00:00Les gens ne me connaissent pas. Ils me connaissent à travers ce qu'ils peuvent voir de moi,
00:04toutes les discriminations quelles qu'elles soient.
00:08Elles n'ont pas de place, ce n'est pas dans le football, c'est dans le sport en général.
00:12Quand on se voit déjà arriver, on n'a pas d'accord.
00:15J'ai payé aussi, je suis passé par là.
00:20Bonjour Didier Deschamps.
00:21Bonjour.
00:22Merci d'accorder cette interview à Brut.
00:24Vous êtes originaire de Bayonne, là-bas c'est plus une terre de rugby.
00:27Comment vous en êtes arrivé au football ?
00:29Avant le rugby, j'ai joué au rugby aussi.
00:32J'étais très sport, j'ai fait un peu tous les sports.
00:34J'ai fait de l'athlétisme, du cross, du handball.
00:38J'ai joué au rugby, mais je préférais par-dessus tout le football.
00:43J'ai choisi à un moment, il a fallu que je choisisse très tôt,
00:46puisque j'avais 14 ans et j'étais sollicité pour intégrer un centre de formation.
00:51J'ai dû prendre la décision de modifier ma trajectoire.
00:55C'est-à-dire qu'il était d'abord études pour voir après ce que j'aurais pu faire.
01:00Mais là, c'était un choix déjà important, très tôt, d'intégrer le centre de formation de Nantes.
01:06On ne peut pas tout avoir dans la vie.
01:08À partir du moment où on fait le choix de rentrer dans un centre de formation,
01:11de tout faire pour être professionnel, d'aller le plus haut possible,
01:15ça implique aussi d'avoir une hygiène de vie, un cadre de vie qui est différent, forcément.
01:23L'exposition, c'est deux époques différentes.
01:26À l'époque, il n'y avait pas les réseaux sociaux.
01:28Aujourd'hui, on voit quasiment en temps réel la vie des joueurs.
01:32Pour le plus grand bonheur de tout le monde, quand ça se passe bien, c'est merveilleux.
01:36C'est le monde d'aujourd'hui, c'est la multiplication des médias
01:39et avec les réseaux sociaux, bien évidemment,
01:42avec le côté positif qui permet d'avoir des images,
01:46des émotions qu'on n'aurait pas pu avoir avant, en instantané, quasi en instantané.
01:53C'est le monde d'aujourd'hui.
01:54Je ne me bats pas contre ça, ça fait partie de la vie,
01:57même si moi, personnellement, je n'y suis pas et je n'y serai pas
02:01parce que je n'ai pas d'intérêt, je n'ai pas de plaisir à y être ou de faire partager.
02:08Mais c'est une question de génération aussi.
02:10Les jeunes d'aujourd'hui, c'est de montrer ce qu'ils font, avec qui ils sont, où ils sont.
02:16Moi, je préfère ne pas savoir où je suis, avec qui je suis.
02:21Mais c'est le monde d'aujourd'hui, je ne vais pas lutter contre ça,
02:26ça fait partie de la vie médiatique aujourd'hui.
02:31En tenant compte de l'évolution de cet aspect de la multiplication des médias
02:37et des réseaux sociaux qui fait qu'aujourd'hui,
02:41la discrétion est de plus en plus réduite, bien évidemment.
02:46Et comment on gère ça d'un point de vue groupe ?
02:48On l'a vu en 2018, à la Coupe du Monde, on suivait quasiment en temps réel tout ce qui se passait.
02:52Comment vous, en tant que sélectionneur, vous arrivez à mettre un peu la limite ?
02:55J'étais déjà confronté à ça en 2014, à la Coupe du Monde au Brésil.
03:00Interdire, c'est impossible pour moi.
03:04Je ne m'en voyais pas interdire parce que c'est enlever une liberté.
03:07Ils ont cette liberté-là.
03:09Après, le plus important, c'est de pouvoir cadrer pour qu'ils ne se mettent pas en difficulté,
03:14qu'ils ne mettent pas le groupe en difficulté, ce que représente l'équipe de France,
03:18la fédération et ce maillot beugant rouge.
03:21Et des fois, quelque chose qui peut faire rire sur le moment,
03:24avec le temps et très vite après, peut devenir très vite une polémique.
