00:00Est-ce qu'un jour, vous avez eu un déclic ?
00:02Un truc où vous avez pigé le métier d'acteur ?
00:04Ouais.
00:05Ouais, ouais, ouais.
00:06Pas pigé, mais...
00:08Jusqu'à Jean de Florette,
00:10je...
00:12J'étais ce qu'on appelle
00:14une vedette de cinéma.
00:16J'étais connu, j'avais fait des succès.
00:18Plutôt des comédies.
00:19Des comédies.
00:21Des polars...
00:23Pas très réussis, mais sympathiques.
00:25Et puis ce rôle-là,
00:27on l'est dit beaucoup.
00:28Donc cette espèce de masque
00:31derrière lequel je me suis planqué
00:33m'a permis de me libérer
00:35et d'oser exprimer des sentiments
00:38que je n'avais jamais exprimés.
00:40La douleur,
00:42pleurer...
00:43Tout d'un coup,
00:44il y a une armure qui s'est fendue
00:46et je me suis mis à...
00:49Je me suis mis effectivement
00:51à être libéré
00:52et à exprimer tout ce que
00:54j'avais envie d'exprimer.
00:55J'appuyais sur ce bouton,
00:56ça sortait, vous voyez ce que je veux dire.
00:57Mais j'étais à la fois porté
00:59par un texte magnifique,
01:00par un grand metteur en scène,
01:02une équipe, des grands partenaires.
01:04Et donc, à partir de ce film-là,
01:07j'ai continué sans le masque,
01:09mais en interprétant des rôles
01:11tout diabétralement posés
01:14qui étaient des personnages
01:16totalement introvertis.
01:18Vous présentez Hakan, Le Fil.
01:20C'est votre cinquième film en tant que réalisateur.
01:22En préparant cette interview,
01:23je me suis posé une question.
01:24Est-ce que le fait d'être réalisateur
01:26avait changé votre façon de jouer en tant qu'acteur ?
01:29Alors, effectivement,
01:31ma préoccupation quand je mets en scène,
01:33c'est les autres.
01:34Je suis tellement préoccupé des autres
01:35que je ne dis pas que je me néglige,
01:38mais le fait d'être tellement concentré
01:41sur l'histoire, sur la lumière,
01:43sur la mise en scène,
01:44sur les jeux des autres,
01:45fait que j'apporte à mon jeu
01:47une espèce de recul
01:49qui se trouve pas mal.
01:51Le metteur en scène juge pas mal
01:53cette espèce de distance
01:55que l'acteur a.
01:57Vous comprenez ce que je dis ?
01:58Je comprends, justement.
01:59Est-ce qu'il n'y a pas une contradiction ?
02:00Parce que...
02:01Alors, moi, je connais pas.
02:02Je suis ni réalisateur, ni directeur,
02:03mais j'ai le sentiment que
02:04réalisateur, c'est le contrôle,
02:05et acteur, c'est le lâcher prise.
02:07Comment on fait pour que les deux cohabitent ?
02:10Quand je joue, je lâche prise.
02:13Et quand je mets en scène, je contrôle.
02:16Non, il y a toujours une part de contrôle,
02:18même quand on joue.
02:19Si vous voulez,
02:21on a toujours conscience
02:22qu'il y a une caméra,
02:23qu'il y a des marques au sol
02:24et qu'il y a la lumière.
02:26Et c'est une partie du cerveau
02:27qui s'abandonne au jeu.
02:30Mais pour avoir travaillé
02:33avec des types extrêmement rigoureux
02:36et techniques,
02:37comme Claude Sauté, par exemple,
02:38on apprend à trouver
02:40une infinie liberté
02:43sur deux centimètres.
02:45Tout se passe à l'intérieur.
02:47Qu'est-ce qui se passe dans la tête
02:49d'un acteur quand il joue ?
02:51Quand il joue,
02:53il y a plein de stades.
02:55Je vais vous raconter.
02:56Le premier stade,
03:00c'est sur le texte
03:02et les places.
03:04Il faut que le texte et les places
03:05soient totalement assimilés.
