00:00Il est 6h22, François, réformateur, moderne, pape qui a fait bouger l'institution deux fois millénaire qu'est l'Église catholique.
00:08Mais qu'est-ce qui l'a mené à tout ça ? Qui est Georges et Mario Bergoglio, l'homme, le prêtre, avant le pape ?
00:15Bonjour Jean-Benoît Poul.
00:17Bonjour.
00:17Vous êtes historien, vaticaniste, analyste de l'actualité religieuse pour la revue Le Grand Continent.
00:23Cette question, vous la posez dans un long papier que vous avez publié hier.
00:28Depuis l'annonce de la mort du pape François, on parle évidemment d'un homme très proche des gens,
00:33qui avait une attention particulière pour les plus démunis.
00:36Certains disent pape de gauche, anticapitaliste eux-mêmes.
00:40Une image qui puise ses origines, chez lui, en Argentine, il est né, il faut le rappeler, dans un quartier populaire de Buenos Aires, le pape François.
00:48Oui, tout à fait. Ses parents étaient, comme beaucoup d'Argentins, des immigrés d'Italie.
00:54Et lui-même a grandi dans ce qu'on pourrait appeler la classe moyenne inférieure.
01:00A la limite, effectivement, de ce qu'on appelait autrefois la toute petite bourgeoisie,
01:05et en fait assez proche, par certains côtés, de milieux plus populaires,
01:09dans lesquels la dévotion simple, la dévotion qui passe par des gestes quotidiens,
01:14et par exemple la piété mariale, joue un très grand rôle qu'il n'a pas du tout oublié quand il a été élu pape.
01:22Et dans une société argentine où les inégalités sociales à l'époque, dans les années 40, 50, 60, sont très fortes ?
01:30Oui, tout à fait. Un monde, effectivement, où les inégalités étaient,
01:35et à certains égards sont toujours d'ailleurs bien plus criantes qu'en Europe,
01:39et ce qui a entraîné d'ailleurs pas mal de bouleversements politiques dans ces années-là,
01:43notamment le péronisme, cette idéologie autour du président péronne
01:48qui postule en fait une sorte de lien organique entre le peuple et le chef, quelque chose.
01:55Le chef doit sentir le peuple et critiquer les élites traditionnelles et les cadres.
02:00Ça aussi, le pape François, sans être péroniste au sens strict,
02:03il n'a pas de projet politique partisan, mais il a été grandement influencé par ce lien en fait
02:10et cette ambiance générale de l'Argentine des années 50, 60, encore 70, à bien des égards.
02:18Dans son adolescence, sa vie de jeune adulte, on l'a beaucoup raconté qu'il avait été videur de boîte de nuit,
02:23il a même été fiancé avant de rentrer dans les ordres.
02:27À quel point ça compte ça dans ce qu'il a fait ensuite en tant que pape
02:31et dans cette vision du monde qui était la sienne ?
02:33En fait, pour son époque, il s'agissait d'une vocation plutôt tardive,
02:40parce qu'à l'époque, je rappelle, on entrait vraiment au séminaire à l'adolescence
02:44et en fait même pour bien des prêtres, ce qu'on appelait le petit séminaire
02:48tenait lieu de lycée, de secondaire ou de transition entre le secondaire et le supérieur.
02:53Lui a eu un brevet comme chimiste, en gros, il a fait des études supérieures de chimie avant,
02:59alors pas longtemps, je crois qu'il est rentré vers 20 ans, 21 ans, il est tout de suite rentré,
03:03dans la compagnie de Jésus, donc pour nous c'est très jeune, mais pour l'époque,
03:07ça dénotait quand même une certaine maturation, une certaine maturité de vie
03:10et puis une certaine diversité d'expériences, effectivement,
03:14avant d'entrer, de faire le choix de l'église.
03:18Il n'y avait pas, Benoît XVI, à cet égard, représente un parcours beaucoup plus classique.
03:21Vous disiez que François n'avait pas de projet politique, il y a eu, vous parliez du péronisme,
03:28il y a eu plus tard en Argentine la dictature militaire, à partir de 1976,
03:33une forme d'extrême droite qui n'a en fait jamais vraiment formellement condamné le prêtre Bergoglio à l'époque.
03:40Non, mais enfin, qui la condamnait ouvertement s'exposait aussi à de multiples risques,
03:47alors on peut dire, effectivement, il y a eu quelques polémiques en Argentine sur pourquoi n'a-t-il pas condamné, etc.
03:53Mais ce qu'on peut dire, c'est qu'il a apporté un soutien aussi résolu que discret à des jésuites et à d'autres prêtres
03:59qui étaient, eux, des opposants déclarés, qui étaient dans la lutte ouverte,
04:03dans l'opposition résolue à la dictature argentine.
04:08Donc il a été prudent, il a choisi, on va dire, l'éthique de responsabilité plutôt que l'éthique de conviction,
04:13bon, dans une période qui était tout de même très dure pour toute la société argentine.
04:17Et on connaît ces discours face à l'extrême droite, le dernier en date contre finalement Donald Trump,
04:24sans vraiment le citer, mais il écrit en fait, avant la dernière présidentielle,
04:29aux catholiques américains en leur disant, attention à ce que vous faites.
04:33Donc par là, il a eu une forme d'engagement contre l'extrême droite finalement.
04:36Oui, effectivement, en tout cas, il a dit, bon, je sais, pape de gauche, effectivement, à certains égards,
04:44ce qu'on peut retenir, c'est qu'il a dit à un moment, je ne suis pas de droite,
04:47et il n'a pas dit le symétrique, si vous voulez, qu'on est en train d'un pape, je ne suis pas de gauche non plus.
04:51Donc c'est pas le pape du nini, ça a été le pape d'un engagement assez tranché et tranchant,
04:57effectivement, en faveur du peuple, quoi.
04:59Et il y a cet aspect social dont on a parlé, sur les questions sociétales,
05:03malgré quelques avancées, notamment vis-à-vis des femmes, des personnes LGBT dans l'église,
05:08le pape François est resté conservateur sur un certain nombre de sujets,
05:12notamment sur l'IVG, vous parliez de droite et de gauche,
05:15est-ce que finalement, il ne faut pas plutôt, quand on parle du pape François,
05:18voir une grille nord-sud, finalement ?
05:20C'est-à-dire qu'il est à l'image aussi de l'Amérique du Sud d'aujourd'hui,
05:24qui socialement est peut-être un peu plus proche des pauvres, entre guillemets,
05:28et sur le point de vue des valeurs un peu plus conservatrices.
05:33Oui, en tout cas, c'est un pape très proche de ce qu'on a appelé,
05:36de manière un peu rhétorique, le Sud global.
05:41C'est-à-dire, effectivement, des valeurs qui sont peut-être aujourd'hui davantage associées
05:44aux pays du Sud qu'aux pays du Nord ultra-développés,
05:49auxquels il a réservé d'ailleurs des critiques extrêmement dures, c'est vrai.
05:53Bon, en tout cas, il a été attentif, effectivement, à toutes les périphéries,
05:58périphéries sociales, périphéries existentielles et géographiques,
06:02y compris donc à porter la voix de pays, d'opinions publiques,
06:06de pays qu'on n'entend pas trop souvent, c'est vrai, dans nos pays occidentaux sécularisés.
06:10Merci Jean-Benoît Poul, d'avoir été l'invité du 5-7 de France Inter ce matin.
06:14On peut vous lire sur le site de la revue Le Grand Continent.
06:18Très bonne journée.
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