00:00Quel est le point commun entre Alexandre Benalla, Edwin Plenel,
00:03des confettis sur TikTok et la naissance d'un site en 1995 ?
00:07Eh bien tous ces éléments font partie de la folle histoire du journal Le Monde.
00:12Aujourd'hui, vous lisez sûrement Le Monde sur votre téléphone ou sur votre ordinateur
00:15et vous regardez nos vidéos sur Insta ou sur TikTok.
00:18Mais à l'origine, Le Monde, c'est du papier, uniquement un journal papier.
00:22A l'époque, il s'achetait principalement en kiosque ou alors à la criée,
00:25comme à Paris et dans les grandes villes.
00:27Achetez Le Monde ! Achetez Le Monde !
00:28Le journal qui décrypte les grands enjeux nationaux et internationaux.
00:32Trois francs seulement !
00:33Donc, Le Monde naît fin 1944.
00:36C'est une période très particulière.
00:38C'est la période de la Libération, juste après la Seconde Guerre mondiale.
00:41À ce moment-là, la France est dirigée par un gouvernement provisoire
00:45avec à sa tête Charles de Gaulle.
00:47Les résistants et Charles de Gaulle se demandent comment reconstruire la société,
00:50la société d'après-guerre.
00:51Et ils ont vu avant et pendant la guerre que les médias traditionnels
00:55ont eu une grande responsabilité dans la transmission de fausses informations
00:59et de propagande à très grande échelle.
01:01Donc, ils se disent que dans cette nouvelle société d'après-guerre,
01:04il va être important de mettre au point un nouveau système médiatique
01:08qui garantit la liberté d'expression et le pluralisme de la presse.
01:11Et puis, concrètement, à part des journaux résistants,
01:14pendant la guerre, beaucoup de journaux français ont collaboré avec les Allemands.
01:18Donc forcément, le gouvernement provisoire les interdit et ils disparaissent.
01:22Il y en a un notamment qui va nous intéresser, il s'appelait Le Temps.
01:25Le Temps a collaboré avec les Allemands,
01:28donc leurs locaux et leurs matériels sont saisis par le gouvernement provisoire.
01:32Et donc ce matériel, ils vont quand même l'utiliser
01:35et ils vont le mettre à disposition de Hubert Boeuf-Méry,
01:39le fondateur du journal Le Monde.
01:40Hubert Boeuf-Méry, avant la guerre, il était déjà journaliste
01:44et après il est devenu résistant.
01:45Bon, son CV plaît à de Gaulle, il lui met à disposition les locaux et les rotatives,
01:50donc les machines qui permettent d'imprimer.
01:52Et bam, le 18 décembre 1944, naît un nouveau journal, Le Monde.
01:57Alors à l'époque, c'est vraiment une page recto verso,
02:00il ne sont qu'une quarantaine de journalistes,
02:01il n'y a zéro couleur, mais tout l'ADN du monde est déjà là.
02:05Aujourd'hui, ça ressemble plutôt à ça,
02:07beaucoup plus de pages, toujours très facile à lire.
02:12Mais aujourd'hui, on est beaucoup plus nombreux,
02:13on est plus de 550 journalistes.
02:16Mais il y a une chose qui n'a pas changé, c'est l'objectif du journal, sa mission.
02:20Et la mission, elle est déjà décrite dans le premier numéro.
02:23À nos lecteurs, un nouveau journal paraît, Le Monde.
02:25Sa première ambition est d'assurer aux lecteurs des informations claires,
02:29vraies et dans toute la mesure du possible, rapides, complètes.
02:32C'était l'objectif en 1944, et c'est toujours ce qu'on fait aujourd'hui,
02:36sur le papier, sur internet, sur Instagram, sur TikTok, etc.
02:39Bon, le journal a 80 ans, donc il a pas mal changé entre 1944 et 2024.
02:45Mais la ligne éditoriale, elle n'a pas vraiment changé,
02:48elle repose sur tout un socle de valeurs.
02:50Par exemple, de par son histoire que je viens de vous raconter,
02:52le journal soutient la démocratie contre tout type de régime plutôt autoritaire.
02:57De même, c'est un journal qui est pro-construction européenne et qui est progressiste.
03:02Donc il défend les droits humains, les libertés publiques,
03:05le pluralisme des idées, le respect de l'environnement,
03:08la lutte contre les inégalités, les discriminations,
03:10les violences faites aux femmes, etc.
03:12Bon, revenons-en à Hubert Boeufmerich.
03:14Même s'il a pu monter son journal
03:16parce qu'on lui a mis à disposition du matériel et des locaux,
03:19il ne veut absolument pas être affilié au pouvoir.