03:07Ensuite, il faut s'abandonner,
03:09mais pas trop,
03:10parce qu'il y a un contrôle à avoir
03:15par rapport à la situation qu'on raconte,
03:17par rapport au personnage qu'on est.
03:18Si j'ai une scène d'émotion
03:20et que je me mets à pleurer,
03:22je me mets à dégouliner.
03:25Il faut laisser au public
03:26un peu de boulot.
03:27Donc, en fait, jouer,
03:29c'est un contrôle permanent.
03:31L'abandon, c'est une illusion.
03:38Il y a toujours la moitié du cerveau
03:40qui contrôle quelque chose,
03:41ne serait-ce que pour la mémoire,
03:44par exemple.
03:45Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose
03:46dans le métier d'acteur
03:47qui relève un peu de la philosophie zen,
03:49c'est-à-dire être dans le moment présent ?
03:51Zen, on n'est pas zen.
03:52On n'est jamais zen.
03:54Enfin, je ne sais pas.
03:56C'est à moi de vous parler.
03:57Je ne suis jamais zen, en fait.
03:59Je m'aperçois qu'à la fin de la prise,
04:01j'ai les mains glacées.
04:03Elles peuvent être moites, pareil,
04:05et que le temps n'y fait rien.
04:08Le jeu, c'est une histoire
04:09à la fois de concentration
04:11et de fournaise intérieure.
04:17En vérité, ça n'existe pas
04:18d'être comme dans la vie.
04:21Si on est comme dans la vie,
04:23ça peut se faire.
04:24Il y a des gens qui le font,
04:25mais on est chiants.
04:27Ce qui est important,
04:28c'est d'apporter autre chose.
04:30Et cette autre chose,
04:31elle est transcendée par une énergie.
04:35Et en plus, il ne faut pas penser.
04:37C'est dur de ne pas penser.
04:39Oui, c'est très facile
04:40quand on est acteur de ne pas penser.
04:42Non, non, il ne faut pas penser.
04:44Le métier d'acteur est un métier
04:48basé sur l'imaginaire
04:50jusqu'à un certain âge.
04:52Et ensuite, je dirais,
04:54passé la quarantaine,
04:55on est sur le vécu.
04:56Il n'y a pas un danger
04:57pour la santé mentale ?
04:58Parce que se créer des émotions
04:59en tant qu'acteur,
05:00est-ce qu'après,
05:01on arrive à se couper de ça ?
05:02Alors, ça dépend
05:03de l'équilibre qu'on a.
05:04Il faut être à peu près sain.
05:06Mais j'ai fait en sorte
05:07que jouer ne soit pas une douleur
05:09mais un plaisir.
05:10Ça a toujours été comme ça
05:11ou il y a eu des moments ?
05:12Non, ça a toujours été comme ça,
05:13mais je ne savais pas
05:14que c'était comme ça.
05:15Juste, j'arrivais,
05:17le premier film,
05:18je transpirais des litres,
05:19je n'arrivais pas à parler.
05:21Il fallait vraiment
05:26que j'ai envie au fond de moi
05:27de continuer parce que
05:28quand j'étais jeune,
05:29c'était une souffrance.
05:30Oui, c'était une souffrance.
05:31Je pense aussi,
05:32il y a une question de rythme,
05:33notamment pour la comédie.
05:34Comment on apprend le rythme
05:35quand on est acteur ?
05:36C'est un peu comme en musique.
05:38C'est un truc qu'on a
05:39ou qu'on n'a pas.
05:40Ça ne s'apprend pas alors ?
05:42Je crois, écoutez,
05:45bien jouer,
05:46je crois que ça ne s'apprend pas.
05:49Jouer, ça s'apprend.
05:51Et après, il y a des acteurs
05:55habités, illuminés.
05:58Je crois aussi que la beauté
06:01est une forme de génie,
06:04que la jeunesse
06:05est une forme de génie.
06:07Et quand Alain Delon débarque,
06:08par exemple,
06:09il n'a pas pris de cours
06:10ou très peu,
06:11mais il a quelque chose en lui
06:13qui va tout transcender.
06:16Je pense aussi à Brigitte Brandot.
06:19Moi, c'est mes références.
06:20Le métier d'acteur
06:21a quand même évolué
06:23avec des personnalités.
