00:00— Vous êtes en cavale, en fait. — Bah plus ou moins, oui. Mais on n'a pas le choix.
00:04En fait, c'est soit tu crèves, soit tu dis c'est bon, allez vous faire foutre, quoi.
00:07De toute façon, ils ont le droit de vie ou de mort sur les émeurs.
00:10C'est ça qu'il faut faire comprendre aux jeunes, quoi.
00:12— Une des histoires qui m'a le plus bouleversé, c'est celle de Sophie et Jean-François.
00:15C'était un couple d'éleveurs d'une trentaine d'années qui avaient un rêve simple.
00:19C'était élever 60 vaches en plein air. Et en fait, la banque leur a dit
00:22« On vous suivra pas si vous prenez pas en plus un bâtiment industriel de 400 veaux ».
00:27C'est des animaux qui voient jamais la lumière du jour. Et on les a convaincus.
00:31On leur a fait visiter des élevages vitrine en leur disant « Ça prend que 3 heures par jour.
00:36C'est rémunérateur. C'est très simple. On vous livre les animaux. On vous livre l'aliment.
00:40Il y a un cahier des charges. Un technicien vous explique toutes les semaines ce qu'il faut faire ».
00:45Et donc ça les a convaincus. Et ils empruntent 1 million d'euros. Et ils se lancent dans l'aventure.
00:50Très vite, ils se rendent compte que c'est beaucoup plus dur que prévu.
00:53Ça prend beaucoup plus de temps. Et ils se rendent compte qu'ils sont plus maîtres de rien.
00:58Parce que le technicien qui vient toutes les semaines, il leur donne des ordres.
01:01Ils sont aux ordres de l'industriel.
01:03Donc là, la réalité m'a bêté la tronche.
01:06On est chez nous et c'est eux qui décident de tout. Donc voilà, on gère rien. On peut rien dire.
01:11Moi, on m'a toujours dit « 1h le matin, 1h le soir. Et puis après, tu peux fermer le bâtiment
01:16et t'occuper de tes vaches ou autre chose ».
01:18– Non. – Non. C'est 1h30, d'accord, où on distribue le lait.
01:22Après, il y a la surveillance, il y a les soins, il y a toute la partie administrative.
01:26Le débarquement, quand les veaux arrivent, on les envoie tous dans un grand couloir.
01:30Donc c'est des petits. Déjà, des fois, il y en a qu'on porte jusqu'à la case
01:34parce qu'ils sont tellement fatigués ou pas en forme.
01:38Et après, une fois qu'ils sont dans le couloir, il faut les redistribuer
01:40dans tous les petits couloirs qu'on appelle, où on met un veau par case.
01:44Et quatre sont comme ça.
01:45– Et un jour, alors qu'ils allaient toucher une prime pour leur bonne performance technique,
01:50on leur livre un lot d'animaux malades, boiteux, il y a des attestations qui le confirment.
01:55Et là, c'est l'hécatombe. Les veaux, ils se mettent à mourir les uns après les autres.
01:59Tous les matins, Jean-François me disait qu'il en récupérait un ou deux
02:02qui n'avaient pas passé la nuit.
02:03Et en quelques semaines, il y a 72 veaux sur les 400 qui meurent.
02:07Il y avait un problème sanitaire dans cet élevage qu'on leur a livré, qu'on leur a imposé.
02:11Et l'industriel, il n'a pas réagi.
02:13C'est les services vétérinaires qui ont lancé l'alerte.
02:15– Donc le vétérinaire est venu.
02:17Donc on a fait une dizaine d'autopsies, tu me disais, je ne sais plus.
02:20– Oui.
02:21– Donc ils ont trouvé de la BVT.
02:24De toute façon, on voit bien, il y a eu 27 veaux morts en peu de temps.
02:27– En tout, vous m'avez dit 72 ? – 72.
02:30– 400, oui.
02:31– On aurait pu dire, refuser le cadeau, on aurait pu.
02:35Sauf que là, après, c'était rupture de compas.