03:22Il veut être extrêmement indépendant et montrer qu'il est très indépendant.
03:26Il était hors de question pour lui d'être aux ordres de De Gaulle et il était très méfiant.
03:30Et ça, ça passait notamment par l'écriture de son éditorial.
03:34Tous les jours dans le journal, il écrivait un éditorial, donc un petit papier,
03:38où il donnait son opinion sur la marge du monde et très souvent sur la politique en France.
03:43Alors il écrivait avec un pseudo, c'était Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel.
03:47Mais même si c'était un pseudo, tout le monde savait que c'était le directeur du journal qui écrivait.
03:51Et dans ses éditoriaux, il était extrêmement sévère par rapport à Charles de Gaulle.
03:56Par exemple, en 1962, le journal s'est positionné pour le non au référendum.
04:01Le référendum était proposé par Charles de Gaulle
04:03pour que le président soit élu au suffrage universel direct.
04:06Les Français ont voté oui, mais à ce moment-là, le journal avait dit qu'il était contre.
04:10En 1965, Hubert Boeufmerich écrit même que
04:14les éléments d'un régime plus ou moins dictatorial sont réunis.
04:18Ce qui reproche à de Gaulle, c'est sa gestion du pouvoir qui est extrêmement verticale.
04:22De Gaulle qui se positionne comme le chef de la nation,
04:25ce qui fait qu'il a des pratiques que Boeufmerich trouve pas complètement démocratiques.
04:29Bref, les éditoriaux de Boeufmerich plaisent pas du tout à Charles de Gaulle,
04:33qui le prend assez mal.
04:35Et de Gaulle apparemment nous appelait l'immonde, comme beaucoup de nos haters aujourd'hui.
04:39Et il aurait dit, une phrase incroyable,
04:42« Ce Boeufmerich, quel chardon dans mon pantalon ! »
04:45C'était les insultes de l'époque.
04:48Bon, arrivé là, et grâce à tout ça, le journal gagne en crédibilité.
04:52En fait, dans le monde politique, tout le monde le lit.
04:54À gauche, à droite, même de Gaulle qui veut pas qu'on le prenne en photo,
04:57en fait, il lit le monde aussi.
04:59Et ça, le journal le doit à sa rigueur.
05:01Bon, il y a aussi le côté austère qui joue peut-être.
05:04Faut savoir qu'à l'époque, apparemment,
05:06Hubert Boeufmerich n'était pas contre de mettre des photos en une et de publier des photos.
05:11Mais c'était le matériel qui n'était pas au point.
05:14Apparemment, ils ont testé de publier une photo,
05:17et le résultat était si catastrophique qu'ils ont arrêté.
05:20Après, ils ont abandonné pendant un petit peu longtemps,
05:23parce qu'il faut attendre 1983 pour avoir une photo en couleur en une du journal Le Monde.
05:29Et même celle-ci, il n'y avait pas énormément de couleurs.
05:31Mais bon, ça a changé.
05:33Maintenant, il y a de la couleur, il y a des photos, il y a du dessin dans le journal Le Monde.
05:36C'est un journal qui évolue quand même avec son temps.
05:38Bon, on accélère un peu dans la suite de la vie du journal.
05:41Dans les années 70-80, le journal va pencher de plus en plus à gauche politiquement.
05:47Et ça va se voir d'autant plus en 81,
05:49quand François Mitterrand, le premier président de gauche de la Ve République, va être élu.
05:54Et donc, dans ces années-là, le journal perd beaucoup d'abonnés,
05:57au point où ça va le mettre un petit peu en péril.
05:59Le journal, par la suite, va se remettre en question, la direction va changer.
06:04Et à partir de 1985, il va reprendre son positionnement très intransigeant au niveau du pouvoir.
06:11Et surtout, il va révéler de grosses enquêtes qui ne vont pas du tout plaire à François Mitterrand.
06:16Notamment, connaissez-vous l'affaire du Rainbow Warrior ?
06:20C'est une affaire qui a lieu en 1985.
06:23À ce moment-là, Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, travaillait au journal Le Monde.
06:28Le Rainbow Warrior, c'était un navire de Greenpeace,
06:31donc une association pour l'environnement,
06:33qui faisait des rondes autour de la Polynésie française
06:36pour empêcher les essais nucléaires de la France.
06:39Il y a eu deux bombes qui ont été posées dans le bateau.
06:42Le bateau a coulé et il y a eu un mort.
06:44Et tout ça, ça s'est passé dans un port en Nouvelle-Zélande.
06:47Assez rapidement, les soupçons se tournent vers les services secrets français.
