00:00L'importance du reportage sur l'Ukraine, c'est d'alerter et de témoigner sur un conflit
00:05qui risque de mettre fin à 60 ans de paix en Europe.
00:09C'est très important de couvrir cet événement,
00:11parce qu'on est à la limite d'un drame international beaucoup plus fort.
00:15Le reportage en Ukraine, il est très compliqué et du coup assez dangereux,
00:32parce que l'armée ukrainienne est totalement paranoïaque,
00:35ils ne veulent pas qu'on les photographie, ils ont peur qu'on dévoile leur position aux Russes.
00:39De plus, les Russes ont infiltré les rues de Kiev et même les routes,
00:46avec des commandos de saboteurs qui se baladent un peu partout pour créer le chaos,
00:50et ça marche, et donc tout le monde est paranoïaque.
00:53Quand ils voient arriver une voiture qu'ils ne connaissent pas, ils sont très nerveux,
00:57et c'est surtout sur les barrages des routes, la plupart du temps ce sont des civils en armes,
01:02donc pas très entraînés.
01:04En fait, on se retrouve dans un no man's land flou,
01:07et pour l'instant les seules photos qu'on voit, c'est les choses ponctuelles,
01:10comme les bombardements et les civils qui fuient.
01:20Ils ont toujours été une cible sur le terrain, les journalistes.
01:23Ça dépend des pays, en fait, par exemple au Vietnam, on n'était pas des cibles,
01:27on pouvait être tués parce que c'était des combats.
01:29Les pays où on était des cibles, c'était Israël,
01:31là en ce moment, dans les pays Daesh, s'ils peuvent tuer un journaliste, ils le feront,
01:36à Sarajevo, et tout ça c'est il y a un certain temps,
01:39donc c'est pas vraiment nouveau.
01:41Pour un pays d'ex-Union soviétique, un journaliste c'est quelqu'un qui sert à la propagande.
01:47Donc si vous êtes en face, vous êtes un ennemi.
01:50Ils n'ont pas du tout l'éducation de la liberté d'expression et de la presse libre.
01:56C'est Staline qui disait que les photos valent mille mots.
01:59Feu à volonté sur les photographes.
02:03Ça prouve qu'une chose, c'est qu'on est utile.
02:05Si on n'était pas utile, pourquoi on essaierait de nous empêcher de bosser ou de nous flinguer ?
02:09Patrick Chauvel a le courage et la modestie des grands professionnels.
02:14Je fais de la photo qui est à haut risque, mais ça c'est mon problème,
02:18ça ne rentre pas en ligne de compte du tout pour moi.
02:21C'est dangereux, oui, et alors ?
02:23Moi je me suis lancé un peu comme tous ceux qui se lancent en ce moment en Ukraine.
02:28Je suis parti la fleur au fusil en sachant à peine faire des photos sur une guerre qui durait depuis longtemps.
02:37À l'époque, c'était facile de travailler.
02:39Les Américains autorisaient les journalistes à venir avec l'armée.
02:42J'avais 18-19 ans.
02:44J'ai croisé le chemin d'un prisonnier vietnamien qui m'a expliqué pourquoi il se battait, lui.
02:49Je ne l'aimais pas beaucoup parce que ces hommes et lui nous avaient tirés dessus pendant une heure.
02:54J'étais plutôt avec mes potes américains.
02:59Mais il m'a ouvert les yeux sur sa lutte et sa raison de se battre.
03:03C'était moins simple d'un seul coup dans ma tête, donc il m'a un peu gâché le plaisir.
03:08Et en fait j'ai eu un petit moment de solitude où je n'étais plus ni vraiment avec les Américains, ni avec lui.
03:16J'avais cette espèce d'impartialité imposée qui me déchirait un peu.
03:24Je me rappelle que c'est le photographe Larry Burroughs, quand je lui ai raconté dans un bar,
03:29qui m'a filé une grande claque dans le dos en disant « Bienvenue, t'es journaliste ».
03:36Vous aviez dit une fois que c'est surtout le retour qui est difficile.
03:40Les retours sont difficiles pour plusieurs raisons.
03:43On a toujours l'impression d'abandonner les gens.
03:46Eux, ils ne peuvent pas rentrer.
03:48Même les confrères.
03:50Souvent on travaille avec des journalistes locaux qui deviennent nos amis, qui nous aident, c'est leur pays.
03:55Et qui sont très émotifs par rapport à ce qui se passe.
03:59Parce que c'est leur femme, leurs enfants, leurs immeubles.
04:02Et à un moment donné le journal arrête l'assignment où il faut que vous rentrez parce que vous avez votre famille,
04:09ou un autre reportage à faire, comme là.
04:11Et vous dites au revoir à ces gens qui sont en Ukraine, sous la neige, avec les bombardements.
04:19Le jeune fixeur avec qui on travaillait qui nous a dit « On se voit demain ».
04:22Et on lui a dit « Ben non, demain on s'en va ».
04:25Je me rappelle, il était là dans la neige avec sa petite voiture.
04:28Il nous a dit « Ok, see you one day ».
04:33On a l'impression de le laisser tomber.
04:36C'est pour ça que je ne comprends pas les gens qui disent qu'il y a trop de journalistes, trop de reportages.
04:41Il ne faut jamais se plaindre d'avoir trop d'infos.
04:43En Europe, les gens ont le choix.
04:46Ils peuvent acheter des journaux de gauche, de droite, du centre, que du showbiz, pas du showbiz.
04:52Ils ont le choix, c'est génial.
04:54Il ne faut pas qu'ils ne s'en plaignent pas.
04:56S'ils sont contre la presse, il ne faudra qu'à ne pas lire la presse.
04:58S'ils ont envie de lire la presse, ils la lisent.
05:00S'ils ont envie de lire Match, ils lisent Match, ou Le Monde.
05:04Ils ont le choix, il ne faut pas qu'ils se plaignent de ça.
05:07Nous on est là pour leur proposer des histoires.
05:10Surtout pour qu'après ils ne puissent plus dire « Ah mais on ne savait pas ».
05:14Non, là je ne suis pas d'accord. Tu n'as pas voulu savoir.
05:16Ça n'a rien à voir.
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