes
01:19:40qui ont été réélus.
01:19:41Je suis élu pour la première fois.
01:19:43Vous, pour la première fois.
01:19:45Il a été réélu. C'est un paradoxe.
01:19:47C'est un paradoxe. Je suis élu pour la première fois
01:19:50dans la débat. J'avais été battu dans le succès de 88.
01:19:53C'est mon paradoxe à moi.
01:19:55Qu'est-ce qu'il vous dit, alors, peu de temps après cette...
01:19:59Il est dans une dépression profonde.
01:20:02J'ai eu, pendant plusieurs semaines,
01:20:05la défaite et son suicide, c'est le 1er mai,
01:20:08ça a duré un mois, un mois et demi.
01:20:10Je le voyais tous les jours.
01:20:12Dans une dépression profonde,
01:20:14faisant des allers-retours dans le couloir,
01:20:17en disant... Il m'appelait Coco.
01:20:19On a tout raté, alors.
01:20:21J'ai dit, Pierre, arrête, reprends-toi.
01:20:24C'est à cause de moi, tout ça.
01:20:26Oui, il prenait tout sur lui.
01:20:28Sa dépression était terrible.
01:20:30Il était parti dans un tunnel où il n'entendait plus rien.
01:20:34J'ai vécu ça comme très douloureusement.
01:20:37J'avais beaucoup d'affection pour lui.
01:20:39Toutes les années qu'on avait passé ensemble,
01:20:42presque 15 ans au Parti socialiste, à l'Elysée, au gouvernement,
01:20:46et je voyais cet homme profondément dépressif.
01:20:49Donc, oui, évidemment qu'il prenait la défaite pour lui.
01:20:53Tout ça, c'est de ma faute. Combien de fois m'a-t-il dit ça ?
01:20:57C'est un homme très profondément dépressif,
01:21:00pour reprendre cette expression,
01:21:02qui m'est fait un séjour deux mois après.
01:21:05Ce qui est formidable, c'est que lui, il a été réélu.
01:21:08Il aurait pu, au moins, en avoir un bonheur.
01:21:11Eh bien, non. Pas du tout.
01:21:13C'est la défaite globale qui lui a fait oublier
01:21:16sa... Après tout, sa victoire personnelle.
01:21:20Donc, ça prouve vraiment qu'il était déjà impressionné.
01:21:24Surtout, ce qui m'avait quand même surpris à ce moment-là,
01:21:27parce que je connaissais très bien Gérard Carrérou,
01:21:30qui est donc...
01:21:32C'est un très bon ami qu'on voit dans ce documentaire.
01:21:35C'est qu'il reprochait, qu'il faisait le reproche,
01:21:38et c'était ce que ses amis disaient,
01:21:40il reprochait vraiment à François Mitterrand
01:21:43de ne pas l'avoir entouré.
01:21:45Enfin, il faut dire que François Mitterrand,
01:21:48il en avait vu dans sa vie, des défaites.
01:21:51Il avait vu Fabius, pendant des années,
01:21:54crucifié sur le sang contaminé.
01:21:56Au fond, celui qui était le plus à plaindre,
01:21:59celui qui avait aussi à digérer la défaite,
01:22:02c'était François Mitterrand.
01:22:04Que François Mitterrand ne réponde pas immédiatement,
01:22:07ne se porte pas au chevet de son Premier ministre,
01:22:10il y a quelque chose d'assez naturel là-dessus.
01:22:13Ca, il ne le supportait pas, et ça l'obsédait.
01:22:16En réalité, François Mitterrand avait pris rendez-vous avec lui.
01:22:20Il avait eu sa femme, il n'avait pas pu le joindre lui.
01:22:23Il avait pris rendez-vous pour après le suicide.
01:22:27Charras a raconté ça,
01:22:29parce que la thèse de Gérard Carreau nous a beaucoup marqués.
01:22:33On s'est retournés vers François Mitterrand.
01:22:36Charras, qui a vécu ça de très près, a remis les choses au point.
01:22:40Il n'a pas du tout laissé tomber.
01:22:42D'ailleurs, on ne pouvait rien faire pour lui,
01:22:45ni Mitterrand, ni personne,
01:22:47quand un être est dans cet état de dépression si profonde.
01:22:51Attendre si longtemps pour être Premier ministre
01:22:54et être battu comme ça, c'est vrai qu'il aurait mieux
01:22:57qu'il n'ait jamais été nommé.
01:22:59Il n'aurait pas eu ce coup de mou épouvantable.
01:23:02Trois jours après son suicide,
01:23:04Mitterrand prononce un discours, à l'occasion de ses obsèques,
01:23:08avec cette fameuse phrase.
01:23:24...de chacun d'entre nous.
01:23:26On l'a livrée au chien, Pierre Bérigauvois,
01:23:29d'une certaine manière, dans le contexte
01:23:32que nous avons décrit ensemble.
01:23:34Oui, on l'a livrée au chien.
01:23:36Les mots de François Mitterrand étaient très forts.
01:23:39C'était un discours magnifique qu'il a fait pour Pierre Bérigauvois,
01:23:43avec des paroles très fortes, effectivement.
01:23:46On l'a livrée, c'était une espèce de sacrifice.
01:23:49On a sacrifié Pierre Bérigauvois,
01:23:51et c'était la cible numéro un.
01:23:53C'était devenu l'homme sur lequel tout le monde tapait,
01:23:56pour une histoire qui était complètement...
01:23:59Je dirais presque ridicule.
01:24:01Il n'aurait pas dû se maître.
01:24:03C'était ridicule.
01:24:05Il n'avait rien fait d'illégal, il n'avait rien fait de mal.
01:24:09Il n'avait pas de quoi le mettre en cause.
01:24:12Sauf que c'est un prénom remboursé, qu'on sait maintenant,
01:24:16mais on le sait peut-être avec l'histoire qui a suivi,
01:24:19où tout le monde a été mis en accusation pour tel ou tel point,
01:24:23mais c'est vrai qu'il n'aurait pas dû le faire.
01:24:26Et il a eu un prêt sans le rembourser.
01:24:29En fait, tout a commencé quand même aussi sur...
01:24:32Oui, je l'ai remboursé, il l'a remboursé,
01:24:35en disant un chèque de 500 000 euros,
01:24:38qu'on n'a pas trouvé,
01:24:40et des objets d'art qu'on n'a jamais pu identifier.
01:24:43Il y a quand même...
01:24:45C'est pas Lalali dont il a été victime.
01:24:47Ca ne justifie pas son suicide.
01:24:49C'est vraiment le mot de la fin, Jean Glavani.
01:24:53Les crapules ne se suicident pas.
01:24:55J'aime cette formule.
01:24:57Surtout pour un million.
01:24:59On restera sur cette formule.
01:25:01Vraiment un grand merci à vous trois
01:25:03d'avoir rendu cet hommage, finalement, à Pierre Bérégovoy,
01:25:07après ce documentaire qui nous a retracé ce qu'a été son parcours,
01:25:11parcours tragique, s'il en est.
01:25:13Vos réactions, ce sera sur hashtag DébatDoc.
01:25:16Merci à Félicité Gavalda, Yasmine Benaïssa,
01:25:19qui m'ont aidé à préparer cette émission.
01:25:22Prochain rendez-vous avec DébatDoc,
01:25:24avec son documentaire et son débat. A très bientôt.
Commentaires

Recommandations