06:52Le problème, c'est qu'on ne sait pas exactement comment ils s'y sont pris.
06:55Petit à petit, ça se transforme vraiment en scandale d'État.
06:58Et c'est véritablement un article écrit par Edwy Plenel et publié dans Le Monde
07:02qui va révéler comment les services secrets français et les militaires
07:05auraient posé les bombes dans le bateau.
07:07Cet article va avoir des conséquences énormes.
07:10C'est-à-dire que dans la foulée, le ministre de la Défense,
07:13qui avait toujours nié être impliqué dans l'affaire, démissionne.
07:17Le chef de la DGSE, donc des services secrets, est limogé.
07:20Et le premier ministre de l'époque,
07:22admet que les services secrets sont responsables de l'attentat du Rainbow Warrior.
07:28Donc bon, grosse révélation en 1985.
07:31Forcément, le monde regagne ses lettres de noblesse de contre-pouvoir
07:36qui embêtent les puissants.
07:38Deuxième grande affaire, beaucoup plus récente,
07:40l'affaire Benalla, donc là on est en 2018.
07:42Au début de l'affaire Benalla, on a uniquement des vidéos
07:46où on voit quelqu'un qui est habillé comme un policier
07:49qui est en train de frapper des manifestants.
07:51C'était pendant la manifestation du 1er mai.
07:53Il y a une de nos journalistes, Ariane Chemin, qui travaille au Monde,
07:56qui sait à ce moment-là qu'un conseiller de l'Élysée a frappé des manifestants.
08:01Elle s'est bagarrée avec des manifestants.
08:03Mais elle ne sait pas qui, à ce moment-là.
08:05Regardez bien sa tête !
08:06Il faut attendre deux mois et demi d'enquête pour qu'elle trouve le nom
08:11et qu'on sache qu'en fait, ce n'était pas du tout un policier,
08:13c'était un conseiller de l'Élysée qui était habillé en policier
08:17et qui avait frappé des manifestants.
08:19Arrivé le scandale d'État,
08:20c'est le premier scandale du premier quinquennat d'Emmanuel Macron.
08:24En plus, la manière dont Alexandre Benalla a essayé de cacher
08:27qu'il était responsable, bon bref, vraiment gros scandale.
08:31Et en plus, à partir de là, plus les journalistes ont cherché à se renseigner
08:35sur Alexandre Benalla, plus ils ont trouvé d'autres affaires.
08:39Finalement, il a été condamné par la justice à trois ans de prison,
08:41dont un ferme, et cette peine a été confirmée en appel.
08:45Regardez bien, il a fait passer par terre !
08:47Contrairement à ce qu'on pourrait penser quand on voit le journal Le Monde,
08:50c'est un journal qui a toujours été plutôt précurseur sur les nouvelles technologies.
08:54Il faut savoir que Le Monde a débarqué sur Internet en 1995.
08:59C'est très tôt.
09:00En 1995, il n'y a pas grand monde qui est sur Internet,
09:03même en termes d'utilisateurs.
09:04Il n'y avait qu'une seule page, on pouvait juste voir la une.
09:08Oui, c'est assez moche, mais il faut quand même savoir qu'à ce moment-là,
09:11en France, il y avait 200 000, 300 000 personnes qui se connectaient à Internet.
09:15200 000, 300 000, c'est à peu près le score que font nos vidéos aujourd'hui, tous les jours.
09:19Et puis, c'est plutôt vers 1998-1999 que Le Monde Interactif est créé.
09:25Aujourd'hui, il y a plus de 600 000 personnes qui sont abonnées au Monde,
09:28en papier, mais surtout en numérique.
09:30Et après, nos lecteurs sont même bien plus nombreux.
09:33Il y a plusieurs millions de lecteurs chaque jour qui vont sur le site.
09:37Et même dans les pratiques journalistiques, ça continue à se moderniser.
09:41Par exemple, on fait beaucoup d'enquêtes en source ouverte, 2int,
09:44où on va utiliser toutes les informations et toutes les images à notre disposition sur Internet
09:49pour enquêter, prouver que telle image a été prise à tel endroit, etc.
09:53Donc, le journal Le Monde se renouvelle, même si c'est un vieux monsieur de 80 ans.
09:59Bon, alors je ne sais pas si Hubert Boeufmeri aurait liké les vidéos qu'on produit aujourd'hui,
10:03et on ne le saura jamais, mais ce qui est sûr, c'est qu'on est toujours en accord avec ses valeurs,
10:08avec la mission qu'il a donnée au journal,
10:10et avec cette envie de faire grandir le journal et d'en faire un journal de référence.
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