02:36– Ouais, mais quand t'as la tête dans le guison…
02:39– Bah non, de toute façon, on n'a rien à en revenir.
02:41– Et donc, ils ont commencé à protester, à l'ouvrir.
02:43Et dans l'élevage, quand tu l'ouvres, on te fait taire.
02:47Et donc, l'industriel, il a rompu le contrat,
02:50ils accusaient de maltraitance animale.
02:52Et voilà comment, en 2-3 ans, une famille qui a emprunté 1 million d'euros
02:56pour se lancer dans l'élevage se retrouve sans rien.
02:59Donc face à cette situation, il y a des gens qui décident de mettre fin à leur jour.
03:02– Ah oui.
03:03– Eux, ils ont décidé de s'enfuir.
03:05Je les ai retrouvés un jour près de chez moi, à Rouen, 6 mois plus tard.
03:09Ils étaient avec deux voitures chargées à bloc.
03:11J'ai cru qu'ils étaient en voyage.
03:12Ils m'ont dit, non, non, on n'est pas en voyage.
03:14Ce que tu vois, c'est notre maison.
03:16J'ai compris que c'était devenu une famille en cavale.
03:18Ils s'étaient enfuis.
03:19Ils étaient recherchés par les banques et l'administration.
03:21– Donc, en gros, vous êtes partis de chez vous,
03:23vous avez pris vos affaires, vous vous êtes cassés.
03:24– Ouais.
03:25– De toute façon, il n'y a que ça.
03:26Parce qu'ici, on est en colère.
03:28– À mon avis, ils l'auraient dit à tout le monde, les banques auraient été là.
03:30– C'est soit tu crèves, tu restes à la place, tu crèves.
03:33Ils s'y tapent dessus.
03:35– Soit tu dis, c'est bon, allez vous faire foutre, quoi.
03:37– Ils nous ont volé une vie et ils nous ont volé un million d'euros.
03:40On a investi pour rien.
03:41On aurait dû investir, Sophie aurait dû investir toute seule,
03:44300, allez, 350 000, que pour les vaches.
03:47Ils ont passé l'hiver à dormir dans leur voiture
03:50avec leurs filles de 4 et 6 ans.
03:52Et quelques semaines plus tard, Sophie m'a envoyé un dernier SMS
03:55en me disant, tu ne peux plus rien faire pour nous.
03:57La seule chose que tu peux faire, c'est raconter notre histoire
04:00pour pas que ça arrive à d'autres.
04:02Et depuis, son numéro, il n'est plus attribué.
04:04Je n'ai plus aucune nouvelle, je ne sais même pas où ils sont.
04:06– Sollicité par Ulysse Thévenon pour son enquête Le sens du bétail,
04:09le groupe Vendri, qui a rompu le contrat avec Sophie et Jean-François,
04:12a assuré que la santé et le bien-être des éleveurs
04:14étaient au centre de leurs valeurs,
04:16mais qu'ils ne s'exprimaient pas publiquement sur les cas individuels.
04:18– Là, je viens de sortir une enquête sur l'industrie de l'élevage
04:21qui m'a pris deux ans et demi.
04:23J'ai 250 témoins, dont une centaine d'éleveurs.
04:25Moi, comme beaucoup de Français, ça fait des années
04:27que j'entends parler de l'élevage systématiquement en mal.
04:30Voilà, ce serait une industrie polluante, cruelle pour les animaux,
04:33néfaste pour notre santé.
04:34Mais je trouvais qu'on n'entendait pas assez les principaux concernés,
04:37les éleveurs, sur ce sujet.
04:39Alors, j'ai commencé à m'y intéresser,
04:41et là, j'ai été vraiment surpris de voir qu'au lieu de défendre leur filière,
04:46ils se mettaient à la dénoncer, en fait.
04:48Et ils me disaient, mais notre problème, ce n'est pas les écolos, par exemple,
04:51c'est nos propres partenaires, on est devenus esclaves de nos partenaires.
04:55C'est la banque, c'est les industriels, c'est les coopératives ou les syndicats
04:58qui sont censés me défendre qui me piétinent.
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