00:00Vous répondez rapidement aux questions sur votre vie.
00:04Vous êtes né à Alger, donc du temps où l'Algérie était française,
00:07d'une mère polonaise et d'un père catalan.
00:09Qu'avez-vous d'oriental en vous ?
00:13Tout.
00:16Est-ce que c'est vrai que votre mère vous donnait des compas
00:19pour piquer les hommes qui venaient vous embrasser,
00:22soit dans les tramways, qui se frottaient à vos goûts,
00:25soit même dans votre famille, vous racontez votre grand-oncle
00:27qui a essayé de vous embrasser.
00:28Parce que la semaine dernière, on avait Chantal Goya,
00:31dont la mère donnait des petites aiguilles pour qu'elle pique les hommes.
00:35Vous, c'était des compas.
00:36Oui, parce que j'avais des jupes un peu souillées dans l'autobus,
00:41où on était comme ça, avec les mains en l'air.
00:44Évidemment, il y avait pas mal de gens qui frottaient les jeunes filles.
00:48Et quand je rentrais...
00:50C'est pas très intéressant.
00:52Si, mais si !
00:54Tu ne vois pas à quel point tout le monde t'écoute.
00:57Alors, je rentrais, ma mère disait
00:59« Oh les salauds, les salauds, enlève ta jupe ! »
01:01J'avais pas du tout de quoi il s'agissait.
01:03Elle lavait les jupes, etc.
01:05Elle me disait « La prochaine fois, tu gardes le compas dans ta main.
01:08Dès que tu sens un frôlement, bang ! »
01:12Et vous l'avez fait ?
01:13Oui.
01:14Vous l'avez fait ?
01:18C'était pas mal comme manière.
01:20Comme manière de se défendre.
01:22Le connard... Pardon, Madame, quelle heure est-il ?
01:28C'est vrai qu'un jour, un de vos professeurs de théâtre vous a balancé.
01:33Il y a un truc ennuyeux avec toi, Françoise.
01:35Tu as une voix musicale légère, tes yeux sont clairs, tu es belle.
01:38Mais tu as un physique plutôt grec-latin.
01:41Tu aurais dû avoir les yeux noirs avec la voix de Greco.
01:45Ça va être très difficile pour toi de faire carrière.
01:47Oui.
01:48Quel est l'imbécile qui m'a dit ça ?
01:50Je me souviens pas.
01:51Bah oui, d'autant que vous avez gagné le premier prix du conservatoire.
01:54Vous l'avez un peu... Voilà.
01:56Quant à la mèche blanche, est-ce que c'est vrai qu'elle vous est poussée à l'âge de 30 ans
02:01le lendemain de la mort de votre père ?
02:04Oui.
02:05Mon père est tombé malade le jour où je devais avoir un prix à Taormina,
02:10avec Ventura.
02:15Et on me dit que mon père est hospitalisé.
02:19Donc j'ai pris un bateau, je suis allée à Gênes.
02:22J'étais avec mon mari Bosufi.
02:25On est allés en voiture jusqu'à Nice.
02:27Il était là.
02:28Je me suis installée avec lui dans la chambre.
02:30Et ça a duré.
02:32J'ai apporté des disques, des choses comme ça.
02:34Je soignais.
02:36Et il était totalement paralysé.
02:39Sauf les bras et le cerveau.
02:42Tout le reste est mort.
02:45Et il me suppliait de lui donner quelque chose.
02:47Et en fait, ma mèche est arrivée le jour où mon père est mort
02:52parce que je l'ai aidée à mourir.
02:56Vous avez aidé votre père à mourir ?
02:57Oui.
03:00Alors je l'ai teinte pendant très très longtemps.
03:03Et puis un beau jour, j'étais malade,
03:05alors je n'allais pas chez le coiffeur.
03:07Elle est restée et je l'ai gardée.
03:10Elle est arrivée le jour de la mort de votre père ?
03:12Oui.
03:13Vous y voyez un signe ?
03:15Le choc, le choc.
03:17Je ne sais pas.
03:18Tout d'un coup, j'ai eu une mèche blanche.
03:21Je l'ai teinte, évidemment,
03:22parce que c'était juste au moment de la bonne année.
03:25C'était un moment où j'ai fait beaucoup de cinéma,
03:28beaucoup de théâtre.
03:29Évidemment, je l'ai teinte.
03:31Et un beau jour, je me suis dit
03:32pourquoi je vais teindre cette mèche ?
03:35Je la laisse.
03:36Et comme je milite beaucoup pour l'euthanasie choisie...
03:38Mais c'est ça, c'est-à-dire que...
03:40C'est ce que j'allais vous demander.
03:42Est-ce que je peux vous demander
03:44pourquoi est-ce que vous militez aujourd'hui pour l'euthanasie ?
03:47Parce que j'ai aidé mon père à mourir.
03:50Il me l'a demandé.
03:51Je l'ai fait.
03:53Et j'étais très, très contente de ça.
03:55Il m'a remercié.
03:56Il m'a embrassé.
03:57Parce qu'il s'est senti mourir.
03:59Il était...
04:00J'ai supprimé les médicaments.
04:02En trois jours, il était mort.
04:03Bon.
04:04Terminé.
04:06Il n'avait que l'intelligence
04:08et les mains qui étaient vivantes.
04:10Et vous aviez 30 ans à peine
04:11et c'est vous qui avez géré ça.
04:12Oui.
04:13Ma mèche est devenue blanche
04:15et puis je l'ai teinte pendant des années.
04:17Et puis un beau jour, je me suis dit
04:18non, je vais la garder.
04:21C'est ma façon de militer.
04:24Et c'est ta façon d'avoir ton père à côté de toi.
04:30Non mais c'est vrai que sur ce sujet,
04:32on sent que c'est extrêmement délicat.
04:34C'est un sujet...
04:35C'est très délicat.
04:36Le gouvernement avance, il recule.
04:38Il avance, il recule.
04:39C'est très difficile.
04:40Enfin, on peut prendre la décision seul.
04:42On peut prendre la décision seul.
04:44Mais qu'on soit obligé d'aller dans des pays
04:47limite off pour aller.
04:49Je trouve ça...
04:50Il y a des gens qui n'ont pas les moyens d'aller en Suisse.
04:52Je cautionne.
04:53Pour ça.
04:54Vous en pensez quoi, Pierre ?
04:55J'en pense que je ferai comme ça si ça ne va pas.
04:57Absolument.
04:58Si ça se dégrade à un point...
04:59Oui.
05:00Il y a dans ma famille,
05:01enfin mon père en particulier,
05:02qui est mort.
05:03Ils n'aimaient rien.
05:04Et je me suis juré
05:05que je ne me laisserai pas aller jusque-là.
05:07Moi aussi.
05:08Allez savoir, peut-être que ma volonté
05:09ne tiendra pas le coup en face de la mort.
05:11Mais si je sens que c'est comme ça,
05:13je ferai très exactement cette chose-là.
05:14Moi aussi.
05:15Mais on peut ne pas le vouloir.
05:17On n'oblige personne.
05:18Je ne demanderai l'autorisation à personne.