06:24Brandot a changé un peu la donne.
06:26Et est-ce qu'aujourd'hui,
06:27il y a quelqu'un
06:28qui peut démarquer,
06:29jouer complètement différemment
06:30et révolutionner le métier ?
06:32Oui, il y a des acteurs.
06:33Je ne sais pas s'ils le révolutionnent,
06:35mais leur présence
06:36fait que ça fait révolution.
06:38Quand Di Caprio débarque...
06:40Alors, le secret aussi,
06:42si vous voulez,
06:43pour débarquer
06:45et pour révolutionner les choses,
06:47il faut être dans un grand film,
06:48avoir un grand rôle
06:49et un grand metteur en scène
06:50et avoir beaucoup de succès.
06:51Mais oui, oui,
06:52il y a des acteurs
06:53qui peuvent aujourd'hui
06:54débarquer comme ça.
06:55Oui, oui.
06:56Mais...
06:57Il y en a qui vous impressionnent
06:58aujourd'hui ?
06:59Oui, oui.
07:00Alors, les noms,
07:01je n'y arriverai pas.
07:02Mais je trouve qu'il y a
07:03de plus en plus
07:05de très, très, très, très,
07:08très bons acteurs.
07:09Pourquoi ?
07:10Parce qu'on fait
07:11de plus en plus de films
07:12avec des séries,
07:13des plateformes, tout ça.
07:14Ça tourne énormément.
07:15Donc...
07:18C'est comme aussi,
07:19je suis étonné
07:20quand je regarde des émissions
07:21des radio-crochés de chanteurs.
07:24Ça chante de mieux en mieux.
07:26Alors après, c'est formaté.
07:30Après, ce n'est pas le fait
07:32de bien chanter une chanson connue
07:35qui va...
07:36Il faut aussi une personnalité.
07:37Des fois, il y a des mecs
07:38qui débarquent,
07:39ils n'ont rien
07:40et puis ils vont faire
07:41une carrière immense.
07:42Parmi les gens
07:43qui vont regarder cette vidéo,
07:44il y a des acteurs en devenir
07:45ou qui ont envie d'être acteurs.
07:46Je ne vais pas vous faire
07:47le truc du conseil,
07:48mais quand même,
07:49votre expérience,
07:50qu'est-ce que vous pouvez dire
07:51à quelqu'un qui a envie d'être acteur ?
07:52Qu'est-ce que vous pouvez transmettre ?
07:53Moi, je me souviens,
07:54jeune homme,
07:55j'arrêtais les gens connus
07:57dans la rue à Avignon Festival,
07:59Jean Villard,
08:00qui est le mec
08:01qui a créé le Festival d'Avignon.
08:03J'avais dit à Jean Villard,
08:05ce grand homme de théâtre,
08:06monsieur, monsieur,
08:07je voudrais faire du théâtre,
08:08qu'est-ce qu'il faut faire ?
08:09Il avait fait...
08:12Voyez, Balashova...
08:13Balashova, c'était
08:14un professeur dans le dramatique.
08:16Vas-y, va dans un cours.
08:18Pourquoi va dans un cours ?
08:20Parce qu'acteur,
08:22c'est un métier
08:24qui ne se pratique pas
08:28dans sa chambre.
08:30Tu vas être génial
08:31dans ta chambre,
08:32devant ta glace,
08:33mais c'est au contact des autres
08:36que tu vas pouvoir t'exprimer.
08:39C'est en rencontrant
08:41d'autres types comme toi
08:42qui ont les mêmes désirs que toi
08:44et avec qui tu vas pouvoir échanger,
08:46et c'est un lieu
08:47où on va te faire monter
08:48sur une petite estrade
08:49qui ressemble à une scène
08:50et tu pourras t'exprimer.
08:51Il y a plusieurs raisons
08:53de vouloir faire ce métier,
08:55même si c'est des mauvaises raisons,
08:57même si c'est de vouloir
08:58devenir vedette, star,
09:00c'est une raison quand même.
09:03Il n'y a pas de mauvaise raison
09:05qui mène à une chose aussi noble
09:07que ce plaisir de jeu.
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