03:30Je vais prendre un exemple, je l'ai toujours pris,
03:34où on était au Brésil en 2014 pendant la Coupe du Monde,
03:38où les joueurs avaient des temps libres, on était dans un camp de base plutôt agréable,
03:41où il y avait des piscines.
03:42Ils peuvent se prendre en vidéo autour de la piscine,
03:47ils ont un moment de relâche, il n'y a rien de mal.
03:51Mais les supporters français qui sont en France et qui voient ça,
03:56et si ça se passe mal le match qui suit,
03:59ils disent qu'ils n'ont que ça à faire, de faire de la bronzette et rien faire autour de la piscine.
04:03C'est un exemple, mais c'est la réalité.
04:07Quand ils parlent d'eux ou qu'ils se mettent eux en image,
04:13après ils sont libres à eux en faisant attention à ce qu'ils peuvent mettre aussi comme commentaire,
04:19mais surtout ne pas mettre en difficulté ou partenaire, ou adversaire, ou l'institution,
04:25parce que l'institution est au-dessus de tout, de toute façon.
04:28Ce qu'on retient beaucoup dans la construction de Parkour, c'est la haine de la défaite.
04:33Clairement, vous ne lâchez jamais rien, même quand vous jouez avec votre fils.
04:37Oui, c'est encore le cas.
04:41Après, c'est plus ma vision de l'éducation.
04:44Je ne dis pas que c'est la bonne pour tout le monde,
04:48mais mon fils reconnaît aujourd'hui que c'est quelque chose qui lui sert,
04:53qui lui a servi, qui lui sert et qui lui a forgé un mental.
04:58Parce que moi aussi, j'ai été éduqué comme ça,
05:01et d'être dans l'adversité, ça oblige à aller puiser au plus profond de soi,
05:13et les qualités psychologiques, mentales sont très importantes aussi dans le sport de haut niveau,
05:19à qualité égale.
05:21Forcément, après, c'est le mental qui fait la différence,
05:25mais ce qui ne veut pas dire que certains papas peuvent éduquer leur fils d'une autre manière
05:31et que le fils ne réussisse pas très bien sa vie.
05:36C'est une vision d'une forme d'éducation qui peut réussir avec certains enfants,
05:44mais qui peut ne pas être la bonne avec d'autres aussi.
05:47Le mental, justement, vous passez de Nantes à Marseille.
05:50Oui, il y a très longtemps.
05:52Avec une grosse pression.
05:54Des exigences.
05:56Pression, ça me vient à moi.
05:58Ça aussi, c'est en termes...
06:00Pareil, oui, c'est des mots qui reviennent à la pression.
06:03Non, c'est de l'adrénaline.
06:05Tout ce qui est négatif, moi, je n'aime pas.
06:07Pression, stress...
06:09Non, c'est de l'adrénaline, de l'excitation.
06:12Après, il y a comment on appréhende l'environnement extérieur
06:16qui peut avoir plus ou moins d'influence sur sa façon d'agir, de réagir.
06:24Mais ce n'est pas de la pression, c'est de l'exigence.
06:27Soit on veut rester là et on a toujours l'ambition d'aller plus haut.
06:31Si on va plus haut, il y a plus d'exigence, il y a plus d'attente.
06:34Il faut toujours plus...
06:36Ou on se contente de se dire, c'est très bien et j'en reste là.
06:39Ça peut convenir, mais quand on veut toujours...
06:42Quand on fait quelque chose de bien, on peut toujours faire mieux.
06:46Quand c'est très bien, on peut toujours.
06:48Il y a toujours la possibilité de s'améliorer, de faire mieux,
06:52même si ça a permis de réussir ou de gagner.
06:56Ce n'est pas se contenter de ce qu'on a fait,
06:59c'est s'enrichir, se nourrir de ce qui a été bien fait,
07:03mais pouvoir encore améliorer certaines choses.
07:06Et dans le sport de très haut niveau,
07:10il y a la formule, les détails, mais c'est souvent des détails,
07:13l'accumulation de détails.
