00:00Qu'est-ce qu'un livre permet qu'un écran ne permet pas ?
00:06Bon, d'abord, mais ça ne va pas être très intelligent, la taille.
00:09Là, c'est un format de 24 centimètres par 34, donc c'est quand même assez conséquent.
00:13Mais surtout, je pense que ce que ça permet, c'est la dimension du temps.
00:16Alors, c'est une chose à laquelle on ne pense pas forcément pour un livre, mais
00:20par définition, un écran, ce qu'on a vu une seconde avant disparaît.
00:27Et il y a une instantanéité de l'écran, et on est tellement abreuvés et abondés
00:33par des images, par des textes, par des news, par des notifications, etc.,
00:38qu'en fait, une œuvre d'art, tout aussi importante soit-elle,
00:42et même si elle nous a procuré une émotion folle sur un téléphone portable,
00:45on l'a oublié trois secondes après.
00:47L'idée de ce livre, c'est aussi la dimension temporelle.
00:50C'est-à-dire, bon, on est publié une fois par an, on peut y revenir,
00:54ça prend du temps, on n'est pas obligé de le consommer immédiatement,
00:59on peut s'arrêter, le reprendre, y revenir, regarder les inserts, les refermer,
01:04repenser à une chose dont on se souvient dans un des textes,
01:07dans une série de photographies, et surtout, la voir.
01:10C'est-à-dire, la voir chez soi, la voir dans une bibliothèque,
01:12la voir sur une table basse, de la voir comme un objet, d'avoir...
01:16Je pense qu'on fait tous l'expérience du fait que quand on vit avec un objet,
01:19quel qu'il soit, on a une tendresse pour lui.
01:21C'est-à-dire, quand il sort du paysage, c'est plus la même chose.
01:24Même si c'est un carton.
01:26– Je me suis fait une réflexion en préparant cette interview,
01:28justement, c'est que, je me trompe peut-être, dites-moi,
01:31mais j'ai l'impression que les enfants ont beaucoup d'objets,
01:33et les adultes, assez peu.
01:34Les enfants, ils ont des cartes Pokémon, ils ont des billes, ils ont des doudous.
01:39Et leurs parents, ils ont des téléphones, des écrans,
01:42des choses un peu plus immatérielles.
01:44– Pour les enfants, oui, c'est sûr.
01:47D'ailleurs, les enfants ont des livres aussi.
01:50Et d'ailleurs, des livres qui sont beaucoup plus interactifs qu'on ne le pense.
01:54Il y a plein de livres pour enfants, où il y a de la musique,
01:57où il y a des montages sur papier, etc.
01:59Donc, la dimension du plaisir qu'on peut avoir à lire un livre,
02:03qui est la manière dont on enseigne à des enfants ce que c'est qu'un livre,
02:07disparaît chez les adultes, mais est très présente chez les enfants.
02:10Je m'appelle Paul Oliven, j'ai 26 ans,
02:12et je viens parler d'une revue artistique et littéraire qui s'appelle Magma.
02:18Donc, c'est de grandes ouvertures.
02:20– Moi, je vais vous dire, quand j'ai entendu parler du livre,
02:22on m'a envoyé un mail, et on m'a dit, est-ce que ça, ça vous intéresse ?
02:25J'ai regardé, j'ai trouvé ça, ouais, c'est intéressant.
02:27Puis, c'est vous d'ailleurs, vous avez eu la gentillesse de m'envoyer le livre.
02:31Je vous en remercie parce qu'il y a 2000 exemplaires,
02:33donc je me suis senti vachement important.
02:34Quand je l'ai reçu, je me suis dit,
02:35waouh, je suis parti des 2000 personnes qui ont eu l'objet, forcément.
02:39Et donc, merci, et puis surtout, ça fait un côté, waouh, on a un objet rare.
02:43Mais ça n'a plus rien à voir.
02:45Une fois qu'on a le livre entre les mains…
02:47– Vous êtes quel exemplaire ? 1819 ?
02:49– Je suis numéro 1819.
02:50Donc, ça, c'est la page 122 de Magma.
02:53Et donc, dedans, il y a un disque, mais c'est un disque un peu particulier, c'est ça ?
02:56Est-ce que vous pouvez me raconter ?
02:57– Ouais, le principe de cette œuvre, enfin, qui était l'idée d'Andrea Ursuta.
