00:00Quand on parle de manifestation, on parle évidemment de prendre l'espace public,
00:04de se rendre visible, et ça c'est très symbolique, ça donne une force collective évidemment.
00:10Donc bien sûr qu'il y a eu beaucoup de mobilisations dans l'histoire
00:13qui sont passées essentiellement par des marches, des rassemblements,
00:16des sit-ins même, des manifestations, donc sans forcément être accompagnées de grèves.
00:22– Est-ce que la manifestation c'est une spécificité française ou pas ?
00:25– Ce n'est pas du tout une spécificité française, au contraire en fait,
00:30on a vu des manifestations extrêmement importantes dès le XIXe siècle
00:34qui anticipaient d'ailleurs sur celles de la France,
00:36alors je pense aux États-Unis et à la Grande-Bretagne
00:39qui ont très tôt accordé une forte légitimité en termes de droits aux manifestations,
00:44mais ça a été le cas par exemple à la fin du XIXe siècle
00:46quand il y a eu une grande crise économique qu'on appelait la Grande Dépression.
00:49On peut aussi penser à des mobilisations du XXe siècle
00:53qui ont été absolument fondamentales,
00:55je pense à toutes les manifestations qu'on a appelées des marches pour les droits civiques,
00:591963 aux États-Unis ça a été considérable.
01:01Il faut absolument évoquer dans le cadre de l'histoire des manifestations,
01:06notamment très récentes, celles qui ont eu lieu en 2020 et 2021 en Inde,
01:11à propos d'une contre-réforme néolibérale en matière agraire.
01:16Il y a eu une grève générale de 250 millions de personnes
01:21et donc des manifestations telles qu'on n'en avait jamais connues d'aussi puissantes dans l'histoire.
01:26Donc ça nous aide aussi à relativiser la question de la singularité française,
01:31même si c'est vrai qu'il y a des manières de manifester,
01:36il y a des manières aussi qui se transforment en révolte,
01:40qui peuvent apparaître comme une spécificité française
01:44parce que l'histoire de France s'est fondée aussi sur révolte, insurrection et révolution.
01:50Peut-être qu'une particularité culturelle c'est la conscience historique,
01:54c'est la conscience de faire l'histoire.
01:56C'est très frappant que par exemple lors des premières manifestations de janvier de cette année
02:01contre la réforme des retraites,
02:03on ait vu apparaître des pancartes qui mentionnaient 1871,
02:07c'est-à-dire la Commune de Paris, donc une révolution populaire incroyable,
02:101936 le Front populaire, 1968 la grève générale avec Occupation,
02:16les Gilets jaunes et puis 2023.
02:18Il y a toujours une manière de se rattacher à l'histoire,
02:21on le voit pour chacune de ces mobilisations,
02:23parce que par exemple pendant la Commune de Paris,
02:25on se référait à la Révolution française ou à la grande révolution aussi de 1848.
02:30Donc je dirais que cette conscience historique,
02:32elle fait partie justement de cette culture de la manifestation.
02:35Avant même la Révolution française,
02:37on a des démarches qui parfois tournent à la contestation frontale
02:42des autorités, du pouvoir en place.
02:45Le premier exemple qu'on peut citer quand même sur les conséquences de la rue
02:49quant au pouvoir, ce sont les institutions de la Vème République.
02:53Parce que la Vème République est née de la rue en fait,
02:57elle est née de manifestations et de rassemblements
03:01alors qu'aujourd'hui on pourrait d'ailleurs considérer en partie comme factieux
03:05ou de l'ordre du coup d'État le 13 mai 1958,
03:08mais c'est ce qui a contribué à porter de Gaulle au pouvoir,
03:11donc en plein cœur de la guerre d'indépendance algérienne.
03:14Et donc de Gaulle a été rappelé au pouvoir par ces manifestants
03:18qui d'ailleurs quant à eux réclamaient la poursuite
03:21de la colonisation française en Algérie et de l'Algérie française.
03:25Donc c'est quand même pas rien parce que quand on nous dit
03:27depuis Jean-Pierre Raffarin en fait en 2003 que la rue ne gouverne pas,
03:31en tout cas comme on a pu le voir avec l'exemple de la Révolution française,
03:35comme on a pu le voir aussi en 1848 quand des manifestations ont débouché
03:40sur le renversement de la monarchie et l'instauration de la seconde république.
03:44Voilà, ça c'est décisif, mais notre propre histoire contemporaine
03:48est marquée par la rue qui renverse en l'occurrence le pouvoir
03:53et ensuite c'est l'instauration d'une république, la cinquième,
03:56même si elle est légitimée par le référendum en septembre 1958.
04:00Pour ce qui concerne les mobilisations qui ont conduit à des lois nouvelles,
04:05eh bien je pense qu'on peut avoir à l'esprit le droit à l'avortement.
04:10En fait on parle évidemment toujours de Simone Weil
04:13comme de celle qui a permis la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse,
04:18mais ce qu'on oublie en général c'est que c'est le débouché,
04:22c'est la conséquence de longues années de mobilisation,
04:27de femmes surtout, mais aussi d'hommes, mais de femmes réclamant ce droit,
04:31réclamant aussi le droit à la contraception,
04:33et donc des manifestations considérables.
04:35Donc ça c'est un droit fondamental qui a été obtenu d'abord et avant tout
04:40par les mobilisations populaires, par les manifestations,
04:42et qui ensuite a débouché sur une légalisation.
04:44La rue en effet a réussi à faire plier, à faire reculer des gouvernements
04:48et ce à de très nombreuses reprises en fait.
04:50On pense à 1995, Alain Juppé donc, face aux 3 millions de personnes
04:57mobilisées dans la rue et dans la grève,
05:00retire une grande partie de son projet de réforme de la sécurité sociale.
05:05On pense bien sûr au contrat première embauche en 2006,
05:10avec là cette alliance très particulière d'une partie de la jeunesse
05:15et puis des salariés, du monde du travail.
05:17C'est ça qu'a beaucoup craint le gouvernement de l'époque, Chirac-Vilpin.
05:21De surcroît Jacques Chirac avait ce traumatisme,
05:25il se souvenait bien sûr de la mort de Malik Ousekine
05:28dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986.
05:31Donc la mort par le fait des policiers voltigeurs,
05:34des policiers à moto, en quelque sorte les ancêtres de la brave M.
05:37Les archives nous indiquent que Jacques Chirac est resté
05:40profondément marqué par cette mort et qu'en 2006,
05:44il a eu vraiment très peur que ça se renouvelle.
05:46Il y a eu d'ailleurs des personnes extrêmement,
05:48grièvement blessées, mutilées à vie en 2006.
05:51Donc voilà, il y a eu un retrait, non pas de l'ensemble de la loi,
05:55parce qu'il y avait aussi le contrat nouvelle embauche,
05:57mais le contrat première embauche, le fameux CPE.
06:00La question c'est que s'agit-il de bloquer ?
06:03Avec une manifestation, on peut en partie occuper l'espace public,
06:08voire le bloquer, mais avec la grève,
06:10c'est l'économie qu'on contribue à paralyser en partie.
06:14Et quand ça touche à l'économie,
06:16ça a un autre impact aussi bien sûr du point de vue politique.
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