07:15Je pars du principe, 1%, 2%, ce n'est pas grand-chose,
07:18mais ces 2%-là, je préfère les mettre de l'autre côté
07:20plutôt que de les donner à l'adversaire.
07:23À Marseille, il y a une rencontre, c'est celle avec Bernard Tapie.
07:27On dit souvent que dans le football moderne,
07:29il y a de moins en moins de dirigeants forts en gueule ou charismatiques.
07:34C'est réduiteur de dire ça.
07:36Est-ce que c'est deux époques différentes ?
07:38Ce n'est pas possible de faire les choses comme ça aujourd'hui.
07:42C'était une autre période, une autre génération.
07:49De faire des copier-coller ce qui marchait il y a dix ans,
07:52il y a vingt ans, ne marche pas forcément aujourd'hui
07:54parce qu'on n'a pas les mêmes personnes en face,
07:57pas avec les mêmes centres d'intérêt,
07:59ils ne fonctionnent pas de la même façon.
08:01Il y a un maître mot dans tous les domaines professionnels.
08:06Quand on est dirigeant ou on a une responsabilité,
08:10c'est s'adapter, s'adapter au contexte,
08:12s'adapter aux personnes qu'on a en face de soi,
08:15avec leur caractère, leur personnalité différente.
08:19Ça a marché à ce moment-là,
08:21parce que tout était réuni certainement
08:24de par la personnalité des uns et des autres,
08:27mais ce n'est pas se dire,
08:28et au même moment refaire la même chose à un autre endroit,
08:31ce n'est pas forcément que ça aurait à coup sûr bien marché aussi.
08:35Est-ce que ce franc-parler n'est plus possible aujourd'hui ?
08:38C'est la vie, oui, aujourd'hui, malheureusement.
08:41Aujourd'hui, chaque mot peut avoir des conséquences très importantes.
08:50Aujourd'hui, la communication prend une place essentielle
08:54et le moindre mot peut amener...
08:57Drogater ?
08:58Non, je m'adapte, c'est comme ça.
09:01C'est pour ça qu'il faut faire très attention à la maîtrise,
09:07mais de notre côté, je ne vais pas dire que je le subis,
09:10mais l'environnement médiatique sportif va dans cet excès-là,
09:15où on va plus dans tout ce qui est le plus agressif, le plus violent.
09:21Ce n'est pas une bonne chose,
09:23ce n'est pas comme pousser une gueulante,
09:25ce n'est pas forcément aussi crier plus fort que tout le monde.
09:29On peut dire les choses sans pour autant monter les décibels.
09:34Ce qui est le plus important, c'est le choix des mots, pour moi,
09:39et l'adéquation entre ce qu'on dit et le visage.
09:45Vous avez souvent évoqué votre fierté de jouer pour l'équipe de France.
09:50Est-ce qu'aujourd'hui, ce sentiment de fierté nationale,
09:54il existe encore chez les jeunes générations ?
09:56On est très forts.
09:58Il est redevenu très fort.
10:00À un moment, ça va avec la courbe des résultats
10:04et l'histoire historique de l'équipe de France.
10:07Mais aujourd'hui, depuis quelques années, oui.
10:11Vous avez senti des moments où c'était plus compliqué ?
10:13Plus ou moins, mais c'est par rapport à ce qui a pu se passer,
10:16avec des périodes plus ou moins difficiles.
10:20Cet attachement, ce que représente ce maillot,
10:24et l'importance que peuvent avoir les joueurs quand ils ont ce maillot,
10:28les devoirs qu'ils ont vis-à-vis des supporters,
10:32notamment de la nouvelle génération.
10:34Je n'aime pas le mot exemplaire.
10:37Être exemplaire, ça veut dire que personne n'a le droit à l'erreur.
10:40Mais ce sont des exemples.
10:42Et dans les exemples, il y a de bons et de mauvais exemples.
10:45Il vaut mieux être de bons exemples pour les jeunes.
10:47Personne ne sera jamais au-dessus d'un collectif.
10:50Et tous les joueurs qui peuvent être importants sont importants à travers un collectif.
10:54Et à un moment, dans un sport collectif,
10:58il y a toujours des équilibres à avoir,
11:02des équilibres purement spécifiques sur le terrain,
11:07des équilibres sociaux aussi.