03:01Donc, Andrea Ursuta, c'est une sculptrice qui est un peu moins connue en France,
03:05mais très connue aux États-Unis,
03:07qui est une sculptrice américaine d'origine roumaine,
03:09et qui a grandi en Roumanie sous Ceausescu.
03:13Les disques, principalement de musique occidentale,
03:16les Stones, les Beatles, Elvis, étaient passés en contrebande dans les pignons soviétiques,
03:22et les sillons d'un disque vinyle étaient gravés sur des radiographies médicales,
03:28ce qui permettait de le passer en contrebande.
03:30Il y a toute une tradition soviétique, des mouvements de jeunesse,
03:33un peu underground, qui passaient des disques vinyles en contrebande
03:36grâce à cette technique.
03:37Et c'est la première fois que cette artiste chante a cappella en roumain
03:41depuis qu'elle a fui la Roumanie avec ses parents.
03:43Et donc, ça s'imposait comme une nécessité de produire une œuvre
03:48qui comprenait en elle-même cette espèce de dimension incroyablement émouvante
03:56de ces disques qui se passent en contrebande de la manière d'un bout de sa jeunesse.
04:00Donc, on a fait graver son enregistrement,
04:02qui est un enregistrement original, sur des vraies radiographies médicales.
04:06Je ne sais pas si on le voit bien ici, avec des sillons.
04:09Ça se lit sur une platine.
04:10Chaque vinyle ou chaque radiographie est différente,
04:14puisqu'on a utilisé plus de 3000 radiographies médicales.
04:17Ici, en l'occurrence, c'est un thorax.
04:20Et ça se lit sur une platine, avec une qualité effectivement
04:23qui est moins importante que celle d'un vinyle.
04:25Mais c'était une manière de pouvoir se passer des disques en contrebande
04:28et de les écouter.
04:29– Le côté ludique du livre, c'est important pour vous
04:31qu'on s'amuse en le lisant ?
04:33– Oui, en plus, toute l'idée du livre, c'était d'être capable
04:37de réunir des artistes vivants et des artistes morts,
04:41des artistes très contemporains et des artistes qui le sont moins,
04:44des artistes très établis et des jeunes artistes,
04:47et d'essayer de couvrir un maximum de champs artistiques
04:52en réunissant des sculpteurs, des metteurs en scène,
04:55des architectes, des écrivains, des peintres.
04:57Il y a un écrivain égyptien, un peintre brésilien,
05:00un écrivain italien, une artiste nigériane,
05:03un écrivain allemand, des photographes français.
05:05Enfin, je veux dire, il y a une espèce de pluralité
05:09ou de diversité des horizons culturels, des médiums,
05:13des supports, des sujets aussi.
05:16Et donc, je suis content parce que j'estime
05:19que chacun peut y trouver son compte
05:21et avoir accès à des choses très différentes.
05:24C'est un objet exigeant, mais accessible.
05:27L'un des défis de cette publication, c'était de dire,
05:29OK, dedans, il n'y a pas de journalistes,
05:32il n'y a pas de spécialistes,
05:34il n'y a pas de critiques d'œuvres d'art,
05:37il n'y a pas de discours sur l'actualité de l'art.
05:41On n'explique pas pourquoi une œuvre est bien,
05:44pourquoi une œuvre n'est pas bien,
05:46pourquoi est-ce qu'elle est compliquée ou pas.
05:48On ne met pas de discours sur le discours.
05:50Donc, c'est exigeant, ça prend les lecteurs au sérieux,
05:52mais ce n'est pas élitiste.
05:54Au contraire, je pense que...
05:56Bon, le tirage est limité.
05:58Je pense qu'il y a d'autres manières de découvrir le livre.
06:00On a une page sur Instagram, on a un site Internet.
06:03Ça ne remplacera jamais l'expérience que c'est de lire un livre
06:06et de l'avoir entre les mains.
06:08Mais tout le principe, la couverture, c'est...
06:10Magma est un forum d'expression artistique.
06:13Toute l'idée, c'est d'essayer de faire voir
06:16le travail des artistes d'une façon singulière,
06:19différent de ce à quoi on est habitué généralement.
06:23Et aujourd'hui, c'est une publication imprimée.
06:26J'espère que demain, ça sera des expositions
06:29ou même des formats audiovisuels.
06:32Voilà, je pense que le défi, c'est moins...
06:36disons, le public...
06:38Enfin, disons, les gens à qui ça s'adresse
06:41que de leur offrir une vraie expérience singulière
06:45de contact avec une œuvre d'art.
06:47Si on a réussi à faire ça, je suis très content.
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