11:10Ce qui m'amène, avec mon staff,
11:13à beaucoup réfléchir, discuter, échanger,
11:16et à un moment, à prendre des décisions.
11:19Je les fais, je les assume à chaque fois.
11:23Mais il y en a qui n'ont pas été d'accord,
11:26qui ne seront pas d'accord.
11:27Mais ça, ça fait partie.
11:28Mais ça ne me gêne pas.
11:31Je suis là pour choisir.
11:32Autrement, je ferais un autre métier.
11:34Quand on ne choisit pas, on n'a pas de problème.
11:36Tout le monde est d'accord.
11:37Mais à partir du moment où on choisit,
11:39on parle toujours de ce qui nous concerne.
11:42Quand je fais une sélection,
11:43on va toujours me parler de ce que je n'ai pas pris.
11:45Mais si j'avais pris ce que je n'ai pas pris,
11:47je me parlerais de ce que je n'aurais pas pris aussi.
11:49Ce n'est pas très clair.
11:50Mais vous m'avez compris quand même.
11:52Et si, justement, il y avait un conseil à donner
11:54à cette jeune génération,
11:55dans le comportement, dans l'attitude à avoir ?
11:58Il n'y a pas de conseil.
12:00Ils sont comme ils sont,
12:01avec des centres d'intérêt différents,
12:03modes de fonctionnement différents.
12:05Mais pourquoi voir que le côté négatif ?
12:07Elle a aussi beaucoup de qualités,
12:10cette jeune génération,
12:12qu'on n'avait peut-être pas la mienne et celle d'avant.
12:16Aujourd'hui, ils veulent tout, tout de suite.
12:18Ils ont cette faculté.
12:20S'il y a besoin de partir, d'aller à l'étranger,
12:22jeunes, il n'y a pas de souci.
12:23Avant, c'était quelque chose qui était quand même...
12:25On était quand même plus réticents.
12:28Ils ont une énorme confiance en eux.
12:30Il y a un sujet dont on parle beaucoup,
12:32c'est la lutte contre l'homophobie dans les stades.
12:34Qu'est-ce que ça vous a inspiré ?
12:36Je suis désolé, ce n'est pas l'homophobie.
12:39C'est les discriminations.
12:40Pourquoi ressortir l'homophobie plutôt qu'une autre ?
12:42Ou le racisme ?
12:43Le racisme, c'est toutes les discriminations,
12:45quelles qu'elles soient.
12:47Elles n'ont pas de place.
12:48Ce n'est pas dans le football,
12:49c'est dans le sport en général.
12:51S'il y a des choses qui se passent,
12:53c'est faire en sorte,
12:55en concertant un peu tout le monde,
12:58pour que ça arrive moins dans un premier temps,
13:02et en espérant que ça n'arrive plus.
13:05Je ne voudrais pas ressortir.
13:07Après, c'est autrement mettre un curseur et dire
13:09que cette discrimination est plus importante ou moins importante.
13:13Non, toutes les discriminations,
13:15quelles qu'elles soient.
13:16Parce que le sport pour moi,
13:17et le football qui est le sport le plus populaire,
13:20c'est certainement le meilleur moyen
13:23d'unir et de réunir les gens.
13:25Et le fait d'arrêter un match, par exemple,
13:27est-ce que c'était une bonne idée ?
13:28On a vu ces derniers temps,
13:29à partir du moment où il y a eu des...
13:30Ce n'est pas des idées.
13:32À un moment, c'est la responsabilité des instances
13:37de dire stop.
13:39Après, moi, je peux avoir mon propre avis,
13:41de dire là il faut aller, là il ne fallait pas.
13:44Il y aura toujours des pour et des contre.
13:47À un moment, quand on veut lutter contre quelque chose,
13:51oui, il faut prendre des décisions,
13:52des décisions qui soient fortes.
13:54Mais je ne suis pas là pour dire
13:56oui, là il fallait le faire, là il ne faut pas le faire.
13:58Chacun peut avoir un avis
14:00et pas forcément détenir la vérité.
14:02C'est au contraire réunir tout le monde
14:05pour que ça arrive moins dans un premier temps
14:08jusqu'à ce que ça n'arrive plus du tout.
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